La fureur tombée du ciel. Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran
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7 mai 2026, 12:00
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MAI 2026 La fureur tombée du ciel Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean-Christophe NOËL Élie TENENBAUM CENTRE DES ÉTUDES DE SÉCURITÉ FOCUS STRATÉGIQUE n° 134 -- 1 of 72 -- L’Ifri est, en France, le principal centre indépendant de recherche, d’information et de débat sur les grandes questions internationales. Créé en 1979 par Thierry de Montbrial, l’Ifri est une fondation reconnue d’utilité publique par décret du 16 novembre 2022. Elle n’est soumise à aucune tutelle administrative, définit librement ses activités et publie régulièrement ses travaux. L’Ifri associe, au travers de ses études et de ses débats, dans une démarche interdisciplinaire, décideurs politiques et experts à l’échelle internationale. Les opinions exprimées dans ce texte n’engagent que la responsabilité des auteurs. ISBN : 979-10-373-1219-8 © Tous droits réservés, Ifri, 2026 Couverture : © U.S. Air Force photo by Tech. Sgt. Charles Taylor) « Exercice “Enduring Lightning II” strikes again », DVIDS, 2020. Comment citer cette publication : Jean-Christophe Noël et Élie Tenenbaum, « La fureur tombée du ciel. Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran », Focus stratégique, n° 134, Ifri, mai 2026. Ifri 27 rue de la Procession 75740 Paris Cedex 15 – FRANCE Tél. : +33 (0)1 40 61 60 00 – Fax : +33 (0)1 40 61 60 60 E-mail : [email protected] Site internet : Ifri.org -- 2 of 72 -- Focus stratégique Les questions de sécurité exigent une approche intégrée, qui prenne en compte à la fois les aspects régionaux et globaux, les dynamiques technologiques et militaires, mais aussi médiatiques et humaines, ou encore la dimension nouvelle acquise par le terrorisme ou la stabilisation post- conflit. Dans cette perspective, le Centre des études de sécurité se propose, par la collection Focus stratégique, d’éclairer par des perspectives renouvelées toutes les problématiques actuelles de la sécurité. Associant les chercheurs du centre des études de sécurité de l’Ifri et des experts extérieurs, Focus stratégique fait alterner travaux généralistes et analyses plus spécialisées, réalisées en particulier par l’équipe du Laboratoire de Recherche sur la Défense (LRD). Comité de rédaction Rédacteur en chef : Élie Tenenbaum Rédactrice en chef adjointe : Héloïse Fayet Assistant d’édition : Coline Levrat Cartographie : Clément Molin -- 3 of 72 -- Auteurs Jean-Christophe Noël est chercheur associé au Centre des études de sécurité de l’Ifri. Il est un ancien officier de l’armée de l’Air. Après avoir mené une carrière de pilote de chasse, il a occupé diverses fonctions en état-major, traitant notamment des affaires de doctrine ou de prospective. Il a également été l’adjoint du chef de cabinet du chef d’état-major de l’armée de l’Air de 2006 à 2009, Military Fellow au Center for Strategic and International Studies à Washington, D.C. en 2009, et expert chargé des affaires politico- militaires pendant cinq ans au Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères (CAPS) de 2012 à 2017. Élie Tenenbaum est le directeur du Centre des études de sécurité de l’Institut français des relations internationales. Agrégé et docteur en histoire, diplômé de Sciences Po, il a été Visiting Fellow à l’Université de Columbia et enseigne aujourd’hui la sécurité internationale à Sciences Po. Après avoir travaillé sur la guerre irrégulière et la lutte contre le terrorisme, ses recherches l’amènent à couvrir les enjeux stratégiques plus généraux, et notamment la politique de sécurité et de défense en Europe. Il est l’auteur de nombreux articles et ouvrages d’histoire et de stratégie dont La Guerre de vingt ans. Djihadisme et contre-terrorisme au XXIe siècle, coécrit avec Marc Hecker (Robert Laffont, Prix du Livre Géopolitique 2021). -- 4 of 72 -- Résumé Le 28 février 2026, Israël et les États-Unis lançaient les opérations Roaring Lion (RL) et Epic Fury (EF) contre la République islamique d’Iran. En 40 jours, près de 19 000 sorties et quelque 24 000 frappes eurent lieu, sans engagement terrestre majeur et sans qu’aucune opposition armée intérieure ne vienne peser dans la balance. Pour la première fois depuis 1945, c’est la thèse de la puissance aérienne « intégrale » (l’idée que l’arme aérienne puisse à elle seule renverser une puissance majeure) qui se voyait mise à l’épreuve. Cette tentative a échoué à atteindre son objectif politique central. Le cessez-le-feu du 8 avril enregistre implicitement la révision à la baisse des ambitions initiales. La campagne ne saurait pour autant être réduite à un échec total : son exécution démontre une maîtrise inédite de la puissance aérienne sur plusieurs lignes d’opération et invite à s’interroger sur ce que cette dernière peut encore et sur ce qui demeure hors de sa portée. La théorie de la victoire de la coalition reposait sur un changement de régime par décapitation, lequel devait être obtenu par l’alignement entre Israël et les États-Unis, et facilité par l’affaiblissement politico-stratégique de l’Iran, le tout encouragé par un sentiment d’hubris stratégique, alimenté par les succès apparents des opérations Midnight Hammer (juin 2025) et Absolute Resolve (janvier 2026). Mais elle révélait surtout une culture stratégique israélienne (préférence pour l’élimination stratégique, hyper- valorisation du ciblage tiré du renseignement) et la maturation de vingt années de l’Israeli Air Force (Heyl Ha’Avir) depuis l’échec libanais de 2006 : industrialisation du ciblage dynamique, recours à l’intelligence artificielle (IA), augmentation de la cadence de sorties et allonge accrue par les missiles aérobalistiques de la famille Sparrow et le F-35I Adir. La dynamique de la campagne est marquée par la contre-stratégie iranienne, qui met en lumière les limites de cette planification. Si le triptyque d’ouverture (décapitation, supériorité aérienne, désarmement préemptif) est parfaitement exécuté, la « défense en mosaïque » iranienne, patiemment construite depuis 2005, absorbe le choc, permet la recomposition rapide d’un commandement durci et impose des coûts par escalade horizontale contre les bases du Golfe et via ses relais régionaux. La coalition est alors contrainte d’infléchir son effort, glissant de la logique initiale de renversement vers une logique d’attrition, voire de coercition. Trois enseignements transversaux se dégagent. Le premier est que RL et EF doivent être lus comme un épisode au sein d’une méta-campagne israélienne ouverte depuis avril 2024, voire depuis les attaques du 7-Octobre. Le deuxième est que la suprématie aérienne complète s’est révélée hors d’atteinte, même face à un adversaire moyennement équipé, -- 5 of 72 -- 5 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM dont la défense aérienne (IADS) avait déjà été dégradée lors de séquences antérieures. Ce qui demeure accessible est une supériorité conditionnée, dépendante d’un effort continu de neutralisation des défenses aériennes (SEAD) et confinée à certaines couches d’altitude. La basse couche reste contestée par les systèmes de courte portée, et les bases projetées demeurent vulnérables aux drones One-Way Attack (OWA) et aux missiles balistiques. Troisièmement, les campagnes aériennes modernes de haute intensité sont désormais gouvernées par la soutenabilité industrielle de la compétition de salves : capacités de production, profondeur des stocks et hi-low mix d’effecteurs comptent autant que la performance des plateformes. Une équation que ni les architectures industrielles ni les budgets occidentaux actuels ne permettent de résoudre à brève échéance. Le verdict des opérations RL et EF reste donc suspendu. Des cinq objectifs déclarés, le changement de régime (regime change) a échoué ; le démantèlement du programme nucléaire et celui des capacités balistiques constituent des succès partiels, la question des 440 kilogrammes (kg) d’uranium hautement enrichi toujours enfouis sous Ispahan demeurant non résolue ; la destruction de la marine iranienne a été substantiellement atteinte ; le démantèlement du réseau régional de relais iraniens a échoué, le Hezbollah, les Houthis et les milices irakiennes restant actifs après le cessez-le-feu. La réouverture du détroit d’Ormuz, objectif ajouté par nécessité, n’a pas été obtenue, le baril demeurant bien au-delà des 100 dollars ($) un mois après le cessez-le-feu, contre 70 $ avant la guerre. Les implications pour les forces aériennes européennes sont directes et ne reposent nullement sur la pertinence du théâtre iranien pour les intérêts européens. Elles découlent de la transposition des paramètres de RL et EF à l’hypothèse de haute intensité contre la Russie, dans un contexte où la profondeur stratégique américaine ne pourra plus être tenue pour acquise. Trois points durs s’imposent : l’inadéquation des capacités SEAD européennes et des stocks de munitions face à un IADS russe bien plus puissant ; l’écart d’un à deux ordres de grandeur entre les inventaires européens et les volumes consommés en 40 jours de RL et EF ; et l’obsolescence d’un modèle centré sur un cœur étroit de plateformes avancées, qui doit céder la place à un assemblage capacitaire complet – effecteurs stand-off et stand-in, défense aérienne multicouche, ISR persistant et base industrielle dimensionnée pour reconstituer les stocks à la cadence de leur consommation. Aucune force aérienne européenne n’en dispose aujourd’hui ; aucune coalition européenne n’en possède non plus la somme cumulée. Le coût de cette reconstruction sera considérable. Le coût d’aborder la prochaine décennie avec un modèle aérien calibré pour les opérations expéditionnaires des années 1990 serait, à la lumière de RL et EF, plus élevé encore. -- 6 of 72 -- Executive summary On February 28, 2026, Israel and the United States (US) launched Operations Roaring Lion (RL) and Epic Fury (EF) against the Islamic Republic of Iran. Over 40 days, nearly 19,000 sorties struck some 24,000 targets without ground engagement and without any credible domestic armed opposition. For the first time since 1945, this amounted to a real-scale test of the maximalist airpower thesis—the claim that aerial force alone can topple a major regional regime. The attempt failed in its central political objective. The 8-April ceasefire registered an implicit downward revision of US–Israeli ambitions. Yet the campaign cannot be dismissed as a total failure: its execution demonstrated an unprecedented mastery of airpower across several lines of operation. It demands a careful interrogation of contemporary airpower’s capabilities and structural limits instead. The coalition’s theory of victory rested on regime change by decapitation, sustained by an alignment between Israel and the US, by Iran’s relative weakening, and by an emerging hubris fed by the perceived successes of Operations Midnight Hammer (June 2025) and Absolute Resolve (January 2026). It drew on a distinctively Israeli strategic culture characterized by a preference for elimination over neutralization and the primacy of intelligence-driven targeting, rather than classical airpower theoretical canons, and on the Israeli Air Force (IAF) twenty-year maturation since the 2006 Lebanon shock: industrialized dynamic targeting, AI-assisted kill chains, fourfold sortie generation, and longer reach through Sparrow aero-ballistic missiles and the F-35I Adir. The campaign’s dynamics were shaped as much by Iranian counter- strategy as by allied planning. The opening triptych (decapitation, air superiority, preemptive disarmament) was executed with rare precision. But Iran’s “mosaic defense” construct, patiently built since 2005, absorbed the initial shock, allowed rapid reconstitution of a hardened command structure, and imposed costs through horizontal escalation against Gulf bases and via proxies. The coalition was forced to inflect its effort, sliding from the original logic of political paralysis toward attrition, then toward a coercive logic initially excluded from its theory of victory. Three cross-cutting lessons emerge. First, EF/RL should be read as one episode in a meta-campaign open since April 2024, if not the October 7 attacks, with multiple phases of “shaping by striking”. Second, full air supremacy proved out of reach even against a moderately equipped adversary whose IADS had already been degraded by two prior offensive sequences. What remains attainable is a conditional superiority, dependent on continuous SEAD effort and confined to certain altitude bands; the -- 7 of 72 -- 7 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM lower layer is contested by short-range and infrared systems, and projected bases remain vulnerable to one-way attack drones and ballistic missiles. Third, modern high-intensity air campaigns are now governed by the industrial sustainability of the salvo competition: production capacity, magazine depth, and the hi-low effector mix matter as much as platform performance—a calculus that current Western budgets and industrial architectures cannot solve in the short term. The verdict on EF/RL is therefore suspended. Of the five declared objectives, regime change failed; the dismantling of the nuclear program and of ballistic capabilities were partial successes, the question of 440 kg of highly enriched uranium still buried under Ispahan remaining unresolved; the destruction of the Iranian navy was substantially achieved; the disruption of Iran’s regional proxy network failed, with Hezbollah, the Houthis and Iraqi militias still active at the ceasefire. The reopening of the Strait of Hormuz, an objective added by economic necessity, remained unrealized, with crude trading above the 100 dollars one month after the ceasefire, against 70$ before the war. The implications for European air forces are direct, and they do not rest on the relevance of the Iranian theatre to European interests. They follow from the transposition of EF/RLs parameters to the high-intensity hypothesis against Russia, in a context where US strategic rear-support and backfilling can no longer be presupposed. Three hard points stand out: the inadequacy of European SEAD capabilities and antiradar munition stocks against a Russian IADS of an entirely different order of magnitude; the gap of one to two orders of magnitude between European inventories and the volumes consumed in 40 days of EF/RL; and the obsolescence of a model centered on a narrow core of advanced platforms, which must give way to a complete capability ensemble — stand-off and stand-in effectors, multilayer air defense, persistent ISR, and an industrial base sized to reconstitute stocks at the cadence of their consumption. No European air force possesses this today; no European coalition possesses its cumulative sum. The cost of building it will be considerable. The cost of facing the coming decade with an air model calibrated for 1990s expeditionary operations would, in light of EF/RL, be greater still. -- 8 of 72 -- Sommaire INTRODUCTION .................................................................................. 10 QUELLE THÉORIE DE LA VICTOIRE ? ................................................. 14 Des ambitions élevées mais débattues .........................................................14 Le retour du changement de régime ? .............................................15 La longue campagne post-7 Octobre ...............................................17 La puissance aérienne au service de la stratégie .........................................20 L’apport du débat théorique ............................................................21 La culture stratégique israélienne ....................................................22 LA DYNAMIQUE DE LA CAMPAGNE AÉRIENNE .................................. 28 Une ouverture en force ...................................................................................28 La décapitation stratégique .............................................................29 L’acquisition de la supériorité aérienne.............................................32 Le désarmement préemptif : lance-missiles et marine ......................33 Le programme nucléaire négligé ? ...................................................34 La contre-stratégie iranienne : résilience et escalade horizontale.............34 La défense en mosaïque : un guide de survie anti-aérien ..................35 L’imposition des coûts ....................................................................36 Une stratégie aérienne à tâtons : élargissement et attrition ......................41 De la décapitation à l’attrition ..........................................................42 Adaptation à l’escalade horizontale ..................................................44 Une évolution vers la coercition ? ....................................................46 DES ÉVOLUTIONS NOTABLES DANS LA GUERRE AÉRIENNE ............ 49 Une offensive de haute intensité dans le cadre d’une méta-campagne ....49 La méta-campagne ........................................................................49 Quelle intensité opérationnelle ? ......................................................50 Une suprématie aérienne introuvable ? ........................................................54 Pourquoi faut-il la supériorité aérienne ? ..........................................55 Une menace sol-air résiliente, surtout à basse et moyenne altitude ...55 La suprématie aérienne défiée par les drones iraniens ......................57 -- 9 of 72 -- 9 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Économie générale de la compétition de salves...........................................59 Une course d’endurance .................................................................59 Une défense trop onéreuse et des stocks entamés ...........................60 Changer d’âge................................................................................61 CONCLUSION ...................................................................................... 64 Le verdict suspendu.........................................................................................66 Premiers enseignements pour les forces aériennes européennes ............67 -- 10 of 72 -- Introduction Le 28 février 2026, à quelques heures d’intervalle, Israël et les États-Unis lançaient les opérations Roaring Lion (RL) et Epic Fury (EF) contre la République islamique d’Iran. En 40 jours, près de 19 000 sorties furent conduites, menant à la frappe d’environ 24 000 objectifs, sans engagement terrestre allié majeur sur le sol iranien et sans qu’aucune insurrection locale crédible ne pèse dans la balance militaire. Pour la première fois depuis 1945, l’arme aérienne se voyait investie, seule, d’une ambition politique aussi élevée que le renversement d’un régime régional majeur — ambition affichée à mots à peine voilés par le président Trump et le Premier ministre israélien Netanyahou dès les premières heures de l’offensive. Le débat sur la capacité de la puissance aérienne à briser un État est presque aussi ancien que son avènement. Il y a un siècle, Giulio Douhet pariait sur l’effet de panique des bombardements de terreur pour acculer les dirigeants à la reddition ou à la révolution ; ses émules britanniques tentèrent, à partir de 1942, ce pari contre l’Allemagne nazie sans jamais provoquer le soulèvement espéré1. Le Vietnam infligea aux États-Unis une déconvenue similaire : la puissance aérienne y fut employée à des fins de coercition sans rechercher la capitulation du régime communiste mais, là encore, elle échoua à atteindre ses objectifs2. La révolution des technologies de l’information à partir des années 1980 avec l’avènement du guidage de précision, la multiplication des capteurs de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR) sur le champ de bataille, et des moyens de commandement et de contrôle (C2) en temps quasi réel, sembla un temps annoncer une nouvelle ère. Saddam Hussein survécut pourtant à Desert Storm en 1991, et la chute de Slobodan Milošević, 18 mois après Allied Force, ne se laissa qu’imparfaitement attribuer aux frappes de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN)3. Au XXIe siècle, deux modèles ont structuré les rares tentatives de renversement par la force : l’invasion conventionnelle exploitée au sol, illustrée par l’Irak (2003) et tentée en vain par la Russie en Ukraine (2022) ; et l’appui aérospatial aux forces locales coordonnées par des forces spéciales, modèle inauguré en Afghanistan en 2001 puis 1. G. Douhet, The Command of the Air, New York, Coward McCann, 1942, p. 22; E. Chadeau, Le Rêve et la Puissance, Paris, Fayard, 1996, p. 152. 2. M. Clodfelter, The Limits of Air Power: The American Bombing of North Vietnam, New York, Macmillan, 1989. 3. B. Lambeth, NATO’s Air War for Kosovo: A Strategic and Operational Assessment, Santa Monica, Rand Corporation, 2001. -- 11 of 72 -- 11 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM transposé en Libye en 20114. Dans tous les cas, l’aviation appuyait une manœuvre terrestre, fût-elle déléguée. Les opérations EF et RL (EF/RL) tranchent avec ces précédents. L’aviation y assure l’essentiel des effets cinétiques, sans relais terrestre interne crédible mobilisé — ni armée locale, ni mouvement insurrectionnel, ni minorité ethnique — capable de convertir la pression aérienne en bascule politique. C’est, en somme, une mise à l’épreuve grandeur nature de la thèse maximaliste de la puissance aérienne, conduite dans des conditions matérielles parmi les plus favorables jamais réunies : un théâtre préparé par deux séquences offensives préalables (octobre 2024, juin 2025) ayant dégradé les systèmes de défense aérienne intégrée (IADS) iraniens et son arsenal balistique ; une pénétration sans précédent du Mossad dans l’appareil sécuritaire adverse ; un déploiement aéromaritime américain de premier rang ; un alignement politique exceptionnel entre Jérusalem et Washington ; et une fenêtre stratégique ouverte par la décomposition de l’Axe de la Résistance et un mouvement de contestation intérieure réprimé six semaines avant l’offensive. L’expérience échoue pourtant à atteindre son objectif politique central. Décapité dès les premières heures, le régime ne tombe pas ; et le cessez-le- feu du 8 avril sanctionne implicitement la révision à la baisse des ambitions américano-israéliennes. Le constat ne réduit pas l’opération à un échec : l’exécution a démontré une maîtrise inédite de la puissance aérienne et plusieurs lignes d’opération ont été menées avec efficacité. Il invite plutôt à interroger la nature même de la puissance aérienne contemporaine et ses limites structurelles. Cette étude défend trois propositions : La première est que la décapitation stratégique, même conduite avec une précision et un volume inédits, ne produit pas forcément les effets politiques que lui prêtaient ses promoteurs : la « défense en mosaïque » iranienne (cf. infra), doctrine cohérente patiemment construite depuis 2005, a absorbé le choc initial et permis la reconstitution rapide d’un commandement durci. La deuxième est que la suprématie aérienne au sens classique — liberté d’action absolue dans toutes les couches du ciel — n’est plus un objectif accessible face à un adversaire, même moyennement équipé5. Ce qui le demeure, et c’est déjà remarquable, est la possibilité d’obtenir une supériorité conditionnée à l’altitude et à un effort continu de suppression des défenses aériennes adverses (SEAD). À l’inverse, la basse couche continue d’être contestée par la défense courte portée. 4. S. D. Biddle, Afghanistan and the Future of Warfare: Implications for Army and Defense Policy, Carlisle, US Army War College, 2002. 5. Cette thèse était déjà défendue dans notre ouvrage, C. Brustlein, É. De Durand et É. Tenenbaum, La Suprématie aérienne en péril, Paris, La Documentation française, 2014. -- 12 of 72 -- 12 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM D’un point de vue défensif, l’espace aérien allié reste perméable aux « drones » One Way Attack (OWA) et aux missiles balistiques qui menacent les bases projetées. La troisième, enfin, est que la performance des plateformes ne suffit plus, mais que l’accomplissement d’une campagne aérienne de haute intensité dépend aussi désormais de la soutenabilité industrielle de la compétition de salves — capacité de production de munitions, profondeur des stocks, hi-low mix d’effecteurs. Sur ce terrain, EF et RL mettent les armées occidentales devant une équation que ni les budgets ni les architectures industrielles actuelles ne permettent de résoudre à brève échéance. Ces propositions ne concernent pas que les belligérants. Elles renvoient directement aux choix capacitaires que les Européens devront faire face à l’hypothèse d’un affrontement de haute intensité avec la Russie, dans un contexte où le soutien stratégique américain ne pourra plus être considéré comme acquis. Le plan suit cette progression. Une première partie revient sur l’arrière-plan stratégique et la théorie de la victoire des opérations EF et RL, ainsi que les ressources théoriques, doctrinales et capacitaires sur lesquelles s’est appuyée la coalition, en montrant comment la culture stratégique israélienne et la maturation de l’armée de l’Air israélienne (Heyl Ha’Avir) depuis 2006, nourrissent une approche distincte des canons théoriques américains de John A. Warden et de Robert Pape. Une troisième partie reconstitue la dynamique de la campagne (décapitation, conquête de la supériorité aérienne, désarmement préemptif) et la contre-stratégie iranienne de résilience et d’escalade horizontale, avec son inflexion progressive vers une logique de coercition. Une quatrième partie, enfin, dégage trois enseignements transversaux – l’inscription de EF/RL dans une méta-campagne aérienne ouverte en avril 2024, l’introuvable suprématie aérienne et l’économie de la compétition de salves – dont les implications dépassent le seul théâtre iranien. Le cœur de cette analyse s’arrête au cessez-le-feu du 8 avril 2026, qui clôt la séquence offensive de haute intensité ouverte le 28 février et constitue, à ce titre, une unité d’analyse cohérente. Cette césure est méthodologique, non politique : nul n’ignore que les hostilités ne se sont pas éteintes après le 8 avril. Les frappes israéliennes se poursuivent au Liban, l’Iran referme partiellement le détroit d’Ormuz dès le lendemain du cessez-le-feu en représailles, les négociations s’engagent laborieusement à Islamabad, et Téhéran s’emploie déjà à reconstituer son arsenal balistique comme ses réseaux d’acteurs-relais. Le verdict politique de EF/RL ne pourra s’établir qu’à plus long terme, et plusieurs des propositions avancées ici devront être réévaluées à la lumière de la phase qui s’ouvre. -- 13 of 72 -- 13 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM À cette borne chronologique s’ajoute la fragilité documentaire propre à toute étude d’un conflit aussi récent. Ce travail s’appuie nécessairement sur des sources partielles et sur des données qui devront être amendées à mesure que de nouvelles publications, retours d’expérience militaires et déclassifications viendront enrichir le corpus disponible. Son ambition n’est pas d’établir un bilan définitif, mais de proposer quelques grands thèmes susceptibles de structurer les réflexions à venir, une fois que les bruits des réacteurs, des missiles et des drones se seront tus. -- 14 of 72 -- Quelle théorie de la victoire ? Toute campagne militaire procède, explicitement ou non, d’une « théorie de la victoire6 » qui relie les moyens engagés aux effets politiques escomptés. La victoire au niveau stratégique n’est pas un fait objectivement mesurable, mais une appréciation portée sur la situation politique à l’issue du conflit, conjuguant la réalisation, c’est-à-dire les effets militaires et politiques, et la décision, c’est-à-dire la capacité à trancher durablement les enjeux ayant déclenché le conflit. Or, EF/RL repose sur un pari maximaliste – faire plier, voire renverser, la République islamique par la seule pression aérienne. La faisabilité d’un tel projet dépend moins de son exécution tactique que du mécanisme permettant de convertir les frappes en bascule politique. Reconstituer la théorie de la victoire de ses promoteurs impose un détour en deux temps : d’une part une analyse des objectifs politiques affichés par les belligérants, en distinguant la logique des États-Unis et celle d’Israël, d’autre part l’étude de la conception de la puissance aérienne par les belligérants et la manière dont ils espéraient en faire l’instrument principal de leur succès. Des ambitions élevées mais débattues Toute analyse d’une campagne se doit de débuter par une étude de ses objectifs politiques. Or, dans le cas de EF/RL, un débat persistant a entouré la finalité politique – immédiate et plus lointaine – de cette campagne aérienne de grande ampleur lancée par les Israéliens et les Américains. Les sources les plus récentes mettent en avant le rôle du Premier ministre israélien dans la conviction du président Trump qu’un renversement de régime était possible, tout en révélant le scepticisme d’autres acteurs clés de cette décision. Côté israélien, si l’ambition était claire, c’est l’opportunisme qui semble avoir primé par la convergence de vues entre Jérusalem et Washington, l’affaiblissement relatif de Téhéran sur le plan militaire (défenses dégradées par la guerre des Douze Jours), stratégique (réseau d’acteurs relais fragilisé après les attaques contre le Hezbollah en 2024, la chute de Bachar al-Assad et le cessez-le-feu au Yémen), politique (manifestations réprimées en janvier 2026) et la volonté de saisir la possibilité de porter un coup aussi dur que possible à l’adversaire iranien tant qu’il avait un genou à terre. 6. J. Boone Bartholomees Jr., « Theory of Victory », Parameters, vol. 38, n° 2, été 2008, p. 25-36. -- 15 of 72 -- 15 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Le retour du changement de régime ? Si le premier mandat de Donald Trump n’avait pas été marqué par le déclenchement d’opérations militaires – à l’exception notable des frappes contre la Syrie après les attaques chimiques de Khan Sheikoun le 4 avril 2017 et de Douma le 14 avril 2018, et de l’élimination en Irak d’un convoi de la Force Qods, dont son commandant le général Qassem Soleimani, le 3 janvier 20207 –, son second mandat montre cette fois une claire désinhibition sur l’emploi de la force. Deux opérations spectaculaires, Midnight Hammer contre l’Iran, les 21 et 22 juin 2025, et Absolute Resolve au Venezuela le 3 janvier 2026, sont lancées depuis la seconde investiture du 20 janvier 2025 et revendiquées à chaque fois comme de grands succès. Dans le premier cas, un raid de bombardiers B-2, précédé d’une trentaine de missiles de croisière BGM-109 Tomahawk, largue 14 bombes GBU-57A/B MOP (14 tonnes) sur les infrastructures nucléaires de Fordow, Natanz et Ispahan. Donald Trump déclare sur le réseau Truth Social qu’« aucune autre force militaire n’aurait pu faire cela ». Moins triomphant, un rapport du Département de la Défense (rebaptisé entre-temps Département de la Guerre) indique deux semaines plus tard que le programme nucléaire iranien pourrait avoir été retardé d’un à deux ans8. Un cessez-le-feu est néanmoins décrété deux jours plus tard, le 24 juin, concluant ainsi très provisoirement la guerre des Douze Jours. Dans le second cas, un raid des forces spéciales parvient à enlever Nicolás Maduro dans son complexe présidentiel à Caracas et à le ramener aux États-Unis. Le secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale Marco Rubio s’exprime à son tour sur cette opération Absolute Resolve le 28 janvier 2026, lors d’une audition devant la commission du Sénat. Il souligne que « l’histoire offre peu d’exemples où autant a été accompli à si peu de frais » et que « tout cela a été accompli sans la perte d’une seule vie américaine »9. Si le régime chaviste au Venezuela n’est pas « changé » à proprement parler – la vice-présidente Delcy Rodríguez a repris les fonctions de chef d’État dans le respect de l’ordre constitutionnel – son choix de coopérer avec Washington et de se plier aux exigences du président Trump conforte l’image d’un succès éclatant. Un sentiment d’hubris s’est alors sans doute diffusé à la Maison- Blanche, dont le locataire se prend à rêver de pouvoir faire plier n’importe quel État, ennemi ou ami, par l’emploi de la force ou de la menace – Cuba et 7. Le président Donald Trump avait aussi poursuivi des opérations commencées par d’autres présidents, parfois avec plus d’intensité. Cf. « Trump’s First Year in Numbers: Strikes Triple in Yemen and Somalia », Human Rights, 19 janvier 2018, disponible sur : www.thebureauinvestigates.com. 8. N. Robertson, « US Strikes Set Back Iran’s Nuclear Program Up to 2 Years, DOD says », Military Times, 3 juillet 2025, disponible sur : www.militarytimes.com. 9. « M. Rubio, Testimony Before the Senate Foreign Relations Committee », Foreign Relations Committee, 28 janvier 2026, p. 2, disponible sur : www.foreign.senate.gov. -- 16 of 72 -- 16 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM le Groenland sont alors évoqués en plus de l’Iran. Ce « changement de régime » (regime change) rappelle une doctrine étroitement associée aux années George W. Bush avec les guerres d’Irak et d’Afghanistan10 – une politique vertement critiquée à l’époque et dans les années qui suivent par Donald Trump et le mouvement Make America Great Again (MAGA). La suprématie américaine dans le domaine militaire est telle qu’elle ne devrait pas être remise en cause par les forces iraniennes, qui ont montré leurs limites lors de la guerre des Douze Jours. L’expérience vénézuélienne amène aussi à sous-estimer la résilience d’un régime iranien, également sous sanctions, perçu comme corrompu et affaibli par les manifestations de grande ampleur des dernières semaines, qu’il est tout de même parvenu à réprimer violemment. L’élimination des dirigeants (dont le Guide suprême) et leur remplacement par de nouveaux responsables, issus du régime ou non, plus accommodants sur les exigences américaines (programme nucléaire, menace balistique, influence régionale et soutien au terrorisme) peut, à l’époque, sembler être une perspective plausible et avantageuse vue de la Maison-Blanche11. Un article du New York Times, paru début avril 2026, met en avant l’importance d’une réunion dans la Situation Room de la Maison-Blanche avec le Premier ministre israélien ainsi que d’autres représentants, dont le directeur du Mossad. Ces derniers auraient alors présenté les quatre grandes lignes d’opération d’une attaque de grande ampleur contre la République islamique : la décapitation, le désarmement (notamment des capacités balistiques), le soulèvement populaire et enfin le changement de régime. Si le président Trump semble avoir été séduit par la perspective, il apparaît également, au cours des jours suivants, que les hauts responsables américains, notamment le secrétaire d’État et conseiller à la sécurité nationale Marco Rubio, le directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), John Ratcliffe, et le chef d’état-major Dan Caine, estimaient les deux dernières étapes peu crédibles, voire « risibles ». Le vice-président James D. Vance, en déplacement lors de la réunion initiale, se montre parmi les plus sceptiques, même s’il affirme son soutien, quoi qu’il arrive, en cas de décision favorable. Le 26 février, le feu vert est donné par Donald Trump, accéléré par des renseignements israéliens portant sur une réunion de très haut niveau des dignitaires iraniens dans un immeuble de Téhéran12. Les premières heures d’Epic Fury semblent clairement démontrer l’intention de changement de régime : l’élimination du Guide suprême et de plusieurs dizaines de dignitaires (cf. infra) relève bien de la décapitation 10. R. Litwak, Regime Change: US Strategy Through the Prism of 9/11, Washington, D. C., Woodrow Wilson Center Press, 2007. 11. T. Wright, « America’s and Israel’s Goals Are Already Colliding », The Atlantic, 6 mars 2026, disponible sur : www.theatlantic.com. 12. J. Swan et M. Haberman, « How Trump Took the U.S. to War With Iran », The New York Times, 7 avril 2026. -- 17 of 72 -- 17 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM proposée au début du mois de février. L’objectif de soulèvement populaire est également attesté par l’allocution de Donald Trump dans les heures qui suivent : « À la grande et fière nation iranienne, je dis ce soir que l’heure de votre liberté est venue. […] Quand nous aurons terminé, prenez le contrôle de votre gouvernement. Il sera vôtre. Ce sera probablement votre seule chance pour des générations. »13 Au bout de quelques jours pourtant, le président américain semble revenir à des objectifs moins ambitieux, et militairement atteignables : « Premièrement, nous détruisons les capacités balistiques de l’Iran […] ainsi que sa capacité à en fabriquer de nouvelles, et ils en fabriquent de très performantes. Deuxièmement, nous anéantissons leur marine […] Troisièmement, nous veillons à ce que le premier commanditaire mondial du terrorisme ne puisse jamais se doter de l’arme nucléaire. Et enfin, nous veillons à ce que le régime iranien ne puisse plus armer, financer et diriger des groupes terroristes hors de ses frontières. »14 Au cours des jours et semaines qui suivent, ce sont, à quelques variations près, ces quatre objectifs (balistique, marine, nucléaire, proxys) qui seront répétés par les officiels américains, dont le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui présente l’opération comme « laser-focused15 ». Un cinquième est rapidement ajouté, résultant directement de la riposte iranienne : la reprise du trafic maritime à travers le détroit d’Ormuz, qui se trouve de facto interdit aux navires de commerce, à moins qu’ils n’appareillent d’Iran. Le 2 avril, après 33 jours de frappes, le président américain va jusqu’à déclarer : « Le changement de régime n’était pas notre objectif. Nous n’avons jamais dit changement de régime […] Le changement de régime s’est produit malgré tout parce que tous leurs dirigeants d’origine sont morts. »16 La longue campagne post-7 Octobre Côté israélien, l’usage de la force est considéré comme l’outil essentiel de la stratégie de sécurité nationale depuis la création du pays en 1948. Mais les attaques du 7 octobre 2023 renforcent encore considérablement la place du militaire17. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou ne cherche plus 13. Le texte complet de son allocution du 28 février 2026 est disponible sur : www.pbs.org. 14. « Trump Says US Will Do Whatever It Takes to Win in Iran », Bloomberg, 2 mars 2026, disponible sur : www.bloomberg.com 15. C. T. Lopez, « Hegseth Says ‘‘Epic Fury’’ Goals in Iran Are ‘‘Laser-Focused’’ », Pentagon News, 2 mars 2026. 16. D. Kurtzleben, « Trump Makes His Case for War with Iran, Saying the Conflict Is ‘‘Nearing Completion’’ », NPR, 1er avril 2026. 17. Sur le nouveau paradigme israélien post-7 Octobre, lire A. Férey et P. Néron-Bancel, « Glaives de fer : une analyse militaire de la guerre d’Israël à Gaza », Focus stratégique, n° 128, Ifri, octobre 2025. -- 18 of 72 -- 18 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM seulement à rétablir la dissuasion émoussée par le Hamas et ses alliés, mais bien à briser chaque pièce de l’Axe de résistance promu depuis des années par Téhéran, qui est désigné comme la menace existentielle et la source de tous les maux dans la région18. Pour ce faire, Jérusalem a procédé avec méthode, décimant le Hamas à Gaza dans un premier temps (octobre 2023- janvier 2025), avant de se tourner contre le Hezbollah (septembre- novembre 2024). Plus sporadiquement, des frappes sont menées contre les Houthis du Yémen et différents groupes armés en Syrie ou en Irak. Enfin, de manière directe, quoique circonscrite, l’Iran est attaqué en avril et en octobre 2024, puis à nouveau en juin 2025. Si l’offensive militaire à Gaza est lente, méthodique et très meurtrière, suscitant des réactions très hostiles dans le monde entier, l’attaque contre le Hezbollah surprend plutôt par sa soudaineté et sa brève intensité. Les 17 et 18 septembre 2024, les cadres de l’organisation chiite libanaise sont décimés après l’explosion de leurs bipers et de leurs talkies-walkies. Ces systèmes, qui utilisent des technologies basiques, sont employés pour ne pas dépendre des communications numériques et ne pas risquer d’être écoutés ou localisés. Le 27 septembre, l’aviation israélienne élimine le chef historique du mouvement, Hassan Nasrallah, puis son successeur Hachem Safieddine début octobre. Alors que le reste de l’organigramme du haut commandement est décimé, les infrastructures du Hezbollah sont très durement frappées, notamment au sud du Litani (dépeuplant au passage une grande partie de la zone) et à Beyrouth, tandis qu’une opération terrestre limitée vient démanteler les installations situées au plus près de la Blue Line, créant des espaces tampon en territoire libanais. Au-delà des effets militaires, ces opérations semblent changer la donne politique au Liban en paralysant momentanément le Parti de Dieu, force de blocage au Parlement. Ce bouleversement rend possible l’élection de Joseph Aoun à la présidence en janvier 2025, après plus de deux ans de vacance du pouvoir. Le Hezbollah perd alors une partie de sa mainmise sur l’espace public, laissant espérer en Israël une amélioration impensable encore un an auparavant. Des membres des Gardiens de la Révolution sont toutefois dépêchés en urgence pour reprendre la situation en main. Ils restructurent la branche militaire du mouvement qui se réarticule au nord du Litani (Nabatieh, Beyrouth, vallée de la Bekaa)19. Cette apparente éradication par les airs – qui n’avait pas fonctionné en 2006 – semble marquer un précédent plein de promesses, pourvu que la puissance aérienne (supériorité, ciblage, frappes de précision) soit combinée à une pénétration massive en matière de renseignement. Si le retour du Hezbollah en 2025 démontre toutes les limites de cette opération 18. L. Bronner, « L’Iran, obsession de Benyamin Netanyahou depuis trente ans », Le Monde, 2 mars 2026. 19. H. Sallon, « Au Liban, Israël cible les gardiens de la révolution, qui ont repris en main l’aile militaire du Hezbollah », Le Monde, 11 mars 2026. -- 19 of 72 -- 19 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM spectaculaire et la solidité de l’ancrage du Hezbollah, elle n’en apparaît pas moins comme une théorie de la victoire plausible vu de Jérusalem et contibue à accroître les attentes que les décideurs politiques israéliens nourrissent vis-à-vis de l’arme aérienne, lorsqu’elle est couplée à un dossier de renseignement de premier ordre. Le coup peut-il être rejoué, à plus grande échelle, contre le régime de Téhéran ? Vus d’Israël, les obstacles militaires semblent faibles. Heyl Ha’Avir a pu tester les défenses aériennes iraniennes en octobre 2024 et s’assurer que les sites sol-air de S-300 PMU2 n’avaient pas la capacité de rivaliser avec les F-35 Adir et autres F-15I ou F-16I qui l’équipent. L’essai est transformé pendant la guerre des Douze Jours. Le système de défense aérienne intégrée (IADS) est encore plus dégradé tandis que les lanceurs de missiles balistiques de moyenne portée sont détruits en nombre et les installations nucléaires iraniennes sont sévèrement endommagées. L’opération « Lion dressé » (Am KeLavi) n’entraîne aucune perte d’aéronefs ni d’équipage. Début 2026, l’Iran est donc affaibli stratégiquement (le Hezbollah et l’arsenal balistique iranien étant les pièces maîtresses de sa dissuasion conventionnelle) et opérationnellement (son système de défense aérienne intégré est dégradé, tout comme, en apparence, ses capacités de représailles balistiques). Les dirigeants semblent même aux abois quand, fin décembre 2025, un mouvement de contestation venu du Bazar et porté par des Iraniens ulcérés, à la fois par des taux d’inflation record et par la dépréciation du rial, se transforme en manifestations contre le régime. Ce dernier réprime violemment le mouvement, faisant plusieurs dizaines de milliers de victimes20. Vu de Jérusalem, il s’agit d’une opportunité stratégique unique : les conditions n’ont jamais été aussi favorables pour neutraliser durablement, sinon définitivement, la menace iranienne. Benyamin Netanyahou le confirme dans son allocution du 28 février21 lorsqu’il déclare que l’objectif est bien de « supprimer la menace existentielle posée par le régime terroriste en Iran […] et de créer les conditions pour que le courageux peuple iranien prenne son destin en main ». Il formule même un appel à « tous les segments du peuple iranien — Perses, Kurdes, Azerbaïdjanais, Baloutches et Ahwazis — à se débarrasser du joug de la tyrannie et de construire un Iran libre et épris de paix. » À l’instar de son homologue américain, Benyamin Netanyahou doit revoir à la baisse ses ambitions au bout de quelques semaines, affirmant le 19 mars qu’« il est encore trop tôt 20. Le régime reconnait la mort de 3 000 personnes. Cf. T. McClure et D. Parent, « Disappeared Bodies, Mass Burials and ‘‘30,000 Dead’’: What Is the Truth of Iran’s Death Toll? », The Guardian, 27 janvier 2026, disponible sur : www.theguardian.com. 21. Déclaration du Premier ministre Netanyahou, 28 février 2026, disponible sur : www.gov.il. -- 20 of 72 -- 20 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM pour dire si les Iraniens descendront dans la rue pour tenter de renverser leur gouvernement22 ». On supposera donc ici que les événements au Liban et la guerre de Douze Jours pour Israël et l’intervention au Venezuela début 2026 pour les États-Unis servent respectivement de matrice à l’attaque du 28 février. Le but de la campagne aérienne est bien de modifier le rapport de force politique en Iran pour créer les conditions d’un changement de régime, tout en réduisant sensiblement ses capacités militaires stratégiques. Néanmoins, s’ils se rejoignent sur la finalité de l’opération, les États- Unis et Israël privilégient deux options différentes. Washington recherche le changement en espérant conserver une relative stabilité régionale tandis que Jérusalem veut la rupture, quelles qu’en soient les conséquences. Les premiers veulent démontrer leur force et observer comment leur adversaire réagira aux attaques. Le second veut détruire le plus possible les fondements militaires et sécuritaires du régime, sans engager de dialogue. Cette divergence sur les buts de l’opération se retrouve au niveau du soutien des opinions publiques. Tandis que 93 % de la population juive israélienne soutient l’opération RL à ses débuts23, en espérant qu’elle pourra provoquer la fin de la menace iranienne, 25 % de la population américaine l’approuve le 1er mars contre 49 % qui s’y opposent24. La puissance aérienne au service de la stratégie Il convient, pour commencer, de rappeler une évidence : si la confrontation entre Israël et l’Iran est qualifiée dans les deux camps d’« existentielle », la distance qui sépare les deux pays est d’au moins 1 500 kilomètres (km). Ils n’ont aucune frontière maritime ou terrestre en commun et si le recours aux acteurs relais de l’Axe de Résistance, les cyberattaques et les attentats ciblés ont rythmé la confrontation entre les deux pays, l’usage de la puissance aérienne s’impose logiquement dans le cas d’un affrontement direct. Ce scénario, au cœur de la planification israélienne depuis des années, se combine à l’approche stratégique israélienne post-7 Octobre. Sa pratique de la décapitation est désormais largement diffusée, et les leçons tirées des opérations passées vont orienter ses modes d’action, bien plus que les débats théoriques sur la stratégie aérienne. 22. A. Rasgon, R. Bergman et D. M. Halbfinger, « Netanyahou Hopes Strikes on Iran Will Lead to Uprising and Regime Change », The New York Times, 18 mars 2026, disponible sur : www.nytimes.com. 23. T. Hermann, L. Yohanani et Y. Kaplan, « Overwhelming Majority of Jews (93%); Minority of Arabs (26%) Support Operation in Iran (total sample: 82%) », The Israel Democracy Institute, 4 mars 2026, disponible sur : https://en.idi.org. 24. E. Guskin et E. Schreier, « Has Public Opinion on the US Striking Iran Shifted since the War Started? », ABC News, 12 mars 2026, disponible sur : https://abcnews.com. La part des satisfaits passe à 34 % le 9 mars et celle des mécontents à 42 %. -- 21 of 72 -- 21 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM L’apport du débat théorique Deux modèles théoriques principaux sont convoqués pour éclaircir la manière dont les opérations aériennes sont menées depuis la fin de la guerre froide. Le premier a été proposé en 1993 par John A. Warden, penseur américain du renouveau de la puissance aérienne dans le contexte de la Révolution dans les affaires militaires (RMA) au lendemain de la guerre du Golfe (1991)25. Il appelle à attaquer en priorité le cercle de pouvoir de l’ennemi pour enrayer le fonctionnement d’un État avant d’étendre si besoin les bombardements à la bureaucratie, l’économie ou les armées26. Un second cadre analytique est proposé par Robert Pape, professeur à l’université de Chicago, qui a étudié l’usage de la puissance aérienne à des fins de coercition : il juge au contraire que la décapitation ne peut mener au succès. Selon lui, il faut priver l’adversaire des moyens d’atteindre ses objectifs afin qu’il y renonce de lui-même (denial). Une intervention terrestre augmente d’ailleurs les chances de succès27. Si ces modèles possèdent des qualités heuristiques, ils nous semblent insuffisants pour rendre compte de la conception de la campagne américano-israélienne contre l’Iran. D’une part, John A. Warden ne préconise pas de supprimer systématiquement le personnel dirigeant. Il est plus intéressé par les nœuds fonctionnels d’un système ennemi qu’il veut détruire pour paralyser, ou a minima fragiliser sévèrement l’ensemble28. D’autre part, Pape tente essentiellement de discréditer le bombardement stratégique pour valoriser plutôt le rôle de la puissance aérienne dans les opérations aéroterrestres ou maritimes. Or, les forces terrestres israéliennes et iraniennes ne s’affrontent pas directement. Robert Pape intervient d’ailleurs médiatiquement dans le conflit, moins pour justifier son ouvrage, datant d’il y a trente ans, que pour alerter sur les risques d’une escalade incontrôlée du conflit29. 25. J.-C. Noël, « Warden ou la quête renouvelée de la victoire par les airs », in Gén. B. Durieux et O. Wievorka (dir.), Les Maîtres de la stratégie, Paris, Seuil, 2025, p. 343-371. 26. Col. J. A. Warden III, « The Enemy as a System », Airpower Journal, printemps 1995, p. 41-54. Pour des applications de son modèle lors de cette campagne aérienne, lire K. A. Al-Khulaifi, « Strategic Paralysis and Escalatory Spillover: Applying Warden’s Five Ring Theory in Operation Epic Fury », Aljazeera Centre for Studies, 17 mars 2026, disponible sur : https://studies.aljazeera.net; J. Stoil, « Warden’s Five Rings and Regime Change in Iran », War Room, 18 mars 2026, disponible sur : https://warroom.armywarcollege.edu. 27. R. A. Pape, Bombing to Win: Air Power and Coercion in War, Ithaca, Cornell University Press, 1996. L’auteur commente les limites qu’il perçoit sur la décapitation entre les pages 79 et 86 de cet ouvrage. 28. J. A. Warden III, « Smart Strategy, Smart Airpower », in J. A. Olsen (dir.), Airpower Reborn: The Strategic Concepts of John Warden and John Boyd, Annapolis, Naval Institute Press, 2015, p. 93-127. Il précise ailleurs que « l’idée qu’il ne puisse y avoir qu’un centre de gravité est purement du non-sens et qu’elle défie même toute pensée causale » ; « Entretien avec le colonel (ret.) John A. Warden III », Vortex, n° 4, décembre 2022, p. 195. 29. Voir les posts du compte : https://x.com/ProfessorPape, 2026. -- 22 of 72 -- 22 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Il semble pertinent de compléter ces modèles théoriques américains en caractérisant l’approche plus pragmatique que les Israéliens adoptent. Trois directions méritent d’être explorées. D’abord, celle de la culture stratégique israélienne, ensuite celle de l’appétence pour l’élimination des dirigeants ennemis, et enfin celle des enseignements tirés par Tsahal après sa déconvenue de 2006. La culture stratégique israélienne Depuis sa création en 1948, Israël considère être entouré d’ennemis et de puissances hostiles. Pour un pays d’une superficie très réduite (22 000 km2) et à la population modeste (9,6 millions d’habitants, avec une croissance dynamique), toute guerre locale prend vite une dimension existentielle. Il s’agit donc de retrouver le plus tôt possible une profondeur stratégique grâce à une posture offensive, et notamment la capacité à frapper chez l’adversaire. Dès la création d’Heyl Ha’Avir en même temps que l’État d’Israël, ses chefs cherchent à l’équiper d’avions performants et à disposer d’un corps d’aviateurs sélectionnés et très compétents pour surclasser son déficit numérique par rapport aux aviations militaires arabes30. Sur le plan stratégique, Israël privilégie les attaques préventives, soudaines et si possible destructrices chez l’adversaire pour l’empêcher de prendre l’initiative. Le lieu des combats est ainsi éloigné de ses frontières et le conflit peut être écourté. Cette logique commande avec plus ou moins de succès les grandes opérations aériennes des principales guerres d’Israël. L’idée est à la fin de décourager ses ennemis de vouloir entreprendre des actions militaires. La démonstration de force, souvent disproportionnée, doit faire comprendre aux adversaires que toute tentative d’agression serait très sévèrement repoussée, avec des conséquences potentiellement catastrophiques. Contre des adversaires non étatiques tels que le Hamas ou le Hezbollah, la doctrine s’est transformée en celle dite « de la tonte du gazon31 ». Elle consiste à conduire des opérations régulières à grande échelle contre ces mouvements afin de maintenir leur pouvoir de nuisance sous un seuil acceptable. Ces campagnes ne cherchent pas à déboucher sur un règlement politique, mais sur la restauration favorable du rapport de force militaire. Les événements du 7 octobre 2023 ont toutefois ébranlé nombre de ces principes. Cette stratégie de découragement a échoué face au Hamas et le gouvernement israélien, par ailleurs en situation d’instabilité politique chronique, privilégie dorénavant l’action militaire décisive contre ses adversaires, avec l’objectif stratégique nettement plus ambitieux de 30. L. O. Nordeen, Fighters Over Israel: The Story of the Israeli Air Force, Londres, Greenhill, 1991. 31. E. Inbar et E. Shamir, « ‘‘Mowing the Grass’’: Israel’s Strategy for Protracted Intractable Conflict », Journal of Strategic Studies, vol. 37, n° 1, p. 65-90. -- 23 of 72 -- 23 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM « changer la carte du Moyen-Orient32 ». Comme Benyamin Netanyahou estime qu’il n’est désormais ni souhaitable ni possible de composer avec une quelconque menace, la diplomatie n’est plus considérée comme un recours envisageable. Dominer l’adversaire et dégrader le plus fortement ses capacités est devenu la norme au niveau stratégique33. Il ne suffit plus de « tondre » mais de « brûler » la terre, d’annihiler l’adversaire afin qu’il ne puisse plus se relever. L’intervention en Iran s’inscrit donc à la fois dans une continuité stratégique privilégiant une posture offensive, soutenue par des actions soudaines, brutales et efficaces, et dans un nouveau contexte marqué par une agressivité décuplée, visant la neutralisation à court et à moyen terme des ennemis. Neutraliser les dirigeants ennemis Certains modes d’action développés depuis des décennies conservent également leur attractivité. L’un d’entre eux est la neutralisation des chefs ou des opérateurs essentiels qui participent au fonctionnement des organisations ennemies. Cette pratique est aussi vieille que le pays. En novembre 1947, le Palmach, une unité spéciale de la Haganah, est chargé d’éliminer 23 hommes politiques et officiers de haut rang arabes. Après l’indépendance, le Mossad prend la direction de ces opérations non revendiquées. À l’été 1956, il élimine le chef du renseignement militaire égyptien dans la bande de Gaza, puis l’attaché militaire égyptien en Jordanie. En 1973, le téléphone de Mahmoud Hamshari, un des leaders de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) lié aux attentats de Munich, lui explose au visage dans son appartement parisien. En 1988, le numéro deux de l’OLP, Khalil el-Wazir, est tué à Tunis, dans le quartier général de l’organisation. Si ce mode d’action prend de l’ampleur avec la Première Intifada (1987-1993), c’est au cours de la Seconde Intifada (2000- 2007) qu’il se systématise34. Le 9 novembre 2000, Hussein Abayat, commandant du Tanzim dans la région de Bethléem, est neutralisé par un missile Hellfire tiré depuis un hélicoptère Apache. Cette frappe est la première à être conduite par Tsahal – et non par un service spécial – et à être ouvertement assumée. Le concept de sikul memukad (« prévention ciblée ») est alors mis en œuvre, ce qui provoque l’élimination d’environ 300 individus jusqu’en 200535. 32. « Peace Deals ‘‘Changing the Map’’ of Middle East: Israeli Prime Minister », NDTV World, 25 octobre 2020, disponible sur : www.ndtv.com. 33. N. J. Brown, « Israel’s Forever Wars », Carnegie Middle East Center, 16 mars 2026, disponible sur : https://carnegieendowment.org. 34. S. Cohen, Israel’s Asymmetric Wars, New York, Palgrave, Macmillan, 2010, p. 109-126. 35. A. Férey, Assassinats ciblés. Critique du libéralisme armé, Paris, CNRS, 2020, p. 59 et suiv. -- 24 of 72 -- 24 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Cette stratégie de décapitation se diffuse en parallèle aux États-Unis. Alors que l’US Air Chief of Staff M. J. Dungan est contraint à la démission en septembre 1990 après avoir évoqué publiquement les avantages de plans de bombardement qui cibleraient directement Saddam Hussein36, l’élimination physique du leader irakien devient un objectif assumé en 2003. Les attentats du 11 septembre 2001 ont changé la donne, et les opérations kill or capture de la CIA et du Joint Special Operations Command (JSOC) sont progressivement assumées, elles aussi. Les logiques de contre-terrorisme en Irak mises en œuvre par le général McChrystal, puis le choix de Barack Obama de fermer Guantánamo et de renoncer ainsi à la détention des prisonniers potentiels accélèrent ce processus. Les éliminations d’Oussama Ben Laden, émir d’al-Qaïda en 2011, et d’Abou Bakr al-Baghdadi, calife de l’État islamique en 2019, sont les épisodes les plus médiatisés de ce qui est désormais considéré comme un mode d’action normal. En janvier 2020, l’élimination par l’US Air Force de Qassem Soleimani (cf. supra) marque un nouveau tournant dans la banalisation de ces assassinats contre des responsables étatiques. La montée en puissance de l’armée de l’Air israélienne Heyl Ha’Avir évolue également et affine ses capacités au fil du temps. En 1973, la piètre performance des aviateurs israéliens, notamment dans le domaine de la SEAD, avait remis en cause leurs modes d’action, trop rudimentaires face aux missiles sol-air (SAM), et précipité l’adoption d’autres approches37. En 1982, alors qu’Israël envahit le Liban, son armée de l’Air prend sa revanche sur la défense aérienne syrienne. Lors de l’opération Cricket Mole, des drones sont intégrés pour la première fois et incite les batteries SAM à se dévoiler ainsi que pour observer l’activité de la chasse. En deux heures, 19 batteries sont détruites et 26 MiG abattus38. Le même type de réaction est observé après les revers de la guerre de juillet 2006 contre le Hezbollah au Liban39. Après plus d’un mois de combat, Tsahal se révèle incapable de neutraliser la branche armée du parti chiite et d’empêcher ses tirs de roquettes sur le nord d’Israël. L’armée israélienne doit concéder « une victoire divine », selon les termes du leader 36. R. J. Smith, « Chief of Air Staff Fired by Cheney », The Washington Post, 18 septembre 1990, disponible sur : www.washingtonpost.com 37. E. N. Luttwak et E. Shamir, The Art of Military Innovation, Cambridge, Harvard University Press, 2023, p. 135-152. 38. R. Grant, « The Bekaa Valley War », Air and Space Forces Magazine, juin 2002, disponible sur : www.airandspaceforces.com. 39. Pour en savoir plus sur cette opération, lire N. Hagiladi, « Israeli Air Force Effectiveness during the Second Lebanon War (2006) » in P. M. Haun, C. F. Jackson et T. P. Schultz (dir.), Air Power in the Age of Primacy: Air Warfare since the Cold War ; A. Kober, « The Israel Defense Forces and the Second Lebanon War: Why the Poor Performance? », Journal of Strategic Studies, vol. 31, n° 1, février 2008, p. 3-40 ; W. M. Arkin, Divining Victory: Airpower in the 2006 Israel-Hezbollah War, Maxwell Air Force Base, Air University Press, 2007. -- 25 of 72 -- 25 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Elle va tirer de cette expérience plusieurs enseignements qui seront appliqués dans les opérations de 2024-2026. Le premier d’entre eux est l’importance du renseignement. Dès les premières heures du conflit de 2006, Heyl Ha’Avir était parvenue à détruire plusieurs dizaines de lanceurs et des centaines de roquettes de moyenne et longue portée grâce à des renseignements collectés lors des années précédentes. Elle s’était cependant retrouvée impuissante face aux munitions de courte portée qu’elle ne parvint pas à localiser. Vingt ans plus tard, les opérations contre l’Iran de 2024, 2025 et 2026 s’appuient sur un renseignement complet et opérationnalisé, d’origine aussi bien humaine que technique. L’articulation entre le renseignement clandestin collecté par le Mossad et les moyens techniques permet un ciblage dynamique des lanceurs balistiques ou d’autres objectifs d’intérêt militaire. En 2024 au Liban, puis contre l’Iran en 2024, 2025 et 2026, l’appareil politico-sécuritaire est infiltré en profondeur ; les mouvements de ses responsables sont surveillés, permettant une élimination quasi systématique. Pour y parvenir, Heyl Ha’Avir a fait évoluer ses structures de C2 pour faciliter la conversion du renseignement stratégique en ciblage opérationnel et traiter un plus grand nombre de cibles, notamment en temps réel. En 2006, de nombreuses missions ne pouvaient être conduites du fait de la lenteur du traitement des cibles mobiles (fleeting ou time-sensitive targets). L’augmentation des moyens humains, la simplification des procédures et l’adoption de règles d’engagement plus permissives, le raccourcissement des boucles de décision et la responsabilisation de décideurs subalternes ont tous contribué à l’accélération de chaque étape du processus de ciblage : orientation, target development (analyse du système adverse, identification des nœuds et individus critiques), priorisation, estimation des dégâts collatéraux, weaponeering (appariement objectifs-munitions-vecteurs), attribution (air tasking order), exécution délibérée et/ou dynamique, évaluation des dommages (battle dammage assessment). Au tournant des années 2020 et surtout après le 7-Octobre, des outils d’IA (Habsora, Lavender, Where’s Daddy, Fire Factory) ont encore accéléré certaines de ces tâches40, non sans susciter un débat éthique encore intense41. Cette capacité à générer des cibles plus vite et plus massivement qu’auparavant a eu pour effet de repousser le « point culminant » que Carl von Clausewitz attribuait déjà à toute campagne militaire, au-delà duquel toute attaque s’affaiblit du fait même de son avance. En 2006, le général Halutz, alors chef d’état-major des forces israéliennes, avait estimé ce point atteint au bout de dix jours (l’aviation avait détruit les effecteurs à 40. Sur l’usage précoce de l’IA dans la guerre par Israël, lire L. Antebi, « L’intelligence artificielle a-t-elle triomphé des groupes armés ? », Vortex, n° 3, juin 2022, p. 111-128. 41. E. Vincent, « Stratégie militaire israélienne : l’intelligence artificielle au service des bombardements massifs », Le Monde, 13 décembre 2023, disponible sur : www.lemonde.fr. -- 26 of 72 -- 26 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM moyenne portée, et frappé le quartier de Dahiya où résidaient les responsables du Hezbollah, et même attaqué des infrastructures de l’État libanais pour faire pression sur les autorités). Après cette date, l’efficacité des frappes avait diminué. Repousser l’irruption de ce point culminant est donc devenu un objectif stratégique du développement capacitaire de Tsahal. Sur le plan strictement matériel, Heyl Ha’Avir a ainsi accru ses efforts. Tout d’abord, en matière de disponibilité : elle s’est préparée dans les années 2010 à multiplier par quatre le nombre de sorties par jour42. En 2025 et 2026, l’aviation israélienne est parvenue à faire décoller plus de 200 aéronefs, sur une flotte d’à peine plus de 300 appareils. Une telle disponibilité ne peut être obtenue que par un effort RH (mécaniciens), logistique (stocks de pièces détachées, équipements de mission, munitions) et organisationnel (procédures de déployabilité) significatif. En termes de performances, Heyl Ha’Avir a également travaillé à accroître la portée de ses plateformes pour atteindre l’Iran. La flotte de ravitailleurs en vol KC-707/KC-46, de manière surprenante, n’a que peu évolué numériquement – même si la commande de deux nouveaux tankers en août 2025 peut être directement liée au retour d’expérience de la guerre des Douze Jours et à la préparation de la campagne de 2026 –, des réservoirs supplémentaires ont été ajoutés aux F-16I. En matière de frappe à distance (stand-off), des armements spéciaux ont été développés comme les missiles aérobalistiques (famille des Sparrow initialement pensés comme des cibles d’entraînement pour la défense antimissile, qui sont ensuite militarisés pour l’attaque), qui peuvent frapper des cibles à longue distance (plus de 1 500 km) et à très haute vitesse. Enfin, l’armée de l’Air israélienne a mis en place depuis 2016 deux escadrons de F-35I Adir, variante locale du F-35A Lightning II, qui sont équipés d’une suite de guerre électronique spécialement développée par la firme Elbit. L’Adir dispose lui aussi d’une portée accrue par rapport au modèle américain43. Comme le souligne un navigateur sur F-16I, ces avions furtifs se sont montrés très performants pendant la guerre des Douze Jours. « La plupart des missions des F-35 étaient des missions de renseignement qui nous ont fourni de précieuses informations dont les autres avions, comme les F-16I, ne disposaient pas. […] Concrètement, nous envoyons les F-35 en éclaireurs pour observer la situation, recueillir des renseignements et les transmettre aux autres avions. […] Nous ne nous attendions pas à un tel succès. […] Ils [la défense iranienne] n’ont pas tiré un seul missile antiaérien contre nous pendant toute la guerre. Ils l’ont fait contre les drones, mais pas une seule fois contre les avions de chasse. »44 42. « Israeli Air Force Effectiveness during the Second Lebanon War (2006) », op. cit., p. 170. 43. T. Newdick, « Israel Has Extended the Range of Its F-35s: Report », The War Zone, 9 juin 2022. 44. H. Altman, « Israeli F-16I Navigator Opens Up About Striking Iran », The War Zone, 24 juillet 2025. -- 27 of 72 -- 27 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Même s’il est possible de retrouver ici ou là des similitudes avec les principes défendus par les principaux stratégistes de la puissance aérienne, il est indispensable de prendre en compte certaines particularités stratégiques régionales pour mieux comprendre le déroulement et la dynamique de la campagne aérienne. La volonté de ne plus se contenter de neutraliser momentanément un adversaire, l’attrait pour la décapitation et les leçons capacitaires tirées de l’échec cinglant de 2006 expliquent aussi largement la nature et la forme de la campagne aérienne déclenchée le 28 février. Ces éléments révèlent pourquoi certains objectifs ont été adoptés et comment l’aviation israélienne a pu mener dans la durée des opérations intenses à plus de 1 500 km de ses bases. Pour autant, la campagne aérienne ne s’est pas déroulée selon les plans initiaux. Sa dynamique a connu de nombreux points d’inflexion. Ce sont justement cette dynamique et ces points d’inflexion que nous proposons maintenant d’évoquer dans la partie suivante. -- 28 of 72 -- La dynamique de la campagne aérienne Comme le rappelait Clausewitz : « À la guerre, chaque adversaire impose sa loi à l’autre. » Cette formule qui met en exergue le caractère dialectique de la stratégie explique, plus que nulle autre, pourquoi aucune campagne ne se déroule conformément à son script initial, l’adversaire disposant lui aussi d’une volonté et d’une stratégie. La théorie de la victoire des promoteurs de EF/RL s’est donc éprouvée au contact d’un acteur iranien doté d’une doctrine cohérente, patiemment forgée pour absorber précisément ce type de choc. La dynamique de la campagne s’est ainsi déployée en trois temps. Le premier correspond à une ouverture en force qui déroule le triptyque décapitation stratégique/conquête de la supériorité aérienne/désarmement préemptif des moyens balistiques et navals iraniens. Le second voit se déployer la contre-stratégie iranienne avec une combinaison de résilience politico-opérationnelle par une « défense en mosaïque » et d’imposition des coûts par escalade horizontale. Cette résistance a contraint la coalition à infléchir progressivement son effort, du programme initial de paralysie politique vers une logique d’attrition, puis, par glissements successifs, vers une stratégie de coercition initialement écartée. Une ouverture en force Le 5 janvier 2926, le porte-avions USS Gerald R. Ford est redéployé de la mer d’Arabie vers les Caraïbes pour l’opération Southern Spear au Venezuela. C’est la première fois depuis octobre 2023 qu’aucun groupe aéronaval américain n’est présent en Méditerranée. Mais la pression politique revient progressivement. C’est au moment de l’instauration de la coupure nationale d’Internet, le 8 janvier 2026, que des massacres de grande ampleur sont perpétrés par les forces de sécurité iraniennes contre les manifestants. Le président américain, en meeting à Detroit, s’adresse alors aux manifestants iraniens (« keep protesting, help is on its way45 »), et annonce l’annulation de toutes les réunions avec les responsables de la République islamique prévues dans le cadre de négociations sur leur programme nucléaire. 45. « ‘‘Help Is on Its Way’’, Trump Tells Iranians as He Urges Them to Keep Protesting », BBC, 12 janvier 2026. -- 29 of 72 -- 29 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Du point de vue militaire, le 15 janvier, le porte-avions USS Abraham Lincoln, avec son escorte (quatre destroyers dont deux lance-missiles de classe Arleigh Burke à 96 cellules de lancement chacun) et son groupe aérien embarqué (près de 80 avions, pour l’essentiel F/A-18E/F Super Hornet), quitte les Philippines pour le golfe d’Oman. Il est bientôt rejoint par un escadron supplémentaire de F-15E Strike Eagle, une vingtaine de ravitailleurs KC-135 Stratotankers et des batteries de défense aérienne équipées de missiles Patriot PAC-3 et THAAD. Dans les semaines qui suivent, les moyens affluent vers les bases américaines dans le Golfe et en Israël, dont le porte-avions Ford qui revient en Méditerranée. Fin février, les États-Unis ont déployé dans la région plus de 120 avions de combat sur différentes bases aériennes, au moins autant sur des porte-avions, une centaine de tankers, un croiseur, une quinzaine de destroyers ainsi que des sous-marins nucléaires d’attaque. C’est l’une des plus grandes armadas aéromaritimes du XXIe siècle. Israël, pour sa part, peut compter sur son aviation de chasse, forte de plus de 300 appareils, une défense aérienne et antimissile intégrée, la plus dense au monde, et des stocks de munitions considérables. Au cours des douze premières heures de EF/RL, 200 avions israéliens et 100 avions américains mènent un peu moins de 900 attaques46. Les objectifs ciblés et le plan d’attaque correspondent aux objectifs ambitieux fixés par les dirigeants israéliens et américains dans les semaines qui précèdent (cf. supra). Deux niveaux de frappe doivent être distingués, même s’ils sont simultanés dans leur mise en œuvre. Le premier est stratégique et correspond à la décapitation en vue du renversement direct du régime avec deux lignes d’opération : la neutralisation des élites politiques et la paralysie plus large du système de forces et de sécurité qui interviendra plus tard (cf. infra). Le second est opératif et renvoie aux lignes classiques de l’« entrée en premier47 » sur un théâtre : l’acquisition de la supériorité aérienne et le désarmement préemptif, avec la destruction de la force balistique et de la marine de guerre iranienne. La décapitation stratégique La décapitation stratégique des premières heures s’inscrit dans la lignée des éliminations spectaculaires conduites par Israël depuis 2024 contre les hauts responsables du Hamas, du Hezbollah ou des Gardiens de la Révolution. Cette fois, c’est l’État iranien, et notamment ses piliers religieux et miliciens, qui est ciblé à sa tête. Le Guide suprême Ali Khamenei, le secrétaire du Conseil de défense Ali Shamkhani, le commandant du Corps 46. J. Magid, « Trump Official: US Carried Out 900 Strikes During First 12 Hours of Operation Epic Fury against Iran », The Times of Israel, 1er mars 2026, disponible sur : www.timesofisrael.com. 47. C. Brustlein, « L’entrée en premier et l’avenir de l’autonomie stratégique », Focus stratégique, n° 70, Ifri, novembre 2016. -- 30 of 72 -- 30 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM des Gardiens Mohammad Pakpour, le ministre de la Défense Aziz Nasirzadeh et le chef du renseignement Mohammad Shirazi sont tués dans une frappe de 30 missiles aérobalistiques Sparrow sur un seul complexe militaire. Trois réunions sont ciblées simultanément à Téhéran, provoquant la mort de 40 dignitaires clés en l’espace de 40 secondes. Une décapitation d’une telle ampleur n’a encore jamais été réalisée dans l’histoire militaire48. Cette démonstration de force reprend largement les principes de la doctrine « shock and awe49 » théorisée dans les années 1990, qui vise à provoquer la sidération et la paralysie de l’adversaire par une masse de frappes de précision incapacitantes concentrées dans un laps de temps réduit. Elle est d’autant plus puissante qu’elle est conduite avec de nouveaux moyens de ciblage (cyber, spatial, applications d’IA) et la pénétration du système iranien par les services israéliens. Avant même que le successeur du Guide suprême soit désigné, le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, annonce que, quel qu’il soit, il constituera une « cible indiscutable50 ». Dans les jours qui suivent, des efforts sont conduits pour paralyser la structure milicienne répressive du régime et faciliter le soulèvement populaire identifié comme un point clé du changement de régime. Le Corps des Gardiens de la Révolution, sa branche al-Qods d’action à l’étranger, et les Bassidj (milices dépendantes du ministère de l’Intérieur) sont particulièrement ciblés. Le 4 mars, Heyl Ha’Avir a mené une série de frappes massives contre les QG de ces trois organisations, dans la zone montagneuse au sud-est de Téhéran51. Le lendemain, le QG régional des Gardiens est également frappé par l’armée de l’Air israélienne à Ispahan, la deuxième ville du pays. En parallèle, la principale figure de l’opposition en exil, le fils de l’ancien Shah, Rezah Pahlavi, publie une vidéo sur les réseaux sociaux où il appelle les Iraniens à attendre son « appel final » au soulèvement tout en leur demandant de rester chez eux, une consigne qui sera reconduite à plusieurs reprises52. 48. B. Ravid, « Israel Targets Khamenei, Top Leaders in Bid to Bring Down Iran’s Regime », Axios, 28 février 2026, disponible sur : www.axios.com. Les coups les plus durs sont portés pendant la campagne contre les responsables politiques et les chefs militaires de l’IRCG, tandis que les commandants de l’Artesh, l’armée iranienne, sont plutôt épargnés. 49. En référence à « Shock & Awe », pour dominer l’ennemi grâce à l’utilisation soudaine, brutale et massive de la puissance de feu : H. K. Ullman, J. P. Wade et al., Shock & Awe: Achieving Rapid Dominance, Defense Group Inc. for The National Defense University, 1996. 50. E. Fabian, « Katz: Khamenei’s Successor Will Be ‘Unequivocal Target for Elimination’ », The Times of Israel, 4 mars 2026. 51. R. Reddy et al., « Iran Update Evening Special Report », Critical Threats, 4 mars 2026. 52. M. Stancati, « Son of Last Shah Tells Iranians to Stay Home for Safety, Not Protest », Wall Street Journal, 11 mars 2026. -- 31 of 72 -- 31 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Carte n° 1 : Ordre de bataille aéromaritime au 27 février 2026 -- 32 of 72 -- 32 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM L’acquisition de la supériorité aérienne La recherche de la supériorité aérienne est le prérequis enraciné dans l’approche doctrinale de tous les aviateurs occidentaux53. Condition sine qua non pour donner aux forces aériennes la liberté d’action nécessaire pour atteindre leurs objectifs stratégiques, elle passe notamment par la destruction de la chasse ennemie (si possible au sol) et la neutralisation des défenses sol- air. Dans le cas de l’Iran, l’aviation étant quasiment inexistante, c’est la SEAD qui a la priorité. Or, le travail est considérablement facilité par les premières « passes » d’octobre 2024 et de juin 2025. Au cours de la guerre des Douze Jours, Heyl Ha’Avir revendique la destruction de 70 systèmes sol-air iraniens, dont une partie non précisée des 16 batteries de longue portée de S-300 PMU2 livrées en 2016 par la Russie et de leur dérivé local, le Bavar- 373 (intégrant également des composants chinois dont le radar YLC-8B)54. À cet égard, l’emploi de missiles aérobalistiques Silver Sparrow émerge comme une arme clé de pénétration et de destruction des systèmes de longue portée les plus performants d’un IADS. Les éléments de l’IADS iranien – subsistants ou remis en condition – sont logiquement un objectif prioritaire des premières heures de l’opération EF/RL. Au moins 11 systèmes de défense aérienne sont ainsi frappés le premier jour. La manœuvre consiste à neutraliser en priorité les SAM et les radars présents dans l’ouest de l’Iran pour « ouvrir la voie vers Téhéran ». L’obtention de la supériorité aérienne au-dessus de la capitale doit clore cette phase initiale55. Le tir de quelque 115 missiles antiradar israéliens et de 160 missiles antiradar AGM-88E AARGM-ER américains lors des quatre premiers jours confirme les efforts consentis pour cette mission56 – même si ces nombres de missiles restent bien inférieurs aux volumes tirés pendant d’autres campagnes (2 000 durant Desert Storm en 1991, et plus de 400 pendant Iraqi Freedom en 2003). Dans le cas de EF/RL, le tir de ces munitions complexes est en effet complété par le triptyque formé par les missiles de croisière (Tomahawk), les bombes guidées GBU-39 depuis les F-35 furtifs et des drones de saturation LUCAS. Jadis arme maîtresse de la mission SEAD, le missile antiradar n’en devient qu’une composante. Cette combinaison tactiquement efficace permet au ministre de la Défense israélien d’annoncer début mars que « pour la première fois dans l’opération RL, des avions israéliens opèrent en stand-in [c’est-à-dire sans 53. A. Gorremans et J.-C. Noël, « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité », Focus stratégique, n° 122, Ifri, janvier 2025. 54. S. Lair, « Shallow Ramparts: Air and Missile Defenses in the June 2025 Israel-Iran War », Foreign Policy Research Institute, octobre 2025. 55. Voir le post de Nadav Shoshani, @LTC_Shoshani, sur X, le 1er mars 2026, disponible sur : https://x.com. 56. M. Amoah, M. D. Brazilian et J. Matisek, « Over 5,000 Munitions Shot in the First 96 Hours of the Iran War », Foreign Policy Research Institute, 16 mars 2026, disponible sur : www.fpri.org. -- 33 of 72 -- 33 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM distance de sécurité] dans le ciel de Téhéran57 ». Cette acquisition rapide de la supériorité aérienne ne signifie pas pour autant une suprématie, comme le démontrent la persistance de missions SEAD tout au long de la campagne et l’existence d’une menace basse couche difficile à éliminer (cf. infra). Le désarmement préemptif : lance-missiles et marine Les frappes de la coalition portent également sur les moyens de riposte de l’Iran, notamment des missiles balistiques et des munitions/drones OWA de type Shahed. Là encore, la guerre des Douze Jours a pu servir de répétition et de « modelage » (shaping) par Israël. En juin 2025, l’Iran avait pu lancer 550 missiles contre Israël, soit une moyenne de 46 par jour, suscitant des frappes directes et spectaculaires. En dépit de la destruction estimée d’entre 50 et 65 % des lanceurs (Transporter Erector Launcher ou TEL) balistiques au sol au cours de l’opération israélienne, Téhéran avait pu mettre sous tension les défenses antimissiles de l’État hébreu, comptant pourtant parmi les plus élaborées au monde. L’Iran, conscient du potentiel de ces armes balistiques, s’était rapidement mis en mesure d’en relancer la production58. Dès le lancement de EF/RL, la chasse aux TEL est ouverte, avec un objectif revendiqué d’environ 70 % (cf. infra)59. Les forces israéliennes et américaines s’attaquent aussi aux moyens de production de ces missiles – les moteurs et surtout les malaxeurs de propergol pour la propulsion solide, identifiés comme un goulet dès le mois d’octobre 202460. La décapitation des responsables militaires y participe, en désorganisant le système de commandement et de contrôle de la force aérospatiale des Gardiens de la Révolution et en perturbant les processus de désignation d’objectifs et de tirs. Dans la même logique, la marine de guerre iranienne figure presque d’emblée parmi les cibles prioritaires pour limiter les capacités de riposte iranienne, notamment en matière d’interdiction du détroit d’Ormuz. Dès le 28 février, CENTCOM frappe simultanément les bases navales de Bandar Abbas et de Konarak où le porte-drones IRIS Shahid Bagheri – récente conversion d’un porte-conteneurs en navire-amiral du CGRI – et le navire- base avancée IRIS Makran sont détruits à quai. Le 1er mars, Donald Trump revendique neuf navires « flottant (sic) au fond de l’océan ». L’objectif ultime de cette attaque préemptive contre la marine est de garantir la libre 57. J. Trevithick et T. Rogoway, « U.S.-Israeli War with Iran Enters Day Two (Updated) », TWZ.com, 1er mars 2026, disponible sur : www.twz.com. 58. M. Dubowitz, « A Half-Year After Operation Rising Lion, Iran’s Ballistic Missile Threat Re- Emerges », Foundation for Defense of Democracies, 22 décembre 2025. 59. Y. Lappi, « Interim Assessment: Evaluating the Strategic Damage Caused to Iran in Operation “Roaring Lion” (Week 3 – March 21) », 22 mars 2026, disponible sur : https://israel-alma.org. 60. S. Frantzman, « Israel Targets Iranian Ballistic Missile Launchers and Infrastructure », Long War Journal, 17 juin 2025. -- 34 of 72 -- 34 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM navigation dans le Golfe : c’est sans compter la capacité des Iraniens à opérer depuis la côte pour menacer directement le trafic (cf. infra). Le programme nucléaire négligé ? Contrairement à la guerre des Douze Jours, les infrastructures nucléaires sont globalement peu ciblées, surtout au cours des premiers jours de la campagne. La neutralisation du programme demeure pourtant dans la liste des objectifs stratégiques israélo-américains. Le site d’enrichissement Natanz est frappé les 2 et 21 mars, le site Taleghan 2, qui est suspecté de produire les explosifs spécialisés nécessaires au fonctionnement d’un engin atomique, est ciblé le 12 mars, et le site de production de yellowcake (concentré d’uranium) d’Ardakan, le 26 mars. Bien que n’étant pas utilisée à des fins de prolifération nucléaire, la centrale de Bouchehr est visée au moins deux fois, les 18 mars et 4 avril, mais les bombes tombent respectivement à 350 et 75 mètres des installations, donnant l’impression de tirs de semonce plutôt que d’une volonté de destruction, d’autant plus que la communauté internationale s’alarme d’un risque élevé d’accident radiologique en cas de ciblage direct61. Le caractère limité de ce ciblage du programme nucléaire iranien peut indiquer le manque d’objectifs d’intérêt après la guerre de juin 2025. D’autres cibles plus indirectes sont toutefois visées : l’ensemble de la chaîne de production est attaqué, depuis les personnes travaillant dans les laboratoires jusqu’aux usines fournissant les composants nécessaires pour les recherches dans ces laboratoires, démontrant que la volonté d’éradication du programme demeure entière62. La contre-stratégie iranienne : résilience et escalade horizontale Depuis plus de vingt ans, les Gardiens de la Révolution (Pasdaran) et l’armée (Artesh) se préparent eux aussi à un affrontement majeur contre Israël et les États-Unis. Les Iraniens ont étudié les différentes interventions occidentales, notamment celle de 2003 qui a conduit au renversement de Saddam Hussein et, bien sûr, les récentes opérations israéliennes. Ils ont compris qu’ils échoueraient s’ils cherchaient à affronter directement les forces occidentales dans une guerre classique. Ils ont préféré développer des stratégies asymétriques afin de garder une part d’initiative et de limiter les dégâts subis. Leur but est de s’en prendre à des objectifs appartenant à des catégories autres que militaires, comme la population, l’économie, voire les alliances pour profiter des points faibles de la coalition. Cette stratégie 61. « UN Nuclear Agency Chief ‘Deeply Concerned’ by Reports of Latest Attack on Iran Power Plant », UN News, 4 avril 2025, disponible sur : https://news.un.org. 62. M. Salem et T. Shalev, « Before Winding Down the War, US and Israel Are Determined to Wipe Out Iran’s Nuclear Expertise », CNN World, 7 avril 2026, disponible sur : https://edition.cnn.com. -- 35 of 72 -- 35 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM asymétrique repose sur deux éléments principaux : la résilience du régime d’une part, et l’augmentation des coûts d’autre part – ou plus généralement la capacité à accroître le coût d’une attaque. La défense en mosaïque : un guide de survie anti-aérien Le premier élément est de se donner les moyens de poursuivre le combat, même en cas très probable de frappes initiales de décapitation ou dirigées contre les centres de commandement. La doctrine iranienne de « défense en mosaïque » (defa-e mozaiki) procède d’une double matrice : le traumatisme structurant de la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui inscrit dans la culture stratégique de Téhéran la prime à la durée, à la dispersion et à la mobilisation populaire, et l’analyse à froid, menée au début des années 2000, des campagnes américaines post-guerre froide — Serbie 1999, Afghanistan 2001. Plus tard, l’effondrement en 26 jours du régime baathiste irakien en 2003, sous l’effet des frappes de décapitation, marque fortement les esprits, comme la démonstration effectuée par le Hezbollah en 2006 de la résilience d’une structure cellulaire face à Tsahal63. La formalisation de la nouvelle stratégie intervient en août 2005, lorsque Khamenei confie à Mohammad Ali Jafari la direction d’un Centre d’études stratégiques au sein du Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), avec pour mandat de parer à deux scénarios existentiels : une « révolution de velours » et des frappes de décapitation américaines. Portée conceptuellement par Hassan Abbasi de l’université Imam Hossein, la défense en mosaïque est opérationnalisée à partir de septembre 2008 avec une réorganisation en profondeur du CGRI : dissolution de la structure divisionnaire et découpage territorial en 31 corps provinciaux, chacun constitué en entité autosuffisante dotée de ses moyens de renseignement, de ses stocks, de sa logistique et de ses bataillons Bassidji intégrés, avec des ordres de mission pré-délégués et une succession planifiée sur trois à sept échelons de commandement pour les postes sensibles. À partir des années 2010, une couche offensive est incluse dans la doctrine, avec l’addition de moyens balistiques. Enfin, à partir de 2012, l’application de cette logique en dehors des frontières est ajoutée. C’est la stratégie de « défense avancée » (forward defense strategy), opérée par les relais miliciens dans la région et les membres de la force Qods des Gardiens de la Révolution64. 63. F. Wehrey, J. Green et B. Nichiporuk, The Rise of the Pasdaran, RAND, 2009 ; Iran Military Power: Ensuring Regime Survival and Securing Regional Dominance, DIA, 2019 ; A. Grinberg, « Iran’s Mosaic Defense Faces Its Real Test », Jerusalem Institute for Strategy and Security, 24 mars 2026. 64. M. Connell, « Iran’s Military Doctrine », USIP Iran Primer, CNA, 2010 ; A. Ostovar, Vanguard of the Imam, Oxford, Oxford University Press, 2016 ; F. Wehrey et al., The Rise of the Pasdaran, op. cit. -- 36 of 72 -- 36 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Bien sûr, la décentralisation du commandement peut susciter d’autres problèmes. L’autonomie pré-déléguée des commandements provinciaux du CGRI se traduit, dès la première semaine de guerre, par une série de tirs mal coordonnés, voire désavoués par Téhéran. Le cas omanais est le plus explicite : à partir du 1er mars 2026, plusieurs drones iraniens frappent les ports de Duqm et Salalah ainsi que des pétroliers au large de Mascate, faisant une quinzaine de morts. Le lendemain, Abbas Araghchi reconnaît publiquement que ces frappes « n’étaient pas [le] choix [de Téhéran] » mais le fait « d’unités militaires agissant indépendamment sur la base d’instructions générales données au préalable ». L’état-major général iranien nie pour sa part tout ordre et le porte-parole d’un commandement du CGRI qualifie l’attaque de « très suspecte ». Les frappes se poursuivent néanmoins après ce désaveu65. Au cours du conflit, des tirs également controversés ont lieu contre la Turquie et contre Chypre, qui sont désavoués par le pouvoir central à Téhéran66. L’imposition des coûts Depuis des décennies, l’Iran a cherché à développer une forme de dissuasion asymétrique avec ses moyens d’attaque à longue portée, mise en œuvre d’abord par son réseau d’acteurs relais, baptisé Axe de la Résistance67, composé de milices créées par Téhéran (Hezbollah libanais, Jihad islamique palestinien, brigades Badr ou Katai’b Hezbollah en Irak) ou cooptées (Hamas palestinien, Houthis au Yémen). Elles peuvent agir dans tout le Moyen-Orient, notamment sur la frontière israélienne. Pendant longtemps, cette « défense avancée » a été le premier rideau de réponse iranien, permettant à Téhéran de gérer l’escalade en niant son implication. Depuis 2024 et l’affrontement ouvert entre Jérusalem et Téhéran, la réponse passe également par sa capacité de frappe directe. Cette stratégie a pris la forme d’une série d’opérations de représailles baptisée « Promesse honnête » (vaʿde-ye sādeq), dont la première est lancée en avril 2024 après l’attaque israélienne du complexe diplomatique iranien à Damas. Elle est poursuivie en octobre 2024 après l’attaque contre le Hezbollah, en 2025 (guerre des Douze Jours) et en 2026. Téhéran prétend pouvoir rendre les coups en assumant une forme d’escalade horizontale et/ou verticale. Le but est de convaincre l’adversaire qu’il a 65. « Iran’s ‘Mosaic Defense’ Strategy: Decentralization as Resilience Factor », IntelBrief, The Soufan Center, 9 mars 2026 ; « Why Iran Struck Oman », Al-Ahram Weekly, 19 mars 2026. 66. « Turkey Says NATO Defences Down Missile from Iran », Reuters, 30 mars 2026, disponible sur : www.reuters.com. 67. M. Paglia et V. Tourret, « L’Iran et ses “proxys” au Moyen-Orient. Les défis de la guerre par procuration », Focus stratégique, n° 95, Ifri, mars 2020 ; K. Thiévon, « L’Axe de la résistance : les proxys de l’Iran depuis le 7 octobre 2023 », Politique étrangère, vol. 89, n° 4, Ifri, hiver 2024. -- 37 of 72 -- 37 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM intérêt à limiter l’ampleur de ses attaques s’il ne veut pas subir des coûts sévères qui augmentent proportionnellement68. Deux principaux vecteurs sont utilisés par l’Iran au cours du conflit de mars 2026 : d’une part les missiles balistiques, moins nombreux mais coûteux à intercepter, qui emportent une charge explosive importante ; d’autre part les munitions téléopérées ou drones OWA dont le Shahed-136 est devenu l’emblème. Ces derniers sont disponibles en plus grande quantité, créant un effet de saturation. Ils sont moins coûteux mais emportent une charge plus faible. Les missiles de croisière sont également employés par l’Iran, mais leur volume est resté marginal dans le mix des salves. Ils sont chers, en nombre limité et souvent interceptés par les défenses de la coalition. Le programme balistique iranien est ancien et les savoir-faire remontent à la guerre contre l’Irak dans les années 1980. L’arsenal est diversifié et comprend plusieurs milliers de vecteurs de portée courte ( 5 000 km), avec des précisions et des profils de vol variables69. Si les missiles dont la conception est la plus simple subissent dans les premières semaines un taux d’interception de 90 % par la défense israélienne, le mirvage de leurs têtes rend la tâche plus délicate. Pour interdire justement la dispersion de ses munitions, le missile doit être intercepté dans des couches plus hautes que celles où le Arrow 3 évolue normalement. Par ailleurs, le tir – sans impact – de deux missiles balistiques contre la base américaine de Diego Garcia dans l’océan Indien, à plus de 4 000 km de l’Iran, confirme la possession par l’Iran de vecteurs de très longue portée (type Khorramshar) et la levée d’un moratoire sur les portées supérieures à 2 000 km qu’avait instauré Ali Khamenei70. Cette performance est directement liée au développement du programme spatial iranien, avec un soutien affiché de la Russie. À l’autre bout du spectre, l’Iran a développé une expertise dans les OWA, avec notamment les Shahed-136 (mais également -101 et -238). Si un Shahed isolé est facile à détruire, l’interception se complique lorsque les salves combinent des dizaines (voire des centaines dans le cas russe) de vecteurs. Même si les taux d’interception sont dans l’ensemble élevés (> 90 %), la saturation produit ses effets. Chacun emportant jusqu’à 50 kg d’explosifs, une dizaine de munitions parvenant à passer les défenses et concentrées sur le même objectif représente en volume la même charge 68. R. Pape, « Why Escalation Favors Iran », Foreign Affairs, 9 mars 2026. 69. H. Fayet et L. Péria-Peigné, « La frappe dans la profondeur : un nouvel outil pour la compétition stratégique ? », Focus stratégique, n° 121, Ifri, novembre 2024. 70. M. Schiller, « What Does the Reported Attack on Diego Garcia Tell Us about Iran’s Missile Capabilities? A Q&A with Dr Markus Schiller », SIPRI, 1er avril 2026, disponible sur : www.sipri.org. -- 38 of 72 -- 38 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM qu’un missile de croisière lourd, même si la dissémination des explosions produit un effet moindre71. Ces stratégies nécessitent bien sûr du renseignement. Dès le début de la guerre, la Russie est soupçonnée de fournir des images et les coordonnées indispensables pour assurer des frappes de précision. Début avril, des compagnies d’intelligence artificielle chinoises comme MizarVision sont également dénoncées72. Elles utiliseraient la masse de données, notamment tirées des satellites, pour soutenir la riposte de Téhéran et proposer des objectifs adéquats. Tableau n° 1 : Estimation des principaux vecteurs balistiques et OWA tirés par l’Iran entre le 28 février et le 8 avril 2026 Catégories Dénominations Portées (km) Volume tiré (est.) Cibles préférentielles OWA Shahed-101, Shahed- 136, Shahd-238, etc. 700-2 500 5 000-8 000 Infrastructures civiles et militaires dans le Golfe (45 %) Missiles de croisière Paveh, Soumar, Abu Mahdi, Ya-Ali, etc.) 1 000-2 500 50-100 Usage marginal SRBM Fateh-110/313, Zolfiqar, Qiam-1/3, etc. 300-700 (Qiam- 3 ~1 000) 700-1 000 Bases américaines et alliées dans le Golfe Infrastructures Golfe MRBM Shahab-3, Ghadr, Emad, Sejjil-1/2, Khorramshahr-4, Fattah-1/3, etc. 1 200-2 000 600-800 Israël et quelques cibles militaires profondes (Arabie saoudite, USS Lincoln) IRBM Sejjil-3 / Khorramshahr modifié > 4 000 2 Diego Garcia Sources : H. Dingil, « Iran’s Ballistic Missile Retaliatory Strikes and Escalation Dynamics », Politics Today, avril 2026 ; « Iran’s Evolving Missile and Drone Threat », JINSA Gemunder Center, février 2026 ; « Table of Iran’s Missile Arsenal », Iran Watch (NCAFP), mise à jour janvier 2026 ; Haaretz, 12/03/2026 (cluster munitions) ; Army Recognition, 16/03/2026 (Sejjil) ; CSIS Missile Defense Project, infographies mars 2026. 71. « Shahed Drones Now Deliver More Explosives Than Missiles: A Clear Signal of Russia’s Intent to Devastate Ukraine », Defense Express, 19 juin 2025. 72. A. Wang, « How a Chinese Company Said It Used AI to Track US Bomber Movements over Iran », South China Morning Post, 12 avril 2026. -- 39 of 72 -- 39 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Schéma n° 1 : volume et répartition des frappes iraniennes (OWA et balistiques) Source : @MarioLeb79, MOD EAU, Koweït, KSA, Bahreïn, IDF. Réalisation avec l’aide de ClaudeAI. La dynamique de la contre-campagne iranienne se décline en trois temps. Le premier correspond à une salve de saturation massive sur 48- 72 heures, s’appuyant sur le pré-positionnement et l’ordre de mission pré- délégué aux commandements provinciaux. Le deuxième temps correspond à une chute brutale de la cadence, qui se matérialise par une réduction de 86 % des tirs balistiques quotidiens. Cette diminution très sensible traduit l’effet combiné de l’attrition des lanceurs du fait de leur chasse par la coalition, de l’épuisement des stocks et de la réorganisation des chaînes logistiques. Enfin, au bout d’une semaine, la réorganisation porte ses fruits et permet d’inscrire la riposte de manière régulière. Cette riposte est modélisée par un plateau, parcouru par des pics ponctuels qui relèvent désormais davantage de la démonstration politique que de l’effet militaire cumulé. En termes de ciblage, quatre catégories d’objectifs peuvent être recensées : Israël, les bases américaines dans le Golfe, les infrastructures civiles des pays du Golfe, et enfin les navires en transit de part et d’autre du détroit d’Ormuz. En ce qui concerne Israël, déjà visé en 2024 et 2025, la logique des frappes est celle de la charge punitive et politique : les zones urbaines (Tel- Aviv, Haïfa) sont abondamment ciblées pour élever le coût sociétal de la guerre. Des frappes à portée symbolique sur la ville de Dimona, qui héberge le complexe nucléaire israélien, et la Kirya, ministère de la Défense et état- major, entendent démontrer que le sanctuaire nucléaire et militaire israélien demeure vulnérable dans un contexte de tension sur les intercepteurs. Les bases alliées et américaines forment la deuxième catégorie de cibles et relèvent d’une logique d’attrition militaire, composant peut-être la -- 40 of 72 -- 40 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM partie la plus sophistiquée de la riposte iranienne73. Démontrant sa bonne compréhension de l’architecture de défense aérienne et antimissile dans le Golfe, l’Iran cible en priorité les terminaux de communication satellites (AN/GSC-52B sur la base Al-Jufair à Bahreïn). Les radars de surveillance AN/TPY-2, alimentant le système de défense THAAD et Patriot, sont également attaqués au Qatar (Al-Ruwais), en Arabie saoudite (Prince Sultan) et en Jordanie (Muwaffaq Salti). Enfin, le radar d’alerte avancée AN/FPS-132 installé sur la base d’Al-Udeid au Qatar subit aussi les coups des Iraniens. L’évaluation de la trajectoire des missiles iraniens devient moins précise et oblige Américains comme Israéliens à tirer plus de munitions pour détruire les missiles dans leur trajectoire terminale. Des enablers critiques comme les avions de guet aérien E-3 Sentry AWACS et les ravitailleurs KC-135 sont détruits ou endommagés au sol sur la base Prince Sultan. D’autres nœuds de commandement à Al-Udeid, Al-Dhafra et Ali Al-Salem sont aussi visés. Le but n’est pas tant d’infliger des pertes humaines massives que de dégrader la bulle IAMD coalisée dans la durée74. Carte n° 2 : La riposte iranienne dans la région Sources : OSM, ACLED, @EpicFuryMap, Critical Threat, 2026. 73. M. K. Bremer et K. A. Grieco, « Iran’s Asymmetric Counterair Campaign: Attacking the U.S. Air Force’s Nests and Eggs », War on the Rocks, 9 avril 2026, disponible sur : https://warontherocks.com. Ce n’est toutefois pas une découverte pour l’USAF qui met en œuvre le concept Agile Combat Deployment, notamment sur le théâtre asiatique ; « Agile Combat Employment », Air Force Doctrine Note, U.S. Air Force, 23 août 2022, p. 1-21, disponible sur : www.doctrine.af.mil. 74. C. Gordon et S. Losey, « Key E-3 AWACS Damaged in Iranian Attack on Saudi Air Base », Air&Space Forces Magazine, 28 mars 2026, disponible sur : www.airandspaceforces.com. -- 41 of 72 -- 41 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Les infrastructures civiles des pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) constituent la troisième grande catégorie de frappes. Dans le domaine énergétique, on citera en particulier les attaques contre la raffinerie AramCo de Ras Tanura en Arabie saoudite, le site de liquéfaction gazier de Ras Laffan (deux trains GNL et une unité GTL) au Qatar, la raffinerie Bapco de Sitra au Bahreïn, le terminal de Fujaïrah et le champ gazier de Shah aux Émirats arabes unis, et la raffinerie de Mina al-Ahmadi. Les usines de dessalement et de production électrique au Koweït et le site de production d’aluminium à Alba sont également frappés. La recherche d’une fracturation du bloc arabe semble avoir été un objectif iranien, même si la condamnation conjointe du 26 mars de ces frappes interroge sur la pertinence de cette stratégie à long terme. En plus de frapper les infrastructures de production et d’exportation des États du Golfe, l’Iran s’est attaqué au trafic maritime lui-même. Les navires aux abords du détroit d’Ormuz, où transitent 38 % du pétrole brut, 25 % des produits pétroliers, 20 % du GNL et 33 % des engrais, deviennent des cibles légitimes pour le régime iranien. Dès le 1er mars, plusieurs pétroliers, vraquiers et porte-conteneurs sont pris pour cibles, non pas tant pour couler la flotte marchande que pour transformer la zone en espace économiquement non assurable. Les primes d’assurance war risk seraient passées d’environ 0,25 % à 3 % de la valeur du navire. Dans ces conditions, un nombre même limité d’impacts directs (on dénombre une trentaine d’incidents maritimes, incluant des navires commerciaux, pour une soixantaine de tirs ou projectiles) suffit à produire un effet systémique : retrait ou suspension des couvertures, refus de transit par certains armateurs (à l’instar de Maersk), hausse brutale des coûts de fret, immobilisation de navires et quasi-arrêt du trafic au début de la crise75. Une stratégie aérienne à tâtons : élargissement et attrition La résilience et l’escalade iraniennes vont considérablement peser sur la dynamique de la campagne, lui imposant d’adapter son tempo et ses objectifs. Alors que l’objectif initial de changement de régime semble de plus en plus difficile à atteindre, Américains et Israéliens vont diverger sur la stratégie à adopter et la manière de peser sur la force politique de l’adversaire. Par ailleurs, la stratégie iranienne d’escalade horizontale (cf. supra) va mobiliser des moyens importants pour traquer les lanceurs, affaiblir les moyens de frappes et dans le domaine de la défense antimissile. Enfin, ne parvenant pas à renverser l’adversaire, la dernière phase voit une évolution tâtonnante vers une logique de coercition qui n’était pas présente initialement. 75. «Update 031 to JMIC Advisory Note: 01 March – 12 April 2026, Regional Tension – Impact on Maritime Security in Middle East Maritime Region », Joint Maritime Information Center, 13 avril 2026. -- 42 of 72 -- 42 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM De la décapitation à l’attrition Face à la résilience apparente du régime, les deux alliés adoptent des positions divergentes. Alors que dès le 3 mars, Pete Hegseth dément toute ambition de regime change, et que Marco Rubio ramène l’objectif à la seule destruction des capacités balistiques, les responsables israéliens persistent et répètent leur volonté de tenir l’objectif initial – le 10 mars, Benyamin Netanyahou appelle les Iraniens à se « saisir de l’opportunité76 » qui leur est faite de se libérer. En attendant, les forces aériennes israéliennes étendent vite leurs frappes au-delà des premiers cercles du pouvoir pour viser les commandements régionaux – une façon de reconnaître l’efficacité de la « défense en mosaïque ». Les casernes des Pasdaran et des Bassidji provinces frontalières du Sistan-e-Balouchistan ou de l’ouest du pays, sont régulièrement attaquées. Le 11 mars, par exemple, le QG des forces intérieures, les centres de renseignement et les bases des Gardiens de la Révolution sont détruits dans la province d’Ilam dans l’ouest de l’Iran (province montagneuse à population majoritairement kurde et lore). À partir de la mi-mars, alors que les États-Unis semblent se désintéresser du changement de régime, Israël bascule vers un ciblage d’une granularité inédite : des drones MALE, principalement des Hermes 900 armés de missiles Spike NLOS et des Eitan (Heron TP), patrouillent au-dessus de Téhéran pour faire la chasse aux postes de contrôle (checkpoints) du Bassidj. Pour y parvenir, Tsahal recourt à une méthode inédite de crowd-sourcing du renseignement. Les citoyens iraniens sont incités à transmettre en direct les coordonnées des checkpoints via les comptes en persan de l’armée israélienne. Ces « Bassidj Hunters » cherchent à affaiblir la capacité répressive du régime tout en impliquant la population dans la lutte contre celui-ci. Durant la dernière semaine de mars, Tsahal étend cette logique d’attrition à l’ensemble des provinces iraniennes. Le bilan humain se chiffrerait à plus de 6 000 Pasdaran et 5 000 policiers et Bassidji tués, soit plus de 11 000 morts dans l’appareil sécuritaire iranien77. 76. « Netanyahu Urges Iranians to ‘‘Seize the Moment’ to Topple the Regime », The Times of Israel, 10 mars 2026. 77. Porte-parole des FDI, communiqués des 10, 12 et 15 mars 2026 ; D. Lieber, « Iranians Are Giving Israel Targeting Information on Basij Checkpoints », The Wall Street Journal, 12 mars 2026. -- 43 of 72 -- 43 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Carte n° 3 : la campagne aérienne Roaring Lion/Epic Fury Source : OSM, @EpicFuryMap, ACLED, Critical threats, 2026. Si le bilan impressionne, son efficacité est contredite par la résilience de l’appareil milicien et l’absence de mobilisation intérieure. Benyamin Netanyahou reconnaît implicitement cet échec dès le 19 mars : « on ne fait pas de révolution par les airs, il faut une composante terrestre78 ». Or, la perspective d’une action au sol est écartée par Donald Trump le même jour – à l’exception d’opérations limitées et périphériques –, hors de portée d’Israël, et ne semble pas pouvoir se traduire par un mouvement interne en Iran. Dans son allocution du 1er avril, Trump scelle le retournement rhétorique en affirmant que le « changement de régime n’a jamais été l’objectif », déni rétrospectif qui contredit son propre discours d’ouverture du 28 février. 78. M. Brice-Saddler, « Netanyahu Says Air Campaign Alone Cannot Topple Iranian Regime », CNBC, 19 mars 2026. -- 44 of 72 -- 44 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Adaptation à l’escalade horizontale La première des inflexions de la campagne aérienne survient très rapidement et affecte Israël : elle est causée par les tirs du Hezbollah sur le pays en réponse à l’assassinat du Guide suprême. Tsahal va engager de nouvelles actions contre la milice chiite. Heyl Ha’Avir doit alors partager ses forces entre ce nouveau théâtre et le théâtre iranien, consacrant 25 % de ses moyens au Liban et 75 % à l’Iran79. De la chasse aux lanceurs à l’attaque des cités de missiles La nature de la riposte iranienne contraint également la coalition à insister sur la chasse aux lanceurs (non sans rappeler la vaine « chasse aux Scud80 » de la guerre du Golfe), la destruction des stocks de missiles et des infrastructures de fabrication des drones. Dès le début, des avions volent en attente au-dessus de bases de lancement construites dans la roche pour détruire tous les lanceurs qui en sortiraient pour tirer leurs missiles81. La première phase est celle de la chasse aux lanceurs mobiles : le 5 mars, les forces israéliennes revendiquent 300 lanceurs neutralisés et plus de 60 % du parc détruit, ce qui contribue à l’effondrement de 90 % de la cadence balistique annoncée par CENTCOM. L’Iran répond par la dispersion de ses lanceurs dans les zones civiles et le rationnement des salves82. À mesure que le parc de TEL se raréfie, la coalition amorce une deuxième phase avec la destruction des stocks et des « cités de missiles » souterraines : creusés à 500 mètres de profondeur sous la roche en granit, ces complexes près de Yazd ou de Khorramabad (base Imam Ali) sont inaccessibles, même aux « superbombes » de 14 tonnes, les GBU-57. Seuls les entrées et les puits de ventilation sont vulnérables. Plus de 75 % de ces portails sont frappés, mais l’Iran les rouvre en quelques heures avec des bulldozers, contraignant la coalition à une coûteuse tactique de « portal denial » par des frappes répétées plutôt qu’à une destruction effective des stocks83. La troisième phase vise la destruction systématique de la base industrielle balistique et aérienne iranienne, avec un effort porté sur les sites névralgiques de Khojir, Shahroud, Parchin et Hakimiyeh. Il s’agit de 79. Entretien avec des responsables israéliens, mars 2026. 80. W. Rosenau, Special Operations Forces and Elusive Enemy Ground Targets: Lessons from Vietnam and the Persian Gulf War, Santa Monica, Rand Corporation, 2001, p. 29-44. 81. D. S. Cloud, « Iran’s Underground ‘‘Missile Cities’’ Have Become One of Its Biggest Vulnerabilities », The Wall Street Journal, 5 mars 2026, disponible sur : www.wsj.com. 82. Amiral B. Cooper, « Briefings CENTCOM », 4 et 26 mars 2026 ; Porte-parole E. Defrin, Conférence de presse des FDI, 4 mars 2026 ; Général H. Zamir, Conférence de presse des FDI, 5 mars 2026 ; J. Bob, « 70 % of Iran’s Missile Launchers Destroyed », Jerusalem Post, 19 mars 2026. 83. N. Bertrand et al., « Iran Reopening Tunnel Entrances within Hours of Strikes », CNN, 27 mars 2026 ; « IntelBrief: Iran’s Resilience After Six Weeks of Strikes », Soufan Center, 6 avril 2026 ; « Interim Assessment: Strategic Damage Caused to Iran in Operation “Roaring Lion” (Week 3) », Alma Research and Education Center, 21 mars 2026. -- 45 of 72 -- 45 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM frapper les équipements critiques dont la reconstitution est longue, coûteuse et dépendante d’intrants extérieurs. Douze malaxeurs avaient été détruits en octobre 2024 et que l’Iran avait rachetés auprès de Pékin. Au moins une cargaison de ces équipements a été interceptée en mer. En 2026, Heyl Ha’Avir cible à nouveau explicitement les sites industriels de Khojir et de Shahroud. Fin mars, les experts estiment que la production iranienne de missiles balistiques de courte et de moyenne portée est probablement suspendue jusqu’à ce que les installations soient reconstruites – un basculement qualitatif majeur par rapport à la simple dégradation recherchée en juin 202584. La traque de la marine iranienne Les frappes contre la marine iranienne et la composante navale de l’IRGC prennent une nouvelle ampleur dès que la neutralisation de la navigation dans le détroit d’Ormuz par les Iraniens commence à produire ses effets. Dès le 2 mars, Marco Rubio formule sans ambiguïté l’objectif de « destruction des capacités navales » iranienne, justifiée par « la menace qu’elles font peser sur la navigation internationale85 ». Au 4 mars, l’amiral Cooper (CENTCOM) annonce que 30 bâtiments sont coulés ou hors de combat. Ce jour-là, un sous-marin américain torpille la frégate IRIN Dena au large du Sri Lanka, première action de ce type par l’US Navy depuis la Seconde Guerre mondiale. Le 11 mars, la destruction des quatre catamarans lance-missiles semi-furtifs de la classe Shahid Soleimani est confirmée. Le 16 mars, la barre des 100 bâtiments neutralisés est franchie. Le 26 mars, le contre-amiral Alireza Tangsiri, commandant de la marine du CGRI et présenté par Israël Katz comme « l’homme directement responsable de l’opération terroriste de minage du détroit d’Ormuz86 », est tué. L’amiral Cooper annonce alors que 92 % des grands bâtiments de surface iraniens sont détruits. Le bilan final au 8 avril donne l’impression d’une nouvelle victoire du type de celle de Tsushima en 1905 : 150 navires sont détruits, l’intégralité des sous-marins est coulée, et un stock conséquent de mines navales a été éliminé avant emploi87. 84. Warrick et S. Mekhennet, « Israeli and U.S. Strikes Cripple Iran’s Ballistic Missile Industry », Washington Post, 29 mars 2026. 85. « Remarks de M. Rubio », Washington, D.C., Département d’État, 2 mars 2026. 86. E. Fabian, « Katz confirme qu’Israël a tué le responsable iranien chargé de fermer le détroit d’Ormuz », The Times of Israel, 26 mars 2026, disponible sur : https://fr.timesofisrael.com. 87. « Briefings de l’amiral Brad Cooper (CENTCOM) », MacDill AFB, 4, 6, 11, 16 et 26 mars 2026 ; « Communiqués de Pete Hegseth », Département de la Défense, 1er, 5 et 8 avril 2026 ; M. Eckstein, « US Submarine Torpedoes Iranian Frigate Off Sri Lanka », USNI News, 3 mars 2026 ; « 100+ Iranian Naval Vessels Destroyed, CENTCOM Says », Stars and Stripes, 16 mars 2026 ; « Iran’s Naval Defeat in Operation Epic Fury », FDD, 18 mars 2026 ; « Fact Sheet: Ceasefire in the Iran Campaign », Maison- Blanche, 8 avril 2026. -- 46 of 72 -- 46 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Cependant, ce succès tactique se heurte une nouvelle fois à une limite stratégique puisque l’anéantissement de la marine iranienne ne rouvre pas le détroit. Alors même que la flotte est détruite, l’Iran accroît son contrôle du point de passage en formalisant des droits de péage pour le transit, démontrant l’efficacité des moyens d’interdiction en zone littorale comme l’a fait l’Ukraine en mer Noire. La capacité de fermeture iranienne d’Ormuz repose désormais moins sur ses navires de guerre que sur les mines déjà mouillées, ses batteries de missiles antinavires côtiers et sur des nuées de petites embarcations CGRI dispersées dans les criques du littoral makranais. C’est cette logique qui justifie l’envoi d’AC-130J Ghostrider contre le littoral sud le 20 mars, le ciblage continu des batteries côtières et le survol de B-52 sur le territoire iranien le 30 mars. Le problème naval s’est ainsi mué en problème terrestre et logistique : déminage, sécurisation des chenaux, dissuasion des unités côtières mobiles. Il aura été plus facile de couler une flotte en six jours que de rouvrir un détroit en six semaines88. Une évolution vers la coercition ? La campagne, avec un objectif initial de décapitation et de désarmement, évolue progressivement vers une logique d’attrition et même de coercition. Abandonnant l’objectif de changement de régime, puis confrontés à l’escalade horizontale de l’Iran et à la résilience de son appareil de frappe, les États-Unis reprennent de plus en plus explicitement et formellement la direction politique et stratégique de l’opération. Washington s’oriente vers une stratégie visant à obtenir une réouverture d’Ormuz et une signature d’un cessez-le-feu favorable. Pour ce faire, la liste des objectifs est progressivement étendue. La campagne aérienne semble alors suivre deux nouvelles logiques. D’une part, elle bascule dans une opération de coercition, où il s’agit d’imposer par la force les exigences à court terme de la Maison-Blanche. D’autre part, elle cherche à fragiliser le plus possible l’Iran en dégradant son potentiel industriel et économique, à l’exception notable du secteur énergétique. Ces deux logiques sont bien sûr compatibles, la démolition d’une partie des sources de richesse iraniennes devant amener le régime à une posture plus conciliante. Le 11 mars marque ainsi un premier tournant avec une frappe de missile contre la Banque Sepah, en charge du versement des soldes du CGRI – l’institution avait déjà fait l’objet, en 2025 durant la guerre des Douze Jours, d’une cyberattaque complexe, attribuée au groupe pro- israélien Predatory Sparrow. Dans la foulée, ce sont les complexes sidérurgiques d’Ahvaz (Khuzestan Steel) et d’Ispahan (Mobarakeh Steel) qui sont visés, paralysant deux piliers de l’industrie civile iranienne. Le 14 mars, l’US Air Force frappe durement l’île de Kharg en y attaquant 88. « Iran’s Asymmetric Closure of Hormuz », Gulf International Forum, 25 mars 2026 ; A. Tabrizi et S. Bohl, « Mining the Strait: Iran’s Sea Denial Strategy », RUSI Commentary, 28 mars 2026. -- 47 of 72 -- 47 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM 90 objectifs, pour la plupart militaires (stockage de mines navales, bunkers de missiles), mais menaçant clairement l’infrastructure pétrolière. La rhétorique politique américaine monte cependant autour de l’idée de frapper plus durement le volet économique. Le 18 mars, l’aviation israélienne s’attaque au champ gazier de South Pars qui fournit 70 % de la production gazière du pays ainsi qu’aux sites pétrochimiques d’Asaluyeh, interrompant 12 % de la production89. Le président Trump demande cependant que ces attaques directes sur le potentiel énergétique iranien cessent, probablement pour éviter les représailles iraniennes sur l’industrie énergétique des pays du Golfe. Le 21 puis le 25 mars, Donald Trump menace publiquement de cibler les centrales électriques, les puits de pétrole et les usines de dessalement si le détroit d’Ormuz n’est pas rouvert sous 48 heures ; il étend l’ultimatum, repousse la date, mais ne frappe jamais. Le 1er avril, l’institut Pasteur à Téhéran est attaqué, comme l’entreprise pharmaceutique Daru Pakhsh – qui pourrait fournir le régime en fentanyl ou en ingrédients pour des armes. Le data center de l’université de Sharif à Téhéran, qui joue un rôle essentiel dans le développement des programmes d’IA, est détruit peu de temps après. À Shiraz, un site de recherche hydrologique est détruit. Les forces aériennes américaines détruisent le pont reliant Téhéran à Karaj le 2 avril pour empêcher le transfert de missiles vers l’ouest du pays. Environ 10 sections de voie ferrée ou des ponts sont détruits par l’US Air Force dans les jours qui précèdent la fin de l’ultimatum90. Le 6 avril, Tsahal confirme avoir frappé deux des plus grands complexes pétrochimiques d’Iran91. À partir de cette date, alors que les cours boursiers s’affolent face au blocage durable du détroit d’Ormuz et à l’absence de progrès de la coalition, l’objectif semble clairement se diriger vers un cessez-le-feu négocié. Pour y parvenir, Donald Trump souffle le chaud et le froid, évoquant de « bonnes discussions » mais montrant aussi son impatience en manifestant sa détermination à pousser jusqu’au bout la logique des bombardements. Cette attitude déroutante n’est pas sans rappeler la madman theory imaginée par Richard Nixon dès 1969 durant la guerre du Vietnam, où l’imprévisibilité du président était instrumentalisée pour ébranler un adversaire imperturbable92. Dans son allocution du 7 avril, il promet de renvoyer l’Iran « à l’âge de pierre », une expression justement empruntée au général Curtis LeMay, ancien chef d’état-major de l’US Air Force, à propos du Nord-Vietnam. Il ajoute même, plus apocalyptique que jamais, qu’une « civilisation entière pourrait s’éteindre ce soir », amenant certains 89. « Iran Update », Critical Threats Project (AEI) & Institute for the Study of War, 13-15 mars 2026 ; « Civilian Harm in the Iran Campaign », Center for American Progress, 8 avril 2026. 90. Post d’Emanuel Fabian, @manniefabian, sur X, 7 avril 2026, disponible sur : https://x.com. 91. Post de l’IDF, @idfonline, sur X, 6 avril 2026, disponible sur : https://x.com. 92. S. Sagan et J. Suri, « The Madman Nuclear Alert: Secrecy, Signaling, and Safety in October 1969 », International Security, vol. 27, n° 4, 2003 ; « Fact Sheet: Ceasefire in the Iran Campaign », Maison- Blanche, 8 avril 2026. -- 48 of 72 -- 48 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM observateurs à spéculer sur l’idée de coercition nucléaire93. Le 8 avril, Téhéran accepte le cessez-le-feu autour d’un principe de réouverture progressive d’Ormuz. L’infrastructure énergétique civile iranienne reste intacte tandis qu’une phase de négociation difficile s’ouvre à Islamabad. Débutée par une frappe de décapitation spectaculaire, la campagne aérienne va suivre les lignes d’opération planifiées initialement, mais également s’adapter à la stratégie iranienne qui avait anticipé la forme de l’offensive aérienne. Constatant la trop grande ambition originelle, les dirigeants américains et israéliens vont chercher à terminer la campagne aérienne fin mars en tentant d’imposer des objectifs de court terme tout en détruisant le plus possible le potentiel économique et industriel de l’Iran, hors infrastructures énergétiques. Au-delà d’une évaluation stratégique des opérations EF/RL, l’examen de la campagne aérienne d’un point de vue militaire permet de caractériser quelques grandes tendances de la guerre aérienne moderne, qui sont évoquées dans la prochaine et dernière partie. 93. L. Bearman, « Trump : ‘‘Une civilisation entière disparaîtra ce soir’’ si l’ultimatum donné à l’Iran doit ne pas aboutir », The Times of Israël, 7 avril 2026, disponible sur : https://fr.timesofisrael.com. -- 49 of 72 -- Des évolutions notables dans la guerre aérienne Les guerres récentes sont généralement observées très finement par les militaires afin d’en tirer des leçons. Au travers d’un processus formalisé de retour d’expérience, le but est de confirmer ou d’infirmer leur vision de la prochaine guerre et d’adapter en conséquence leur modèle d’armée. S’il n’est pas question ici de se livrer à de tels travaux longs et exigeants, il semble néanmoins pertinent de proposer des éléments de réponse sur trois débats portant sur la puissance aérienne, qui ont émergé pendant cette guerre. Le premier porte sur la place qu’occupe EF/RL par rapport aux autres offensives aériennes récentes, le deuxième aborde le degré de maîtrise du ciel atteint par les forces aériennes de la coalition. Enfin, le troisième interroge la soutenabilité capacitaire de telles opérations, en considérant le cas particulier des munitions. Une offensive de haute intensité dans le cadre d’une méta-campagne La méta-campagne Discuter d’une campagne aérienne revient souvent à évoquer les événements s’étant déroulés entre deux bornes calendaires précises. Il serait pourtant trompeur de réduire EF/RL à une offensive aérienne prenant place entre le 28 février et le 8 avril, mais de l’inscrire dans un cadre chronologique plus large. Ainsi, la cohérence de ces deux opérations devient plus évidente si elles sont analysées comme une nouvelle phase d’une méta-campagne aérienne contre l’Iran qui débute au moins en avril 2024 et dont la fin est encore incertaine. Recourir à des actions aériennes offensives de manière discontinue, selon des phases d’intensité variables, mais toujours tendues vers le même objectif, est une pratique qui s’est banalisée au Moyen-Orient. De tels modes d’action ont été employés dans le cadre des opérations contre l’Irak avant 2003 et contre le Hezbollah plus récemment. Dès la fin de la première guerre du Golfe, les forces aériennes américaines, françaises et britanniques mettent ainsi en place des no-fly zones au-dessus du nord et du sud de l’Irak. Au cours de la décennie suivante, des missions ordonnées notamment par Washington et Londres dépassent la simple surveillance du ciel pour se transformer en assauts contre des objectifs irakiens terrestres. Des salves de missiles de croisière -- 50 of 72 -- 50 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM sont lancées sur l’état-major des services de renseignement irakiens le 26 juin 1993 et les défenses sol-air irakiennes en septembre 1996. En décembre 1998, les forces aériennes britanniques et américaines bombardent divers objectifs situés en Irak pendant quatre jours. À partir de ce moment, Saddam Hussein annonce ne plus reconnaître la légalité de ces zones d’interdiction. Chacune de ses ripostes entraîne des attaques contre son système de défense anti-aérien. Le volume de ces frappes va augmenter indépendamment des réactions irakiennes à mesure que la date de l’invasion de 2003 se rapproche. Avant même le début des hostilités, la bataille pour la supériorité aérienne des forces américaines est gagnée grâce aux actions préventives étalées sur les mois précédents. De même, après la guerre du Liban de 2006, Israël décide d’adopter le principe de « campagnes entre les guerres94 » (mabam dans l’acronyme hébraïque). Le but est de conduire régulièrement des frappes de routine, notamment contre le Hezbollah, pour limiter l’extension des capacités militaires de l’adversaire ou retarder l’escalade inévitable entre deux ennemis. Si le conflit éclate, une campagne aérienne de forte intensité est alors engagée, mais contre un adversaire plus diminué95. Ainsi, les stocks en munitions et les flux liant l’organisation chiite avec Téhéran sont régulièrement frappés par les Israéliens jusqu’en octobre 2023. La séquence qui s’ouvre après les attaques du 7-Octobre s’inscrit dans une logique différente (détruire les adversaires et non plus les contenir) mais reprend cette dimension prolongée. La succession d’opérations aériennes d’intensité variable et étalées sur le temps entre 2024 et 2026 vient « façonner » (la doctrine américaine parle de « shaping ») le théâtre et l’adversaire. Les opérations EF/RL doivent être considérées comme un nouvel épisode de cette méta-campagne, pas nécessairement le dernier. Le contexte particulièrement favorable pour Jérusalem en février 2026, avec l’alignement stratégique du président Donald Trump et du Premier ministre Benyamin Netanyahou, pourrait ne pas se reproduire. Selon la posture du président américain de poursuivre ou non dans la voie de l’affrontement, les Israéliens pourraient avoir à supporter seuls l’éventualité de futures frappes – comme en 2024 et 2025. Quelle intensité opérationnelle ? Si relier EF/RL aux opérations passées contre l’Iran permet de recontextualiser dans la durée cette campagne aérienne, la comparaison 94. I. Lifshitz et E. Seri-Levy, « Israel’s inter-War Campaigns Doctrine: From Opportunism to Principle », Journal of Strategic Studies, 2022. 95. I. Goldenberg et al., « The Israeli Campaign between the Wars », in I. Goldenberg et al., Countering Iran in the Gray Zone: What the United States Should Learn from Israel’s Operations in Syria, Center for a New American Security, 1er avril 2020, p. 6-10, disponible sur : www.jstor.org. -- 51 of 72 -- 51 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM avec d’autres opérations aériennes plus anciennes permet de caractériser ses spécificités en matière d’intensité et de tempo opérationnel. Au cours du dernier quart de siècle, les puissances occidentales ont conduit (guerre des Douze Jours à part) trois grandes campagnes aériennes contre des adversaires étatiques : l’opération Allied Force contre la Serbie pendant la guerre du Kosovo en 1999, l’opération Iraqi Freedom contre l’Irak en 2003 et l’opération Unified Protector contre la Libye en 2011. Tableau n° 2 : Comparaison de campagnes aériennes récentes Allied Force OIF Unified Protector EF/RL Durée 78 jours 30 jours 218 jours 40 jours Total de frappes (DMPI*, objectifs, strikes) 10 500 DMPI 19 900 DMPI (guidées) 5 900 objectifs 23 800 cibles (13 000 US, 10 800 ISR) Moyenne de frappes par jour 135 665 27 objectifs/jour 595 cibles/jour Total de sorties aériennes 38 000 41 400 26 500 18 700 (10 200 US, 8 500 ISR) Moyennes de sortie par jour 487 1 380 121 470 *DMPI : Desired Means Point of Impact. Sources : B. S. Lambeth, NATO’s Air War for Kosovo: A Strategic and Operational Assessment, Santa Monica, Rand Corporation, 2001 ; OIF by the numbers ; Operation Unified Protector, Final Mission Stats, NATO, 2 novembre 2011 ; CENTCOM, State Department/IDF. L’analyse de l’activité journalière, à partir des deux principaux éléments de mesure que sont le nombre de sorties et le nombre de frappes, permet de caractériser l’intensité de ces campagnes, même s’il faut prendre en compte certaines différences structurelles de l’une à l’autre : caractère délibéré (EF/RL) ou réactif (Allied Force) de la campagne, part dans les frappes des missions d’appui (75 % pour OIF, 0 % pour EF/RL) par rapport à celles d’interdiction, nature et ampleur de l’opposition, etc. Une dernière différence à observer est celle de la variation d’intensité au cours de la campagne elle-même. Comme le démontre le graphique suivant, la première semaine de campagne de EF/RL dépasse les 1 000 frappes par jour et les 830 sorties avant de décliner sous la barre des 180 frappes et 210 sorties. Allied Force avait fait le chemin inverse, commençant à moins de 200 sorties pour terminer à plus de 800, le but étant, après deux mois de campagne sans ouverture de Slobodan Milošević, d’augmenter la pression jusqu’au changement de posture du dirigeant serbe. -- 52 of 72 -- 52 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Graphique n° 2 : tempo opérationnel des frappes de EF/RL Sources : CENTCOM Facts Sheets, IDF (x.com). Au-delà des limites de la validité des comparaisons du fait des données hétérogènes, et en gardant à l’esprit qu’aucune de ces opérations n’a été menée contre un adversaire à parité, on propose ici une hypothèse liant durée, intensité et efficacité des dernières campagnes aériennes dans un seul but de réflexion. Des études plus poussées seraient nécessaires pour tester la validité de cette hypothèse. Ainsi, le point culminant – c’est-à-dire le moment où l’efficacité marginale des frappes diminue – d’une offensive aérienne de haute intensité à des fins de renversement serait atteint au maximum au bout d’environ cinq semaines. Au-delà, le coût de destruction d’un objectif augmente donc (nombre de sorties, de munitions ou de missions de renseignement pour repérer l’objectif). Le type de campagne incarné par EF/RL, que l’on pourrait qualifier de « campagne de renversement » (au sens clausewitzien de Niederwerfung), se caractérise par des opérations très intensives dès le départ, dont le rythme soutenu est maintenu pendant 30 à 40 jours. L’obtention des objectifs de nature militaire doit entraîner automatiquement les gains politiques souhaités. Les lignes d’opération sont connues dès le départ, de sorte que les planificateurs déroulent la campagne qu’ils ont imaginée sans interférence significative de la part du politique. En 1991, le but recherché est d’isoler les troupes irakiennes sur le front. Le point culminant est atteint avec l’abattement moral et logistique décisif des troupes irakiennes. L’offensive terrestre peut être déclenchée. En 2003, l’objectif est de neutraliser les troupes irakiennes s’opposant à l’invasion de leur pays. Le point culminant correspond à la fin de la lutte organisée par les forces armées. Il est marqué par l’entrée des troupes américaines à Bagdad et la neutralisation des derniers points de résistance dans le pays. En 2026, le -- 53 of 72 -- 53 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM point culminant correspond à l’inflexion vers les bombardements des infrastructures économiques et industrielles iraniennes96. La règle empirique « des cinq semaines » semble bien se dessiner quand les forces aériennes américaines sont impliquées, avec des points culminants qui sont respectivement atteints au bout de 38 jours, 29 jours et 30 jours lors de ces campagnes. Bien sûr, elles auraient pu se poursuivre au-delà, mais leur efficacité marginale aurait diminué sensiblement. En bref, si une campagne aérienne intensive n’a pas atteint ses objectifs après environ cinq semaines, le conflit peut basculer dans une guerre d’attrition plus longue et indécise. Distincte de la logique de « renversement », la deuxième logique est celle de l’opération de coercition, où les dirigeants politiques souhaitent susciter dès le départ un changement de comportement de leur adversaire par la force. La difficulté est notamment d’ajuster le bon niveau de force pour faire plier son adversaire, afin de ne pas être entraîné dans une escalade aux effets désastreux. L’intensité de la campagne est soumise à l’appréciation des dirigeants politiques, ainsi que sa durée. L’une et l’autre peuvent varier sensiblement si ces derniers se refusent à l’échec. Dans sa version « limitée », la campagne de coercition voit un emploi régulier de la puissance aérienne sur une longue période, mais avec une intensité faible du fait du volume de moyens engagés. C’est le cas d’Unified Protector en 2011, où sont impliquées notamment les forces aériennes françaises et britanniques avec des forces aériennes américaines qui agissent essentiellement en soutien97. Tableau n° 3 : Point culminant dans les campagnes aériennes Intensité Facteur déterminant Point culminant Campagne militaire de renversement Très haute Objectifs approuvés par le politique en amont de la campagne 5 semaines Coercition Croissante Conduite politique pendant l’opération Dépend de la réaction de l’adversaire Variation : coercition avec des moyens limités Faible Conduite politique +Volume de forces aériennes disponible Dépend de la réaction de l’adversaire 96. Les Israéliens estiment alors que le potentiel offensif militaire a été réduit autant que possible et que l’opération a atteint ses buts militaires- mais pas politiques. Sur ce dernier point, lire A. Yadlin, « Three Chessboards, One War: One Month into the Second Iran War – Opinion », The Jerusalem Post, 27 mars 2026, disponible sur : www.jpost.com. 97. R Lizza, « The Consequentialist », The New Yorker, 25 avril 2011, disponible sur : www.newyorker.com. -- 54 of 72 -- 54 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM L’opération EF/RL s’inscrit au départ pleinement dans la première logique, à la fois par son intensité et par ses objectifs. Elle semble avoir suivi en même temps la deuxième logique après que le constat de la survie du régime et de l’escalade horizontale menée par l’Iran est admis. Les cinq semaines approchaient sans résultat politique tangible. Le glissement vers des cibles plus économiques, interrompu par le cessez-le-feu, démontre à la fois la volonté de faire pression sur Téhéran mais aussi de rester le plus fidèle à l’esprit initial de l’opération. En enrayant le plus possible dans un temps limité son potentiel de régénération, l’Iran est partiellement neutralisé à défaut d’être transformé. Cette évolutivité illustre de façon indirecte l’incapacité à atteindre les objectifs politiques malgré l’ampleur des moyens alignés à l’ouverture du conflit. Au-delà de la grille de lecture qu’elle offre pour EF/RL, et si elle ne résume pas le cadre et la nature de toutes les futures campagnes aériennes, cette typologie souligne certains éléments structurants, et incite à préciser la logique dans laquelle s’inscriront peut-être les futures interventions des forces aériennes européennes. Face à la menace russe, celles-ci doivent probablement anticiper une guerre aéroterrestre, comme pendant la guerre froide. Dans ce cadre, à quoi correspond le point culminant de leur engagement ? Le nombre de leurs plateformes, leur disponibilité, les ressources en munitions, en renseignement, la forme de la campagne aérienne imaginée (attaque directe sur le dispositif terrestre ennemi, interdiction ou frappes en profondeur contre un état doté), le besoin de tenir la posture nucléaire sont autant de paramètres qui doivent être intégrés avec les alliés pour mieux déterminer ce point si particulier et faire face aux défis de demain. Une suprématie aérienne introuvable ? L’intensité de EF/RL comme le nombre d’objectifs détruits semble indiquer que les aéronefs de la coalition ont pu survoler très facilement l’Iran. D’un point de vue technique, il est même difficile d’imaginer aujourd’hui les Iraniens empêcher de nouveaux raids de frapper Téhéran, des infrastructures critiques ou des objectifs plus militaires. Le contraste est d’ailleurs saisissant avec l’aviation russe qui ne parvient toujours pas à survoler l’Ukraine. Face à ce qui paraît être l’absence de défense, la notion de suprématie aérienne devrait être évoquée pour caractériser le contexte de menace dans lequel évoluent les forces américaines et israéliennes. Cette notion doit cependant être nuancée et on lui préférera celle de supériorité aérienne. Certaines couches d’altitude sont ainsi interdites aux avions occidentaux. Par ailleurs, le versant défensif de la supériorité est désormais mis en échec par les missiles balistiques et les drones à bas coût. C’est sur cette dernière menace que nous nous attarderons. -- 55 of 72 -- 55 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Pourquoi faut-il la supériorité aérienne ? Rappelons d’abord que l’obtention de la suprématie ou de la supériorité aérienne offre des ressources indispensables pour opérer depuis le ciel, et même au sol. La supériorité aérienne donne la liberté d’action dans les airs à celui qui la possède. En chassant du ciel les aéronefs qui peuvent l’attaquer et en neutralisant ses capacités de défense sol-air, l’assaillant peut à loisir détruire les objectifs de son choix et fragiliser son adversaire. En outre, il entrave sérieusement le déploiement des forces terrestres de son adversaire, elles aussi vulnérables aux bombardements venant du ciel. Par ailleurs, détenir la supériorité limite le nombre d’avions abattus, dont la survie et l’extraction des équipages sont devenues un enjeu à part entière. L’ampleur des moyens consacrés au sauvetage du Weapon Systems Officer (WSO) – indicatif Dude 44 Bravo98 – du F-15E Strike Eagle, abattu par l’Iran au-dessus de son territoire le 3 avril, montre qu’une part de la réussite d’une campagne aérienne de type EF/RL se joue aussi dans le domaine symbolique. Laisser un membre d’équipage aux mains de l’adversaire lui donne l’opportunité de diffuser un récit autour de sa capture. Les dirigeants iraniens auraient pu insister sur le fait que les aviateurs de la coalition n’étaient pas invulnérables, qu’il était possible de leur résister et, à travers eux, de mettre en échec les autorités américaines et israéliennes. Un tel message peut revigorer momentanément des troupes subissant des bombardements à répétition, au moral chancelant. Une menace sol-air résiliente, surtout à basse et moyenne altitude Malgré l’extraction réussie de l’équipage du F-15E et plus de 20 000 sorties effectuées sans perte significative, la suprématie aérienne n’a pas été obtenue au-dessus de l’Iran. D’abord, dès le début de la campagne, tous les moyens sol-air dans l’est du pays ne sont pas attaqués avec la même vigueur qu’à l’ouest et vers Téhéran, où l’essentiel des objectifs initiaux se concentrait. Du fait de ces systèmes survivants, la menace sol-air reste constante pendant l’opération. À la suite des opérations de 2024 et 2025, les Iraniens ont renforcé la mobilité de leurs SAM. Le 30 mars, soit un mois après le début de l’opération, l’aviation israélienne détruit un site sol-air près de la mer Caspienne, dissimulé dans une zone boisée99. 98. La mission la plus ambitieuse de CSAR jusqu’alors avait été celle de Bat 21 Bravo, menée début avril 1972 au Vietnam. Pour sauver ce navigateur d’un EB-66C abattu par un SA-2, 800 attaques sont menées tandis que 11 américains trouvent la mort et que deux autres deviennent prisonniers. Lire D. Whitcomb, The Rescue of Bat 21, Annapolis, U.S. Naval Institute Press, 1998. 99. Voir le post de Matthias Inbar, @MatthiasInbar, sur X, le 30 mars 2026, disponible sur : https://x.com. -- 56 of 72 -- 56 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Les moyens C2 de l’IADS iranien semblent recourir à des algorithmes avancés pour traquer les avions de la coalition, plutôt que sur les ondes radar traditionnelles. Ils ont également hybridé les composants russes et chinois à des systèmes locaux performants – notamment le Bavar 373100. Des F-16 participant à l’opération et emportant des missiles HARM sont photographiés mi-mars et début avril101. Malgré ces précautions, un F-35 doit atterrir d’urgence mi-mars sur une base américaine du Moyen-Orient après avoir été touché. La supériorité aérienne peut s’acquérir rapidement, mais des opérations régulières doivent être menées pour la conserver et évoluer vers la suprématie. Plus que dans le domaine électromagnétique, c’est dans le secteur infrarouge que la menace demeure la plus prégnante. Ce type de missiles, attirés par la chaleur des réacteurs, peut abattre des avions volant jusqu’à environ 15 000 pieds. Une vidéo datant du 24 mars montre l’explosion d’un missile infrarouge juste à l’arrière d’un F/A-18 survolant le port de Chabahar, sans que l’avion n’essuie de dégâts apparents102. Plus tard, c’est évidemment le F-15E abattu qui s’écrase dans le centre de l’Iran, puis la participation de 155 aéronefs dont 4 bombardiers, 64 avions de chasse, 49 ravitailleurs et 13 aéronefs de sauvetage à la mission d’extraction, qui fait la une des informations103. Ainsi, les basses et moyennes altitudes sont fortement déconseillées aux avions militaires au risque d’essuyer des tirs fatals. La maîtrise du ciel est seulement assurée depuis la haute altitude, avec pour conséquence des tirs parfois moins précis, notamment pour les armées de précision guidées par laser. Les drones MALE utilisés par Israël et les États-Unis sont victimes de cette situation. Les MQ-9 Reaper jouent un rôle très important, qui est mis en valeur par la diffusion par CENTCOM de vidéos ou de photos de tirs prises à partir de leurs capteurs embarqués. Leurs cibles sont variées, allant des défenses sol-air aux navires iraniens, en passant par les avions parqués au sol. Pourtant, les forces israéliennes décident le 23 mars de retirer provisoirement leurs drones MALE Hermes-900 Kochav des opérations face aux pertes essuyées104. Des rapports – non confirmés officiellement – 100. Voir le post de Shaiel Ben-Ephraim, @academic_la, sur X, le 4 avril 2026, disponible sur : https://x.com. Sur l’achat de ces systèmes après la guerre des Douze Jours, « Tehran Bolsters Air Defences with China’s HQ-9B: Strategic Gamechanger After Israel Clash », Defense Security Asia, 9 juillet 2025, disponible sur : https://defencesecurityasia.com. 101. Voir le post d’Abd, @blocksixtynine, sur X, le 4 avril 2026, disponible sur : https://x.com. 102. « Vidéo différente montrant le missile tiré sur un F-18 au-dessus de l’Iran, l’avion continue de voler après le coup/manqué », @r/FighterJets sur Reddit, avril 2026, disponible sur : www.reddit.com. 103. Le F-15 E aurait bien été abattu par un MANPADS 1 A-10 et d’autres aéronefs en soutien sont également perdus pendant les opérations de sauvetage des deux membres d’équipage. Lire B. Ravid et D. Lawler, « Exclusive: Trump Says U.S. Feared Iran Trap During F-15 Crew Rescue », Axios, 5 avril 2026, disponible sur : www.axios.com. Pour un récit des opérations, LIRE H. Altman et T. Newdick, « Everything We Now Know About the Operation to Rescue the F-15E WSO (Updated) », TWZ, 6 avril 2026, disponible sur : www.twz.com. 104. « Hermes-900 Losses Over Iran Trigger Drone Attrition Crisis », Defense Security Asia, 23 mars 2026, disponible sur : https://defencesecurityasia.com. -- 57 of 72 -- 57 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM indiquent alors que 80 % de la flotte d’Hermes a en fait été détruite à ce moment des opérations. À la fin de la campagne, les États-Unis annoncent avoir perdu 24 MQ-9 Reaper en tout105. Les questions sur la survivabilité de telles plateformes dans un environnement létal, comme sur la valeur du taux d’attrition supportable, doivent donc être posées, malgré l’utilité incontestable de ces plateformes106. Pour être complet, le bilan des pertes en aéronefs subies en vol par la coalition doit intégrer les avions perdus lors d’accidents aériens, au cours de l’opération CSAR ou à cause de tirs fratricides. Deux KC-135 rentrent notamment en collision au début de l’opération, entraînant la perte de quatre membres d’équipage, tandis que trois F-15E sont accidentellement abattus par la chasse koweïtienne107. Fait remarquable, Heyl Ha’Avir ne déclare aucune perte en 38 jours de campagne. Le nombre total de pertes, qui s’élève à 39 aéronefs détruits et endommagés, reste extrêmement faible si on le compare au nombre de sorties. Il est inhérent à toute opération militaire aérienne et peut être qualifié à juste titre de large succès. Mais le fait que ces aéronefs ne puissent évoluer sans trop de danger qu’au-dessus de certaines altitudes fragilise la notion de suprématie aérienne. Elle est définitivement remise en cause quand on constate que les OWA continuent d’évoluer dans les basses couches en produisant des effets militaires. La suprématie aérienne défiée par les drones iraniens La notion de maîtrise du ciel comporte deux versants. Le premier est offensif et a été évoqué précédemment. Le second est défensif et son objet est cette fois d’empêcher le camp adverse d’employer ses forces aériennes comme il le souhaite, et donc de l’empêcher de prendre des initiatives nuisibles108. Or, la maîtrise du ciel imposée par les aéronefs occidentaux est contournée à la fois par les tirs de missiles balistiques et de drones à bas coût. Cette étude traitant des aspects aériens, seule cette dernière menace est évoquée ici. Si l’on s’arrête seulement aux taux d’interception, le terme de menace peut sembler exagéré. Ces taux sont en effet très bons, voire excellents. Ils se montent par exemple à environ 95 % le 25 mars109 ou le 1er avril. Des valeurs similaires apparaissent pour évoquer le taux global de 105. I. Ellis-Jones, « Operation Epic Fury U.S. Aircraft Losses Visualized », TWZ, 10 avril 2026, disponible sur : www.twz.com. 106. J.-C. Noël, « Occuper sans envahir : drones aériens et stratégie », Politique étrangère, vol. 78, n° 3, Ifri, automne 2013, p. 105-117. 107. I. Ellis-Jones, « Operation Epic Fury U.S. Aircraft Losses Visualized », op. cit. 108. A. Gorremans et J.-C. Noël, « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité », op. cit., p. 14. 109. A. Cicurel, The Eroding Shield: Air Defenses Against Iran, JINSA, mars 2026, p. 7. -- 58 of 72 -- 58 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM destruction des drones attaquant les Émirats arabes unis110. Pendant la guerre des Douze Jours, les Israéliens avaient déjà réussi à intercepter plus de 99 % des drones avec l’aide de leurs alliés111. Ces taux sont proches de ceux des Ukrainiens qui avaient intercepté, par exemple, 95,5 % des 1 000 Shahed lancés par la Russie le 24 mars sur leur territoire112. Ces drones Shahed, dont la charge explosive n’excède pas les 50 kg, semblent par ailleurs avoir une capacité de destruction très limitée. Néanmoins, le reliquat de drones non interceptés pose un problème, oublié depuis 80 ans. L’impression que « des drones passeront toujours113 », quelle que soit la défense sol-air, recèle une part de vérité. Les drones peuvent susciter un sentiment d’insécurité. Les conséquences psychologiques sur la population qui se sent inconsciemment exposée peuvent être importantes, comme l’a montré l’exode brusque et momentané des Occidentaux des EAU à partir de fin février, suscitant un contrôle de l’information et la diffusion d’un narratif rassurant par les autorités locales114. À plus petite échelle, ces craintes ne vont pas sans rappeler certaines tendances fantasmées ou réelles des années 1930, portant sur la manière d’échapper aux bombardements aériens115. D’un point de vue plus structurel, ces attaques peuvent accentuer la vulnérabilité de certains points critiques si les capacités de défense disponibles sont insuffisantes pour tous les protéger ou si des pays sont mal préparés pour contrer ce type d’attaque. Alors, ce type de menace, même potentielle, peut produire des effets paralysants, comme dans le détroit d’Ormuz où 14 projectiles sur 26 recensés ont atteint leurs objectifs, entraînant de graves perturbations des flux maritimes116. La notion de suprématie aérienne semble donc mal convenir pour caractériser les opérations EF/RL. Si les aéronefs de la coalition ont pu généralement accomplir leurs missions dans une relative sécurité, certaines tranches d’altitude leur étaient fortement déconseillées. En parallèle, les frappes de drones OWA et missiles ennemis sont restés une menace 110. S. Fainberg et T. Fadlon, « The UAE’s First Sustained Air Defense Stress Test: High Performance, Structural Limitations », Elrom Aerial Insight 1/2026, Elrom Center for Air and Space Studies, avril 2026. 111. Plus de 80 % des missiles balistiques avaient également été interceptés (63 missiles avaient réussi à traverser l’IADS israélien sur plus de 500 tirés). Lire « Israël détaille l’attaque iranienne : 170 drones, 110 missiles balistiques, 30 missiles de croisière », La Tribune, 14 avril 2024. 112. 906 drones exactement ont été interceptés. Cf. M. Loh, « Russia Broke Its Record and Launched Nearly 1,000 Shaheds and Strike Drones in a Single Day at Ukraine », Business Insider, 25 mars 2026. 113. Référence au discours du vice-Premier ministre britannique Stanley Baldwin, prononcé le 10 novembre 1932, où il affirme que « le bombardier parviendra toujours à passer ». Face à cette menace qui ne peut être stoppée, l’enjeu est de tenir et d’espérer voir le moral de l’ennemi s’effondrer avant le sien. 114. B. Gooch, « ‘‘You Live in Dubai, Aren’t You Scared?’’ How the UAE ‘Safe Haven’ Tried to Spin Two Weeks of Drone Strikes », The Independent, 14 mars 2026. 115. R. Overy, Sous les bombes : nouvelle histoire de la guerre aérienne 1939-1945, Paris, Flammarion 2014, p. 49-54. 116. La nature des projectiles n’est toutefois pas précisée. Cf. A. Cicurel, The Eroding Shield, op. cit., p. 7. -- 59 of 72 -- 59 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM constante pendant toute la durée des opérations, laissant apparaître l’idée que la supériorité aérienne d’un des belligérants n’empêche plus l’autre de continuer à faire peser une menace aérienne (missiles et drones). Les effets induits par ces attaques systématiques posent de nouveaux problèmes qui ne peuvent être ignorés et qui sont liés à la « compétition des salves ». Économie générale de la compétition de salves Les opérations EF/RL et la riposte iranienne démontrent au grand public que la guerre sera aussi menée à travers des « échanges de salves117 », avec de nouvelles logiques qui émergent. La prolifération des technologies balistiques, des drones, mais aussi des moyens de guidage de ces munitions permettent à de nombreux pays ou organisations proto-étatiques de disposer de capacités de frappe à longue portée sans mettre en œuvre une aviation militaire performante, mais coûteuse. Les belligérants sont désormais engagés dans une course d’endurance pour faire face à la compétition des salves, devant faire face à des problèmes de coûts des munitions et de stocks ne pouvant être résolus que par de nouvelles approches. Une course d’endurance La compétition des salves soulève des problèmes de deux ordres. D’un point de vue politique, les dirigeants doivent tenir et faire le nécessaire pour que la population ne cède pas face aux dégâts matériels, fonctionnels et symboliques qu’elle subit. Le premier des camps qui cède perd la guerre. D’un point de vue militaire, que nous allons développer, la course d’endurance peut être perdue car on ne dispose plus en premier des stocks de munitions nécessaires pour frapper ou se défendre contre des attaques. En décembre 1972, les Nord-Vietnamiens avaient par exemple accepté de revenir à la table de négociations après l’avoir quittée quand le président Nixon avait ordonné aux forces aériennes américaines de bombarder Hanoï et Haiphong. En moins d’une dizaine de jours de raids des B-52, ils avaient épuisé leurs stocks de missiles SA-2 et se trouvaient désarmés face aux survols des bombardiers américains118. L’Ukraine se trouve également dans une impasse dans cette course d’endurance, car elle ne dispose pas des munitions pour frapper significativement et régulièrement les infrastructures de lancement et de production des drones russes. 117. Ce terme renvoie aux nouveaux modes d’action initiés par les capacités d’attaque et de défense de précision des principaux compétiteurs des Occidentaux. Lire M. Gunzinger et B. Clarck, « Winning the Salvo Competition: Rebalancing America’s Air and Missile Defenses », CSBA, 2016, p. 5. Voir sur ce point A. Gorremans, « Économie des échanges de salves : vers la fin de la polyvalence des munitions ? », Briefings de l’Ifri, Ifri, 23 mai 2025. 118. M. Marshall L. III, The Eleven Days of Christmas: America’s Last Vietnam Battle, San Francisco, Encounter Books, 2002. -- 60 of 72 -- 60 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Américains et Israéliens se sont attaqués pour leur part aux infrastructures de fabrication de missiles et de drones pour épuiser les stocks iraniens. Si elles ont été fortement dégradées, elles n’ont pas disparu, de sorte que l’Iran a pu ajuster le rythme de ses tirs pour durer et continuer à frapper la région. La confection de drones de type Shahed n’exigeant pas de s’appuyer sur de lourdes infrastructures industrielles, une diminution des tirs de l’adversaire ne signifie pas nécessairement qu’il est diminué. Il adapte justement sa cadence de tir pour tenir dans cette course d’endurance. Il gère ses stocks pour pouvoir durer et conserver une part d’initiative pendant la durée des hostilités119. Une telle posture de l’adversaire nécessite de disposer en face des moyens défensifs pour y répondre. Une défense trop onéreuse et des stocks entamés La bataille défensive d’attrition des munitions qui est engagée soulève deux problèmes pour le modèle de guerre occidentale, fondé sur la performance – et le coût – de ses équipements. Le premier est bien connu et tient au rapport entre le coût des munitions offensives et celui des munitions défensives. Il est très peu élevé et donc extrêmement défavorable dans le temps. Ainsi, un F-16 qui intercepte un Shahed-136 dans des conditions favorables le détruira sans aucun doute. Cependant, l’heure de vol d’un tel avion est estimée à 26 000 dollars. Le missile AIM-9X utilisé pour détruire le drone coûte environ 400 000 dollars. Le prix d’un Shahed est évalué pour sa part à quelques dizaines de milliers de dollars. Quand l’Iran dépense un dollar pour attaquer la coalition, celle-ci dépense entre 10 et 20 pour s’en défendre – somme avec laquelle elle n’a pas encore commencé à attaquer. D’un point de vue défensif, le développement de solutions originales, avec un coût maîtrisé comme en Ukraine, est désormais un impératif face aux drones bon marché sous peine de ne pouvoir durer. Outre un coût financier élevé, l’autre risque qui menace les forces occidentales est d’entamer sérieusement ses stocks de munitions chères, et donc rares ou limitées en nombre. Avant le 28 février, le général Caine pointe le risque d’épuisement drastique des stocks de munitions au moment où le président Trump réfléchit à attaquer l’Iran. Les réserves de missiles d’interception semblent critiques, du fait de l’aide déjà apportée à Israël et à l’Ukraine. Après le début de la guerre, des rapports se multiplient indiquant que la consommation de munitions est anormalement élevée, compte tenu des stocks disponibles. La facture financière pourrait être très élevée tandis que d’autres fronts potentiels pourraient souffrir d’un manque de 119. K. A. Grieco, « Don’t Count Launches: Misreading Iran’s Drone Capacity », War on the Rocks, 16 mars 2026, disponible sur : https://warontherocks.com. -- 61 of 72 -- 61 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM munitions en cas d’affrontement prochain120. Israël souffrirait du même problème, n’ayant pas pu recompléter suffisamment ses stocks après les nombreuses attaques de juin 2025. Si l’on suit les données du RUSI121, plus de 5 000 munitions de tout type (offensives, défensives) auraient été tirées lors des quatre premiers jours de guerre. Lors des quinze premiers jours de la guerre, 56 % des missiles aérobalistiques Blue Sparrow avaient été lancés (il en restait 44) tout comme environ 50 % des missiles supersoniques Rampage (il en restait 256). Du côté américain, 46 % des ATACMS et PrSM avaient été tirés (il en restait 380) tandis que 32 % des bombes GBU-57 Massive Ordnance Penetrator avaient été larguées (il en restait 17). Le recours aux munitions stand-off ne s’arrête pas brutalement. Un total de 850 Tomahawks est tiré en quatre semaines de campagne aérienne, soit un quart de l’inventaire total des États-Unis122. Or, la production annuelle est de 600 missiles de croisière. À ce rythme, une année et demie serait nécessaire pour reconstituer les stocks, laissant l’Amérique démunie face à certains scénarios de crise ailleurs dans le monde. Ces données rappellent prosaïquement qu’une campagne aérienne doit s’étendre dans la durée pour susciter des effets militaires grâce à la répétition des frappes et à l’attrition qu’elles produisent. Au-delà du volume et des performances indispensables des aéronefs, il est essentiel de disposer d’effecteurs de différents types en nombre suffisant. On pourrait presque affirmer qu’on ne possède jamais assez de munitions une fois les hostilités entamées. Des experts estiment par exemple que 100 000 points d’impact (DMPI) peuvent être recensés en Chine et en Russie123. Des solutions doivent être impérativement trouvées pour pallier ces difficultés. Changer d’âge Ces solutions sont déjà connues, mais nécessitent d’accepter de rompre avec les habitudes. Elles sont d’ordre économique, capacitaire et industrielle. D’un point de vue économique, il est nécessaire de privilégier – quand la situation tactique le permet – les munitions stand-in, tirées à proximité de l’objectif avec des moyens de propulsion et de guidage moins élaborés que celles dites stand-off, qui doivent traverser les défenses 120. M. F. Cancian et C. H. Park, $3.7 Billion : Estimated Cost of Epic Fury’s First 100 Hours, CSIS Commentary, 5 mars 2026, disponible sur : www.csis.org ; M. F. Cancian et C. H. Park, Iran War Cost Estimate Update: $11.3 Billion at Day 6, $16.5 Billion at Day 12, CSIS Commentary, 13 mars 2026, disponible sur : www.csis.org ; Center for the Industrial Base, « Is the U.S. Running Out of Munitions? | All About the Base », Video CSIS, 10 mars 2026, disponible sur : www.csis.org. 121. M. Amoah, M. D. Bazilian et J. Matisek, Over 11,000 munitions in 16 Days of the Iran War : ‘Command of the Reload’ Governs Endurance, RUSI, 24 mars 2026, disponible sur : www.rusi.org. 122. « U.S. uses hundreds of Towahawks missiles on Iran, alarming some at Pentagon », The Washington Post, 27 mars 2026, disponible sur : www.washingtonpost.com. 123. M. A. Gunzinger, « Une dissuasion efficace dans un monde multipolaire : le bombardier B-21 », Vortex n° 6, juillet 2024, p. 149. -- 62 of 72 -- 62 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM ennemies. Bien sûr, les munitions stand-off restent essentielles, comme au début d’une campagne aérienne, quand il est nécessaire de détruire les défenses sol-air adverses sans trop s’en rapprocher. Ces munitions stand-off doivent être utilisées pour acquérir la supériorité aérienne et se rapprocher des objectifs afin de les détruire. Un rapport du Center for Strategic and International Studies (CSIS) montre d’ailleurs que les stocks de munitions rapprochées restent très convenables après le cessez-le-feu du 8 avril, que ce soit pour les JDAM – des commandes avaient été réordonnées après la campagne contre Daech en 2016 – ou les JAGM124. D’un point de vue capacitaire, la constitution d’un arsenal hi-low mix apparaît aussi comme une nécessité. Le principe du hi-low mix est qu’un petit nombre d’équipements très performants augmente sensiblement l’utilité d’un plus grand nombre d’équipements moins avancés – à l’inverse, des salves de vecteurs à bas coût peuvent aussi accroître les chances de percée d’un missile complexe. De même, d’un point de vue défensif, si l’usage de missiles air-air reste une option pour intercepter des drones, différentes options moins onéreuses peuvent être envisagées telles que l’emploi de roquettes de 70 mm de type celles produites par Thales équipées ou non du kit AGR-20 Advanced Precision Kill Weapon System (APKWS) ou encore l’emploi de drones intercepteurs (Roadrunner ou Coyote). Des solutions existent en Ukraine et ont également attiré l’attention de nombreux pays arabes en mars. À l’inverse, il est envisageable de produire ses propres drones offensifs en améliorant le principe des Shahed. Le Low- Cost Uncrewed Combat Attack System (LUCAS), développé aux États- Unis, répond à cette commande. L’ensemble de ces systèmes à bas coût permet de traiter l’essentiel des menaces ou de saturer les défenses adverses. Ils ne remplacent pas les systèmes plus sophistiqués et plus chers, mais ceux-ci peuvent être utilisés avec plus de justesse, selon une utilisation plus adaptée à leur coût et à leur performance. Enfin, d’un point de vue industriel, la maîtrise de l’air ou des espaces communs nécessite la maîtrise du réapprovisionnement en munitions, comme le rappelle le Royal United Services Institute (RUSI) dans son étude parue à mi-campagne125. Estimant à 11 000 le nombre de munitions ont été tirées en 16 jours, les analystes remarquent que le risque ne repose pas tant dans les ressources financières que dans les capacités de reconstitution de stocks de certaines munitions, notamment les missiles d’interception à longue portée ou les armes de précision. 124. M. F. Cancian et C. H. Park, « Last Rounds? Status of Key Munitions at the Iran War Ceasefire », CSIS, 21 avril 2026, disponible sur : www.csis.org. 125. M. Amoah, M. D. Bazilian et J. Matisek, « Over 11,000 Munitions in 16 Days of the Iran War: ‘‘Command of the Reload’’ Governs Endurance », RUSI, 24 mars 2026, disponible sur : www.rusi.org. -- 63 of 72 -- 63 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Des goulots d’étranglement existent, par la capacité de production limitée d’une industrie qui reste structurée par des principes de fonctionnement de temps de paix, mais aussi par la rareté de certaines ressources en minerais ou en terres rares qui composent l’électronique des munitions, par ailleurs bien identifiées126. Si cette campagne aérienne démontre une nouvelle fois l’importance de munitions très performantes et chères, elle rappelle aussi l’étroitesse des stocks associés. L’ambition et le profil de la campagne aérienne ne sont plus seulement déterminés par sa phase initiale127, mais également par la nécessité de produire des effets dans la durée pour fragiliser les contre- stratégies désormais mises en œuvre par les adversaires. Épuiser trop rapidement certaines munitions stand-off entraînera un usage plus fréquent de munitions stand-in, avec des risques associés devant être assumés par les autorités, ou, à défaut, un blocage tactique. Surtout, une campagne aérienne doit s’envisager sous trois angles. Deux d’entre eux ont été abordés dans cette étude. Le premier angle est ainsi offensif et renvoie à l’attaque du potentiel militaire, économique ou politique de l’adversaire. Le deuxième angle est défensif et a pour fin de sauvegarder justement son potentiel militaire, économique ou politique. Le dernier angle concerne la protection de la population civile. Il est désormais nécessaire de lui offrir les moyens de s’abriter. Les images venant d’Ukraine ou d’Israël, qui accompagnent les attaques de missiles, montrent que la population civile pourrait être de moins en moins épargnée par les modes d’action des compétiteurs. Mener une campagne aérienne face aux compétiteurs identifiés dans les plus récents documents occidentaux de stratégie nationale ou régionale n’est donc plus un problème purement militaire. Les moyens de contournement des forces aériennes occidentales et de riposte peuvent aussi viser des infrastructures civiles. Des efforts vont également être nécessaires pour admettre ces nouveaux risques et commencer à agir pour les prévenir. Mais c’est bien en intégrant ces trois aspects – offensif, défensif et de protection – que la puissance aérienne pourra retrouver une efficacité renouvelée128. 126. M. Amoah, M. Bazilian, C. Kamurai et J. Matisek, « These Materials Could Cripple America’s Defense Industrial Base », War on the Rocks, 28 août 2025, disponible sur : https://warontherocks.com. 127. Ou « entrée en premier ». 128. S. Fainberg, Y. Peleg et T. Fadlon, « Combat-Tested Integrated Defense: What Ukraine and Israel Reveal About Endurance Under Air Attack », Modern War Institute, 27 janvier 2026, disponible sur : https://mwi.westpoint.edu. -- 64 of 72 -- Conclusion Au moment où le cessez-le-feu du 8 avril fige provisoirement les armes, le bilan de EF/RL se présente comme un paradoxe : succès tactique et opératif d’une ampleur rarement égalée, demi-échec sur le plan politique. La marine iranienne a cessé d’exister en tant que force de haute mer ; le programme balistique a été durement frappé ; la chaîne de commandement du CGRI et de la République islamique a été disloquée dans des proportions inédites — 40 dignitaires en 40 secondes le 28 février, plus de 11 000 hommes de l’appareil sécuritaire au terme de la campagne. L’infrastructure industrielle iranienne a subi des coups dont la reconstitution prendra des mois, sans doute des années. Les chiffres revendiqués par la Maison- Blanche le 8 avril (85 % de la base industrielle de défense, 92 % des grands bâtiments de surface, 97 % des mines navales) comportent leur part de communication politique, mais l’ordre de grandeur tient. Et pourtant, la République islamique demeure. Mojtaba Khamenei a succédé à son père. Le noyau dur des Gardiens, durci par l’épreuve, contrôle l’appareil. Aucune défection majeure n’a été enregistrée, aucun soulèvement de masse n’a répondu aux appels successifs de Donald Trump et de Benyamin Netanyahou. Le calcul stratégique central — qu’une décapitation de précision, conduite avec un volume et une qualité de renseignement inédits dans l’histoire de la puissance aérienne, suffirait à provoquer la bascule politique — a été infirmé. La défense en mosaïque iranienne, doctrine cohérente patiemment construite depuis 2005, a absorbé le choc qu’elle anticipait. La décapitation a même produit un effet contraire à celui recherché : la radicalisation accélérée d’un appareil survivant qui, débarrassé des prudences accumulées par une génération de dirigeants, ne se sent plus tenu à aucune retenue. Ce paradoxe n’est pas propre à EF/RL. Il rejoue, à une échelle nouvelle et avec une précision inédite, la déconvenue stratégique structurelle de la puissance aérienne dite « intégrale » que ses promoteurs successifs n’ont cessé d’éprouver depuis Douhet. Mais il vient confirmer, à un moment où les conditions matérielles, opérationnelles, politiques et techniques ne pouvaient guère être plus favorables, que la conversion d’un avantage aérien, même écrasant, en effet politique recherché aussi ambitieux que le changement d’un régime reste un saut que la précision, le volume et la qualité du renseignement ne suffisent pas nécessairement à franchir. -- 65 of 72 -- 65 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Tableau n° 4 : Bilan stratégique EF/RL au 8 avril Objectif stratégique Résultat au cessez-le-feu du 8 avril Commentaire Chute du régime Renversement de la République islamique, soulèvement populaire Échec - Khamenei et la première génération du commandement éliminés dès J+1. - Remplacés par Mojtaba Khamenei et des successeurs au moins aussi radicaux. - Aucune défection majeure au sein des CGRI. - Aucun soulèvement de masse. Appels de Trump et de Netanyahou aux Iraniens à « prendre le contrôle de leur gouvernement » ne trouvent pas de traduction sur le terrain. Le régime post-Khamenei se consolide autour du noyau dur des Gardiens. La décapitation stratégique a produit un effet inverse : radicalisation de l’appareil survivant. Trump opère un déni rétrospectif le 2 avril : « Nous n’avons jamais dit régime change. » Destruction du programme nucléaire Élimination définitive de la capacité d’enrichissement et de production d’armes Succès partiel - Infrastructures de surface largement détruites (suite à Op. Midnight Hammer, juin 2025 + frappes 2026). - ~440 kg d’uranium enrichi toujours enterrés sous site. - Trump le 8 avril : « Il n’y aura aucun enrichissement » — question non résolue. - Iran réclame son droit à l’enrichissement (point 6 de son plan en 10 points). Paradoxe central : la destruction des installations visibles ne résout pas la question du stock d’UHE existant ni des capacités clandestines de reconstitution. Les commandants opérationnels US (Cooper/CENTCOM) évitent systématiquement le mot « nucléaire » dans leurs bilans — divergence avec le discours politique. L’incitation à la prolifération clandestine à moyen terme est maintenue ou renforcée. Neutralisation de la menace balistique Destruction des missiles, lanceurs, industrie de production Succès partiel - Maison-Blanche (8 avr.) : « Plus de 85 % » de la base industrielle de défense détruite. - CENTCOM (Cooper) : ~70 % des lanceurs neutralisés, 90 % des capacités dégradées. - Production ramenée à zéro selon évaluations isr. - Mais l’Iran continue de tirer jusqu’au jour du cessez-le-feu inclus. Les chiffres officiels (85-90 %) sont des chiffres de communication. Un tiers seulement des capacités confirmées comme “éliminées” (officiel US sur NPR, mi-mars). Rubio opère une transition sémantique fin mars : de « détruire » les lanceurs à « réduire dramati- quement » — signal d’un réajustement des ambitions. La capacité résiduelle a permis à l’Iran de frapper les bases du Golfe jusqu’au 8 avril. Neutralisation de la marine iranienne Destruction de la capacité navale de combat et de projection Succès substantiel - 155 bâtiments détruits sur 16 classes, tous sous-marins coulés, 97 % des mines navales éliminées (Maison-Blanche). - 92 % des grands bâtiments de surface détruits. - Amiral Tangsiri (Cmd. naval des CGRI) tué. - Capacité de haute mer effectivement anéantie. Objectif le plus clairement atteint et le plus facile à mesurer. Mais les flottilles côtières et embarcations légères subsistent et conservent une capacité de harcèlement dans le détroit. La distinction entre « marine détruite » et « menace maritime neutralisée » reste opératoire : l’Iran a maintenu le blocus d’Ormuz par vecteurs asymétriques (drones, mines). -- 66 of 72 -- 66 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM Neutralisation de la capacité d’action régionale (proxys) Rupture des réseaux du Hezbollah, Houthis, milices irakiennes Échec – Hezbollah : actif, en guerre avec Israël au 8 avril — exclu du cessez-le-feu US-Iran par Washington. – Houthis : entrés en guerre le 28 mars, tirs balistiques sur Beersheba. – Milices irakiennes : attaque sur l’aéroport de Bagdad le jour même du CFL. – L’Iran a continué à armer ses proxys tout au long de la campagne. Cet objectif est le plus instable de la séquence déclaratoire : Rubio l’omet dès le 2 mars, il réapparaît et disparaît selon les interlocuteurs. Le CFL crée une asymétrie : il s’applique à l’Iran directement mais pas au Hezbollah, ce qui donne à Téhéran un levier de pression immédiat sur la pérennité de la trêve. L’Iran revendique que le Liban doit être inclus — point d’achoppement critique pour Islamabad. Réouverture du détroit d’Ormuz Libre passage des tankers, fin du blocus de fait iranien Incertain – Iran accepte de rouvrir le détroit dans le cadre du CFL. – Mais dès le 8 avril, l’Iran referme en réponse aux frappes israéliennes au Liban. – Lloyds List : seulement 3 navires en transit depuis l’annonce. – Pétrole : ~104 $/baril en clôture le 8 avril (vs ~70 $ avant-guerre). Objectif absent de la liste initiale du 28 févr. — Intégré par la force des choses face à l’impact économique sur l’opinion américaine. Trump le 2 avril : le détroit « s’ouvrirait naturellement » à la fin des combats — pronostic déjà démenti. Principal levier de négociation iranien pour Islamabad (10 avr.) : la réouverture effective est conditionnée au règlement de la question libanaise — ce qu’Israël refuse. Sources principales : Maison-Blanche (28 févr., 1 avr., 8 avr. 2026) ; PBS News (texte intégral du discours du 28 févr.) ; NPR ; CNN ; Al Jazeera ; CFR ; State Dept. (Rubio, 3 mars) ; IDF (Zamir, 5 mars) ; Jerusalem Post ; The Times of Israel. Le verdict suspendu Le 8 avril ne clôt rien. Il fige une séquence dont la nature est désormais celle d’une méta-campagne. À Islamabad, des négociations laborieuses s’engagent sur le futur statut nucléaire de l’Iran, sur la réouverture effective d’Ormuz et sur le sort du Hezbollah, soigneusement exclu du cessez-le-feu par Washington — exclusion dont Téhéran a fait, dès le lendemain, son principal levier de pression. Le détroit lui-même demeure inaccessible : les mines mouillées avant le cessez-le-feu n’ont pas disparu, les batteries côtières du littoral makranais sont intactes, et la prime d’assurance war risk se maintient à des niveaux prohibitifs. Le baril clôture à 104 $ le jour du cessez-le-feu, contre 70 avant la guerre. La fermeture de fait perdure quand la marine qui la garantissait n’existe plus. Sur le théâtre régional, les Houthis ont rejoint le conflit le 28 mars et continuent de tirer sur Beersheba. Les milices irakiennes ont attaqué l’aéroport de Bagdad le jour même du cessez-le-feu. Le Hezbollah, exclu, reste en guerre contre Israël. La capacité iranienne d’action régionale, identifiée comme l’un des cinq objectifs principaux de l’offensive, n’a été que marginalement entamée — sinon, peut-être, dans la durée, par l’attrition cumulée du soutien matériel iranien à ces relais. La reconstitution -- 67 of 72 -- 67 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM est cependant déjà engagée, comme elle l’a toujours été après chaque épisode antérieur. Les capacités résiduelles iraniennes permettent encore des tirs balistiques de saturation. La question des 440 kg d’uranium hautement enrichi enterrés sous Ispahan demeure ouverte, et l’incitation à la prolifération clandestine est sans doute, parmi tous les effets non recherchés de la campagne, le plus sérieux. L’arrêt méthodologique de cette étude au 8 avril ne signifie donc pas l’épuisement du conflit, mais le passage à une autre forme — politique, économique, asymétrique — dont la durée et le verdict se mesureront en années. Ce que les bombardements n’ont pas accompli, la lassitude économique, l’érosion intérieure du régime ou de nouvelles séquences offensives auront peut-être à charge d’achever. Ou non. Il faut s’en convenir : l’histoire de la guerre du Kosovo nous rappelle qu’il fallut dix-huit mois après Allied Force pour que Slobodan Milošević cède le pouvoir, et que cette chute fut largement endogène. La campagne aérienne ne se juge pas seulement à son terme officiel, mais aussi à la trajectoire politique qu’elle ouvre. Premiers enseignements pour les forces aériennes européennes Les enseignements de EF/RL pour les armées européennes sont d’une autre nature. Ils ne portent pas sur l’opportunité ou l’efficacité d’une campagne aérienne contre l’Iran, dont les Européens ne sont pas et n’ont pas vocation à être parties prenantes. Ils tiennent à la transposition critique des paramètres de l’opération à l’hypothèse contre laquelle la planification de la défense européenne se construit désormais : un affrontement de haute intensité avec la Russie, dans un cadre où la profondeur stratégique américaine ne saurait plus être tenue pour acquise. Trois points durs s’imposent. Le premier concerne la maîtrise du ciel. EF/RL n’a, en quarante jours, jamais permis d’établir une suprématie aérienne pleine sur l’Iran, et seulement une supériorité conditionnelle — limitée à certaines couches d’altitude, soumise à la persistance d’un effort de SEAD continu, contestée à basse altitude par les missiles infrarouges. Et ce, faut-il le rappeler, au-dessus d’un adversaire dont l’IADS avait déjà été dégradé par deux séquences offensives préalables, en octobre 2024 et en juin 2025, avant l’ouverture des hostilités et dont on peut émettre des doutes sur le niveau de performance tactique vu l’investissement aléatoire des Iraniens dans leurs forces conventionnelles. Or, la Russie présente un défi sol-air d’une autre nature. La densité, la couverture multicouche, la profondeur des stocks et l’intégration de son IADS en font, malgré l’attrition subie en Ukraine et la qualité inégale de certaines de ses performances, un adversaire d’un ordre supérieur. Les S-400 et S-500, les Pantsir et Tor en deuxième couche, les capacités de -- 68 of 72 -- 68 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM guerre électronique distribuées, l’inventaire d’intercepteurs sans commune mesure avec celui de l’Iran : autant d’éléments qui rendent illusoire, dans l’état actuel des forces aériennes européennes, la perspective d’une supériorité acquise dans des délais comparables. À ce jour, aucune force aérienne européenne ne dispose d’une capacité SEAD/DEAD à la mesure du défi ; les flottes de F-35 ne couvrent qu’une partie des besoins ; les stocks de munitions antiradar — AGM-88, AARGM- ER, futurs équivalents européens — sont, à l’échelle du continent, dans des proportions sans rapport avec les volumes consommés au cours de EF/RL. Si la maîtrise du ciel sur le théâtre iranien fut conditionnelle, elle restera, sur le théâtre russe et dans la configuration actuelle, hors de portée immédiate. Le deuxième point dur est celui de l’intensité, qui est d’abord une question de munitions — et la dimension la plus brutale du retard européen. Comme cela a été présenté, plusieurs dizaines de milliers de munitions ont été tirées par la coalition israélo-américaine dans le cadre de EF/RL. Rapportées aux inventaires européens, ces consommations dessinent un écart d’un à deux ordres de grandeur. Aucun pays européen ne dispose en stock du tonnage de munitions de précision longue portée consommé par la coalition en quelques jours ; aucun arsenal d’intercepteurs continentaux — y compris cumulé entre alliés — ne supporterait une compétition de salves de l’intensité observée au-dessus d’Israël et du Golfe. Cette asymétrie n’est pas nouvelle ; ce qui est nouveau, c’est qu’elle s’inscrit désormais comme paramètre structurant de toute campagne aérienne envisageable. La performance de la plateforme ne décide plus seule de l’issue d’une opération aérienne : la profondeur des stocks et la cadence de reconstitution industrielle décident avec elle, et parfois davantage. Le troisième point dur, le plus structurant peut-être à moyen et long terme, porte sur la définition même du modèle d’efficacité que les forces aériennes européennes entendent poursuivre. Les opérations EF/RL mettent fin à l’illusion selon laquelle une supériorité technologique continue, soutenue par un cœur étroit d’aéronefs de génération avancée, suffirait à assurer l’avantage aérospatial dans la durée. La conduite d’une campagne aérienne moderne suppose désormais un assemblage capacitaire complet : des effecteurs longue portée stand-off pour les premières heures ou les premiers jours, des effecteurs stand-in pour la durée ; un hi-low mix mêlant munitions sophistiquées et systèmes produits en grande série ; une capacité défensive multicouche couvrant la basse couche aussi bien que le segment exo-atmosphérique ; un appareil ISR persistant capable d’alimenter en continu des chaînes de ciblage dynamiques ; une base industrielle dimensionnée pour reconstituer les stocks à la cadence de leur consommation, qu’il s’agisse de propergol solide, de composants électroniques ou de cellules. Aucune force aérienne européenne ne possède aujourd’hui cet ensemble. Aucune coalition européenne n’en possède non -- 69 of 72 -- 69 La fureur tombée du ciel . Analyse stratégique de la campagne aérienne contre l’Iran Jean -Christophe NO ËL É lie TENENBAUM plus la somme cumulée. L’heure n’est donc plus seulement à l’effort de réarmement quantitatif, mais aussi qualitatif sur toute la chaîne, de la cellule de planification à l’usine de propergol. Le coût en sera considérable, en investissements, en délais, en arbitrages politiques sur la stratégie industrielle européenne. Le coût de ne pas le consentir — c’est-à-dire d’aborder la prochaine décennie avec un modèle aérien calibré pour les opérations expéditionnaires des années 1990 — est, à la lumière de EF/RL, plus considérable encore. Au-delà des résultats militaires, EF/RL démontre l’ampleur des défis persistants pour la puissance aérienne lorsqu’elle doit surmonter un système adverse résilient et capable d’imposer des coûts élevés, deux paramètres qui dépassent largement ce seul théâtre d’opérations. Les Européens, qui n’ont jamais reconstitué une masse aérienne comparable à celle de la fin de la guerre froide et qui n’ont pas non plus accompli la mue capacitaire qu’imposait l’entrée dans l’ère de la compétition de salves, en seront les premiers concernés. Comprendre ce qu’a vraiment montré EF/RL, c’est-à-dire à la fois ce que la puissance aérienne peut encore et ce qu’elle ne peut plus, est une nécessité sans laquelle les choix capacitaires des prochaines années risquent d’être, comme à la veille de chaque grand bouleversement, en retard d’une guerre. -- 70 of 72 -- Les dernières publications des Focus stratégiques Léo Péria-Peigné, « Finlande, l’allié venu du froid », Focus stratégique, n° 133, avril 2026. Bohdan Kostiuk, Daryna-Maryna Patiuk, Anastasiya Shapochkina, et Élie Tenenbaum, « Mapping the MilTech War: Eight Lessons from Ukraine’s Battlefield », Focus stratégique, n° 132, février 2026. Guillaume Furgolle, « L’autonomisation dans le milieu sous-marin : une révolution sans limite ? », Focus stratégique, n° 131, janvier 2026. Léo Péria-Peigné, « Char de combat : obsolescence ou renaissance ? », Focus Stratégique, n° 130, novembre 2025. Élie Tenenbaum, Guillaume Furgolle et Jean-Baptiste Guyot, « Quelle autonomie capacitaire pour l’Europe ? Une analyse multi- domaine », Focus stratégique, n° 129, octobre 2025. Amélie Ferey et Pierre Néron-Bancel, « « Glaives de fer ». Une analyse militaire de la guerre d’Israël à Gaza », Focus stratégique, n° 128, octobre 2025. Rachid Chaker, « La guerre au commerce au XXIe siècle. Enjeux et défis pour la Marine française », Focus stratégique, n° 127, juin 2025. Guillaume Furgolle, « Repenser la fonction « Protection – Résilience ». Un nécessaire changement de paradigme face à un environnement qui se durcit », Focus stratégique, n° 126, juin 2025. Amélie Férey, « Sous le feu des normes. Comment encadrer sans désarmer la défense européenne ? », Focus stratégique, n° 125, avril 2025. Jonathan Caverley, Ethan Kapstein, Léo Péria-Peigné et Élie Tenenbaum, « Une base industrielle de défense transatlantique ? Deux analyses contrastées », Focus stratégique, n° 124, mars 2025. Léo Péria-Peigné et Amélie Zima, « Pologne, première armée d’Europe en 2035 ? Perspectives et limites d’un réarmement », Focus stratégique, n° 123, février 2025. Adrien Gorremans, avec la participation de Jean-Christophe Noël, « L’avenir de la supériorité aérienne. Maîtriser le ciel en haute intensité », Focus stratégique, n° 122, janvier 2025. -- 71 of 72 -- institut français des relations internationales depuis 1979 27 rue de la Procession 75740 Paris cedex 15 – France Ifri.org -- 72 of 72 --