pe2 2026 chichkine
Ifri Publications
11 juin 2026, 00:40
Texte de la source originale
politique étrangère | 2:2026
Une capsule temporelle.
Les aventures du futur en Russie
Par Mikhaïl Chichkine
Mikhaïl Chichkine, écrivain russe, a publié en 2025 Le Bateau de marbre blanc. Essais sur la
culture russe (Paris, Éditions Noir sur Blanc, traduction de Maud Mabillard et Odile Demange).
Traduit du russe par Maud Mabillard.
« La meilleure façon de prédire l’avenir est de le créer. »
Abraham Lincoln
« Qui commande le passé commande l’avenir ;
qui commande le présent commande le passé […]. 1 »
George Orwell
En 2005, lors de travaux au théâtre dramatique de la ville de Nijni Taguil,
dans l’Oural, une plaque métallique a été retrouvée dans la maçonnerie
en briques : « Cette inscription a été murée le 15 mars 1954, sans orchestre
ni applaudissements de la foule. Elle racontera à nos descendants que
ce théâtre n’a pas été construit par des brigades komsomoles, comme
les annales l’affirmeront par la suite, mais sur le sang et les os de prison-
niers, esclaves du XXe siècle. Salut à vous, générations futures ! Que votre
vie et votre époque ne connaissent pas l’esclavage et l’humiliation de
l’homme par l’homme. Avec nos salutations, les prisonniers I. L. Kojine,
R. G. Charipov, I. N. Nigmatoulline. 15/03/1954 »
Dans cette capsule temporelle, des prisonniers du Goulag ont envoyé
un message aux habitants de la Russie du futur. Le futur est arrivé. Nous
sommes en 2026, un chiffre magique pour les écrivains de science-fiction
du siècle passé. Il n’y a ni voitures volantes, ni colonies sur Mars. Une
guerre se déroule en Europe, la plus importante après la Seconde Guerre
mondiale. La Russie se transforme à nouveau sous nos yeux en État totali-
taire. Le futur s’est-il traîtreusement changé en passé ?
La Russie a toujours eu des problèmes avec le futur. Dans la Rous’
moscovite du Moyen Âge, le concept même d’avenir qui devait succéder
1. G. Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 1950, traduction de Amélie Audiberti.
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au présent et le changer était absent. Dans la conscience archaïque du
peuple, le temps était cyclique. Le monde des campagnes vivait par cycles
d’une année, le passé ne se distinguait en rien du présent, parce que tout
se répétait dans la vie des gens : les saisons, les travaux saisonniers, les
fêtes. Il était important de conserver la même invariabilité dans l’organi-
sation de la société et de l’État. Il en a toujours été ainsi, il en sera toujours
ainsi. On entrait à reculons dans le futur, en regardant en arrière, le passé
définissait la norme, donnait un repère. On ne pouvait rien changer à
l’organisation de la vie et de la société, l’essentiel était de rester « justes »,
comme les ancêtres. Le fait que ce « juste » désignait une pyramide
d’esclaves, à quoi se résumait la Rous’ moscovite, ne gênait personne.
Dans l’Égypte ancienne, pendant le Moyen Empire, l’esclavage était
volontaire, parce que le pharaon était une figure sacrée, un intermédiaire
entre les mortels et les dieux, et celui qui le servait devenait agréable aux
dieux. De la même façon, l’orthodoxie a donné un caractère sacré à la
pyramide des esclaves. Le service du tsar prenait votre corps mais sauvait
votre âme. Un authentique État chrétien doit se battre pour une juste
cause, contre les forces du mal. Donner sa vie pour le tsar, oint du Sei-
gneur, et pour la sainte patrie, sanctuaire de la seule foi authentique,
garantissait si ce n’est le paradis, du moins l’espoir réconfortant d’une
telle possibilité. Dans la conscience populaire, le futur n’existait pas
comme développement du présent. Il n’y avait qu’un présent infini, avec
un final sous forme de fin du monde. Le jugement dernier devait récom-
penser ceux qui avaient fidèlement servi le souverain et la patrie.
Un futur capable de changer le présent faisait peur. Selon la sagesse
populaire russe, « il ne faut pas désirer la mort d’un mauvais tsar ». On
ne ressentait pas le besoin de réformer l’État, les relations sociales, le
mode de vie. Les malheurs, troubles, catastrophes s’expliquaient par le
fait que le tsar était « faux ». Sous un « vrai » tsar, l’ordre était rétabli, et
devait rester inchangé jusqu’à la fin des temps. La seule légitimité d’un
tsar russe ne vient pas d’une électivité, ni du respect de l’ordre dynastique
ou de l’amour du peuple, mais de sa main de fer qui triomphe des enne-
mis extérieurs et des troubles intérieurs. Un vrai tsar doit être vainqueur.
Tous les auteurs occidentaux qui ont écrit sur la Russie ont remarqué
le fatalisme des Russes, leur soumission au pouvoir et à leur destin. Des
esclaves ne peuvent pas influer sur le futur, que ce soit celui de leur pays
ou le leur. Se construire un avenir est l’apanage de l’homme libre. Un
esclave n’est pas en état de déterminer les conditions de son existence ou
d’agir pour son avenir. Nous ne parlons pas ici seulement des simples
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paysans, mais de toutes les classes du royaume moscovite. Dans le méca-
nisme d’État, l’ascenseur social ne fonctionnait que selon une unique loi :
pour s’élever, il fallait d’abord se mettre à genoux.
L’historien Nikolaï Danilevski, sans même s’en rendre compte, a donné
à cette particularité russe d’être esclaves un terme précis : le « don de
l’obéissance ». Un talent pour l’esclavage inconscient, qui rapproche la
population du royaume moscovite des constructeurs de pyramides. Tous
sont esclaves de Dieu, au service de l’État. Là où il n’y a pas de gens
libres, il n’y a pas d’esclavage. Ce système a existé pendant des siècles et
a constitué le fondement de la mentalité nationale, qui allait absorber par
la suite toutes les révolutions et les réformes.
* * *
Dans un emballage hermétique, en conserve, un tel système aurait pu
subsister longtemps, mais pour la guerre avec les « infidèles » du reste du
monde, qui justifiait l’existence du régime, il a fallu recourir aux technolo-
gies occidentales. Avec les canons, le tsar Pierre I er a importé des canon-
niers européens en Russie. Il y a eu dépressurisation du système. La
pyramide des esclaves a été érodée par un flot de gens venus d’un monde
où régnaient des idées tout à fait différentes : Liberté, Égalité, Fraternité.
Les technologies modernes nécessitent des gens éduqués. L’éducation
entraîne invariablement la conscience de la dignité humaine. Dans
l’Empire russe ont commencé à apparaître ceux que l’on appellerait plus
tard « agents de l’étranger », ceux qui voulaient non le despotisme, mais
les « libertés suisses ». En même temps que ces gens conscients de la
nécessité de la liberté, l’idée du futur est apparue en Russie, un futur qui
devait être meilleur que le présent.
Dans la société « progressiste », la religion du futur, la foi en une trans-
formation révolutionnaire du pays, a remplacé l’orthodoxie. Ce nouveau
dogme donnait un sens non seulement à la vie, mais aussi à la mort. La
population éduquée avait désormais la possibilité de se sacrifier, non pour
le tsar ou la patrie, mais pour la vie radieuse de toute l’humanité libérée.
Nul besoin d’attendre le jugement dernier, qui aurait lieu – ou pas – plus
tard ; on pouvait organiser soi-même, sur terre, ce procès de haute justice.
On pouvait, on devait, mettre en œuvre ici et maintenant la construction
de ce monde merveilleux, en commençant par détruire le présent au nom
du futur.
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Que faire ?, l’évangile russe de la révolution, a été écrit 2 par Nikolaï
Tchernychevski dans une prison tsariste. « L’avenir est radieux et mer-
veilleux. Aimez-le, désirez-le, travaillez pour lui, rapprochez-le de nous,
ramenez-en dans le présent tout ce que vous pouvez ramener… »
Le poète Alexandre Blok a exprimé l’esprit de son époque : « Dans la
plupart des cas, les gens vivent du présent, c’est-à-dire de rien, ils se
contentent d’exister. On ne peut vivre que de l’avenir. » Tout l’air pré-
révolutionnaire du pays était empreint de cette idée que vivre en se préoc-
cupant du quotidien, sans grands idéaux, était indigne de l’être humain.
La Russie éduquée était obsédée par le rêve d’un futur meilleur, par la
haine du présent, la quête d’une société idéale.
« Du passé faisons table rase,
Foule esclave, debout ! Debout ! »
Ces vers du poète Eugène Pottier, l’auteur de L’Internationale, sont deve-
nus dans leur traduction russe l’hymne à la destruction du vieux monde
au nom d’un monde nouveau. La violence, les destructions, le sang,
étaient considérés comme le prix à payer pour un futur heureux, et tous
étaient prêts à ce sang : l’intelligentsia, dans sa grande majorité, soutenait
la terreur révolutionnaire. La révolution, son énergie destructrice et les
inévitables victimes étaient considérées, par les partisans des change-
ments, comme une étape intermédiaire indispensable vers une nouvelle
organisation sociale. La catastrophe imminente était parée d’une signifi-
cation positive et purificatrice, prologue d’un nouveau monde juste. « La
tempête – que la tempête éclate plus fort encore ! », appelait l’idole de la
jeunesse progressiste, Maxime Gorki, dans son poème culte Le chant du
pétrel d’orage.
Tchekhov, dans sa nouvelle La Steppe, a remarqué : « L’homme russe
aime se souvenir, mais il n’aime pas vivre. » Le présent n’avait aucune
valeur morale, et le malheur de l’homme russe, selon Tchekhov, était qu’il
ne savait pas vivre dans le présent, seulement dans le passé ou le futur.
L’intelligentsia considérait que vivre sa vie présente sans se sacrifier pour
un but supérieur était un réflexe bourgeois répugnant. La masse princi-
pale de la population, qui ne savait ni lire ni écrire, associait le passé à
l’ordre, tandis que le présent ne faisait que rapprocher un futur destruc-
teur, l’élimination des structures traditionnelles, l’anarchie révolution-
naire, que seul un pouvoir fort pourrait empêcher.
2. N. Tchernychevski, Que faire ? Les hommes nouveaux, Genève, Éditions des Syrtes, 2025.
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Le pays s’était scindé en deux camps. L’intelligentsia révolutionnaire
avait ouvert les hostilités contre son propre État. Lors de la guerre contre
le Japon, au début du XXe siècle, une grande partie de la Russie éduquée
désirait la défaite de l’armée russe. La majeure partie de la population,
de son côté, était restée dans le vieux paradigme : seul un vrai tsar vaincra
tous les ennemis intérieurs et extérieurs. Le tsar s’est révélé faux. Au
début de la guerre mondiale, quelques années avant la catastrophe,
l’empereur Nicolas II avait déclaré naïvement : « Ma foi profonde dans le
Seigneur et la volonté unie des authentiques Russes de briser et de chas-
ser l’ennemi du pays me donnent la ferme assurance de regarder sereine-
ment vers le futur. » En mars 1917, personne, dans l’immense monarchie,
n’a voulu défendre le tsar qui avait reculé devant les ennemis extérieurs
et intérieurs. On ne défend pas un faux tsar.
La tempête que les poètes révolutionnaires avaient appelée passionné-
ment s’est déchaînée avec une puissance si destructrice qu’elle a balayé,
en quelques mois, un empire millénaire. Le pays s’est enfoncé dans le
chaos sanglant de la guerre civile. Dans ces nouveaux troubles russes, le
vainqueur ne pouvait être qu’un « vrai tsar » qui, d’une main de fer, allait
restaurer l’ordre. L’histoire russe a utilisé dans ce rôle les bolcheviks, à
leur insu : eux avaient l’impression de construire le radieux avenir com-
muniste mais, sous les slogans marxistes, les communistes ont rétabli
l’ordre de la traditionnelle pyramide des esclaves. L’État, qui s’était effon-
dré dans la liberté, s’est rétabli par l’unique moyen connu du passé russe :
la violence et la peur. Le pays est sorti de sa débauche sanglante et a
retrouvé l’ordre sous une terreur particulièrement cruelle. Cela explique
la victoire des fanatiques marxistes Lénine et Trotski : les gens en étaient
venus à la conclusion, à travers leur terrible expérience, qu’en Russie le
pouvoir le plus affreux était préférable à l’anarchie.
Vue d’Europe, la Russie a toujours semblé un « royaume du pope
Ivan » (du prêtre Jean) exotique, où toutes sortes de merveilles étaient
possibles. Voltaire et les philosophes des Lumières croyaient que Cathe-
rine II, en interprétant le rôle de monarque idéal qu’ils avaient écrit pour
elle, parviendrait à transformer la Russie en État idéal. Après la cata-
strophe de 1917, les intellectuels occidentaux, de Bernard Shaw et Feucht-
wanger à des communistes inconnus disparus dans le Goulag, se sont
convaincus de l’image idyllique de l’URSS, parce qu’ils avaient très envie
que la gigantesque expérimentation sociale d’édifier une société juste sur
terre réussisse.
Sous la couverture ronflante des slogans marxistes, le royaume totali-
taire moscovite se rétablissait, ce qui explique pourquoi l’élite commu-
niste des premiers temps, celle-là même qui s’efforçait sincèrement
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d’atteindre le grand but de construire un avenir socialiste radieux, qui
était prête à se sacrifier pour une idée, a été éliminée dans les purges. Le
pouvoir n’avait pas besoin de combattants pour une idée, mais d’exécu-
teurs dociles de la volonté du pharaon.
Staline a proclamé l’édification du socialisme en 1936, arguant de l’éli-
mination de la propriété privée des moyens de production. Molotov,
homme de main du bourreau en chef, se souvenait que celui-ci avait
l’intention de proclamer le communisme en 1960, en arguant de l’aboli-
tion de l’argent. À quoi servirait l’argent dans un pays construit comme
une caserne ? Les soldats seraient nourris gratuitement. Si l’édification du
Goulag pouvait être qualifiée de socialisme, rien n’empêchait d’appeler
communisme la renaissance de la pyramide des esclaves. L’avenir radieux
fusionnait avec le sombre passé.
Le pouvoir avait substitué des concepts : en appelant la population à
se sacrifier pour le paradis communiste qui attendait tout le monde dans
le futur, il exigeait de se sacrifier pour conserver le régime du présent.
L’archaïsme utilisait le dogme communiste et, sous couvert de futur, réta-
blissait le passé. Sous Staline, l’organisation traditionnelle de la société
russe est réapparue : en haut le tsar, en bas ses esclaves, qui n’avaient
pas de droit de vote ni de propriété. Et la seule signification et idéologie
de cette organisation sociale était le pouvoir lui-même, la lutte pour
le pouvoir, avec la violence comme condition nécessaire et suffisante
d’existence.
Après la mort du tyran, l’empire ressuscité a continué à construire le
communisme par inertie et à expliquer à ses sujets que leur raison de
vivre était de servir cette religion du futur. En 1961, Khrouchtchev a
annoncé que l’édification d’une société communiste en URSS serait ache-
vée en 1980. Le programme du Parti communiste d’URSS, adopté lors
d’un XXIIe congrès « historique », se terminait par une promesse notée en
gras : « Le Parti proclame solennellement que l’actuelle génération de
Soviétiques vivra sous le communisme ! » Le compte à rebours avait
commencé, il ne restait que quelques années avant l’avènement du futur
tant attendu, pour lequel des millions de vies humaines avaient été sacri-
fiées.
* * *
Le futur communiste était omniprésent en URSS, il nous entourait dès
notre enfance et nous ne pouvions pas échapper à ses griffes. Il était
impossible de ne pas participer à son édification, de ne pas être un
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« Enfant d’octobre », de ne pas entrer dans les « Pionniers » 3
, de ne pas
faire le serment de « vivre, étudier et lutter selon les préceptes du grand
Lénine, comme nous l’apprend le Parti communiste ». Au dos de tous
les cahiers d’école était inscrit : « La première loi des Pionniers d’Union
soviétique : le Pionnier est dévoué à la Patrie, au Parti, au communisme. »
Les innombrables statues de Lénine, sur toute la vastitude de l’empire
soviétique, indiquaient d’une main tendue les lendemains communistes.
Sur les affiches omniprésentes, les visages des « édificateurs du commu-
nisme » regardaient dans la même direction, tandis que, sans accorder la
moindre attention à cette propagande éloquente, les « constructeurs du
communisme » en chair et en os faisaient la chasse aux produits défici-
taires dans les interminables files d’attente du présent miséreux. Plus per-
sonne ne croyait à ce futur merveilleux que le « Parti proclamait
solennellement » à la population. Il avait disparu. Avant « l’édification du
communisme » en 1980, ce futur existait encore tant bien que mal, déjà
exsangue. Après 1980, il a disparu. Et il ne restait que quelques années
avant la disparition de tout ce système idéologique pourri.
Vers la fin du pouvoir soviétique, on ne parlait du communisme que
dans les journaux officiels, que personne ne lisait, et dans les blagues. Les
gens détestaient le système soviétique pour ses mensonges, pour les vies
sacrifiées à l’utopie, pour le rêve trahi d’un paradis à portée de main, la
promesse d’un avenir radieux qui n’était jamais advenu et ne pouvait pas
advenir. « Pourquoi dit-on “avenir radieux” ? Parce qu’il sera éblouissant
comme une cellule de prison où l’on n’éteint pas la lumière la nuit… »
Le fossé entre l’utopie promise et la réalité misérable devenait criant :
plus ce « futur » approchait, plus il s’éloignait. La population en avait
tiré les conséquences et préférait, à des privations au nom d’un avenir
fantomatique, une amélioration sensible de sa vie présente, concrète.
Le régime, maître du temps, renonça d’abord à l’idéologie communiste
puis s’écroula lui-même. Les tentatives de Gorbatchev de sauver l’empire
échouèrent. En 1991, le pouvoir communiste s’effondra sans gloire. Sur
les vingt millions de membres du Parti, personne ne le défendit : « Le tsar
est faux. »
La religion du présent remplaça celle du futur : vivre ici et maintenant,
gagner de l’argent aujourd’hui, car qui sait de quoi sera fait demain ? Le
3. « Enfants d’octobre » (de 5 à 9 ans), « Pionniers » (de 10 à 14 ans) puis « Komsomols » (à partir de 15 ans) :
organisations communistes pour la jeunesse.
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vide qui s’était formé à la disparition de la perspective utopique marxiste
fut remplacé par l’idée de construire une société libre, aux fondements
démocratiques, avec une économie de marché. Le pays s’ouvrit au
monde. L’ordre social séculaire s’effondra ; sans poigne de fer, la pyra-
mide des esclaves s’écroula.
Les démocrates au pouvoir promirent à la population que le paradis
sur terre était tout proche, capitaliste, cette fois. Le nouveau gouverne-
ment adopta un programme qui s’appelait « 500 jours ». C’était une indi-
cation claire à la population désemparée par des changements
vertigineux. Pas vingt ans à attendre un communisme évanescent, mais
quelque cinq cents pas vers le futur capitaliste : c’était presque déjà là.
Les 500 pas d’Eltsine ne menèrent pas, tel que promis, à un État de
droit et à la juste répartition de toute la propriété communiste entre les
citoyens de la nouvelle Russie, mais à un pillage criminel du pays. Ceux
qui s’étaient accaparés les richesses de l’empire effondré n’avaient aucun
intérêt à construire une vraie société démocratique. Si les instances d’un
ordre juridique mûr avaient vraiment fonctionné – une presse libre, un
contrôle financier, des tribunaux indépendants –, ils n’auraient pas pu
conserver les richesses acquises si rapidement et de manière douteuse. Le
nouveau pouvoir annonçait haut et fort qu’il était attaché aux valeurs
démocratiques mais, dans les faits, il ne s’est jamais efforcé d’instaurer
un vrai État de droit dans le pays.
La majorité des habitants s’est à nouveau sentie trompée, comme autre-
fois par les idées communistes, cette fois par les idées de démocratie. Le
socialisme et la démocratie se sont révélés des mensonges, des attentes
trahies. Toutes les images du futur – communisme et capitalisme – se sont
effritées. La société avait perdu toute perspective.
Une vraie démocratie implique une rotation constante du pouvoir.
L’arrivée de nouvelles personnes au pouvoir, des personnes élues par les
citoyens, garantit que le futur changera. La nouvelle élite russe criminelle
qui avait accédé au pouvoir dans les années 1990 n’avait aucune intention
de céder ce pouvoir. Son but était de prolonger le statu quo aussi long-
temps que possible. En un mot, d’annuler le futur. Il n’y avait qu’un
moyen, pour elle, de rester en place : en instaurant non une société démo-
cratique mais une dictature. La Russie a parcouru sous nos yeux, en un
quart de siècle, le chemin du « Temps des troubles » de Eltsine à
l’« ordre » de Poutine. De l’échec de l’idée du présent au culte du passé.
La nouvelle idée étatique est devenue « la stabilité », c’est-à-dire la conser-
vation d’un présent tourné vers le passé.
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Le pouvoir a expliqué à la population, par la bouche du porte-parole
de la Douma d’État, l’année de l’occupation de la Crimée : « Tant qu’il y
a Poutine, il y a la Russie. » C’est-à-dire que le temps est dépendant du
régime actuel, le présent n’existe que tant que le pouvoir reste en place,
puis le pays s’effondrera, ce sera le chaos, la guerre civile. Le futur ne
doit pas avoir lieu. Nous (comprendre : le pouvoir) n’avons aucun besoin
d’un futur. C’est pourquoi il n’y en aura pas pour vous (pour la popula-
tion, qui doit supporter ce pouvoir éternellement).
Le pouvoir criminel n’a pas vraiment rencontré d’obstacles dans sa
mise en place d’une dictature ; la population avait reçu trop facilement
les libertés, pour rien, et les a perdues tout aussi facilement. La structure
sociale du royaume moscovite moyenâgeux, modernisée par Staline, s’est
rétablie à une vitesse vertigineuse. On ne peut s’élever sur la pyramide
des esclaves qu’en se mettant à genoux.
Erich Fromm a publié son célèbre essai La Peur de la liberté en 1941. Il y
parlait des Allemands qui n’avaient pas supporté l’épreuve de la liberté,
un trop lourd fardeau, et du désir des gens de revenir à un esclavage
paisible, qui a été la source de l’apparition du régime hitlérien. Mes conci-
toyens n’ont pas supporté non plus l’épreuve de la liberté. Ils ont accueilli
la dictature comme une protection contre l’incertitude du futur. Mieux
vaut une main vigoureuse et un ordre solide que l’imprévisible.
Le premier acte de Poutine en tant que dirigeant fut symbolique : il
restaura l’hymne stalinien – l’hymne de l’empire du Goulag. La fête prin-
cipale du pays est devenue la célébration de la dernière victoire militaire,
le 9 mai, que la propagande poutinienne a transformée en bacchanale, en
culte hystérique de la victoire. Le slogan principal est devenu une menace
pour le monde entier : « On peut le répéter ! » Au lieu d’un futur, nous
sommes prêts à répéter le passé, vaincre à nouveau, comme en 1945. « On
peut le répéter » est le symbole du retour en arrière. La manipulation de
la mémoire de la guerre et de la victoire sert à éduquer les citoyens en
« patriotes » obéissants, prêts à se sacrifier à nouveau « pour le tsar et
la patrie ».
Un régime totalitaire ne pouvant pas subsister sans guerre, le pays doit
être par définition entouré d’ennemis et transformé en camp militaire,
avec un seul commandant et pas de place pour la dissidence. Une religion
d’État est également nécessaire, pour expliquer cette guerre. L’orthodoxie
défendait l’unique foi juste, le communisme libérait l’humanité des forces
du mal. La religion de la Russie poutinienne est « la grande victoire », le
glorieux passé, qu’il faut tout le temps répéter.
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À nouveau, comme autrefois, des vecteurs s’affrontent : les opposants
parlent d’avenir – souvenons-nous d’Alexeï Navalny évoquant « la mer-
veilleuse Russie du futur » –, tandis que le pouvoir, tout comme dans la
Moscovie du Moyen Âge, avance à reculons, entièrement tourné vers les
victoires du passé et appelant la population à ne pas « déstabiliser la
situation ». L’issue de la bataille entre le jeune politicien, représentant la
conception d’une Russie « européenne », et le FSB qui s’est emparé du
pays était déterminée d’avance. Où est Alexeï ? Où sont ses compagnons
de lutte ? Où est « la merveilleuse Russie du futur » ? La propagande
instille à la population la peur des « révolutions orange » et d’un retour
au « chaos des années 1990 ». Il est facile d’utiliser la peur des change-
ments face à des gens dotés d’une telle expérience historique. La maladie
russe est la phobie du futur. La sagesse populaire russe – « il ne faut pas
désirer la mort d’un mauvais tsar » – est, à nouveau, particulièrement
actuelle.
À nouveau, comme dans la Rous’ du Moyen Âge, dans le « monde
russe » de Poutine le passé établit la norme, est perçu comme un repère.
Il ne faut rien changer, l’essentiel est de conserver la « voie juste » des
ancêtres. « Nos grands-pères ont combattu », dit le slogan de la propa-
gande actuelle ; nous devons donc continuer leur œuvre. On organise déjà
dans les jardins d’enfants et les écoles de tout le pays des défilés d’enfants
en uniforme militaire.
Une vraie connaissance du passé, ni victorieux, ni héroïque, serait
contraire aux intérêts du régime. C’est pourquoi il a déclaré ennemi de
l’État l’organisation historique Memorial, qui travaillait sur les crimes du
régime soviétique avec un but clairement indiqué : « Une société qui n’a
pas expié les crimes du passé n’a pas de futur. » La Russie de Poutine n’a
pas besoin d’expier les erreurs du passé, ni d’avoir un futur. La destruc-
tion de Memorial était un moyen d’empêcher la mémoire historique et la
réflexion de la société civile.
La population voit, bien entendu, que le pouvoir pille le pays et le
détruit, mais le mérite principal de l’éducation russe est d’élever des gens
sans le moindre esprit critique. C’est le paradoxe russe : la population
s’identifie à la grandeur de son empire, mais déteste l’État enfoncé dans
la corruption, ses structures et ses fonctionnaires. Elle s’incline devant le
tsar mais méprise les boyards, représentants malhonnêtes de la machine
d’État. L’État russe se présente à sa propre population comme un occu-
pant dont le but est de piller. En Russie, les gens n’ont aucun intérêt à
planifier leur propre avenir, par exemple à économiser pour leur retraite,
puisqu’on leur prendra tout. Pour planifier l’avenir, il faut une certaine
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stabilité, garantie par l’État, mais c’est justement l’État qui apparaît
comme l’ennemi principal de la population, car il est au service non des
gens mais de lui-même, c’est-à-dire de la bande criminelle qui s’est empa-
rée du pouvoir. Ainsi, en Russie on ne fait pas confiance à l’État, on n’en
attend que traîtrise et vilenie : par exemple, les retraités ont été trompés
par les réformes fiscales, et personne ne s’étonnerait si, pour renflouer
son budget appauvri par la guerre avec l’Ukraine, le gouvernement déci-
dait de geler l’épargne des citoyens. C’est pourquoi personne, en Russie,
ne vit pour le futur, n’épargne de l’argent : il faut dépenser maintenant
tout ce que l’on a. L’expérience populaire a démontré que l’État, sous tous
les régimes, ne garantissait qu’une chose : tôt ou tard, il glissera sa main
dans ta poche et te prendra tout. Conclusion : il faut vivre aujourd’hui,
profiter de la vie, d’autant plus que demain, il y aura toujours la guerre.
« La vie de l’insensé est ingrate et inquiète, car elle se porte tout entière
vers l’avenir. » (Épicure, 241-269 av. J.-C.) Les Russes sont des épicuriens
malgré eux, sans le savoir.
Hegel avait fait remarquer que l’esclave qui ne s’était pas révolté contre
sa condition était doublement esclave. Mais, dans ce cas, que dire d’un
esclave qui n’est pas conscient de sa condition et va à la guerre en Ukraine
pour défendre la patrie et Pouchkine contre les nazis occidentaux ?
Qu’est-ce donc ? Le retour au règne de l’Égypte ancienne, avec les sacri-
fices volontaires au pharaon ? La sensation d’appartenir au sacro-saint
« monde russe » ? Le moyen de trouver – non sans l’aide de la propa-
gande – un sens à sa vie en défendant son peuple, sa culture, sa langue,
sa famille, contre un ennemi qui est venu détruire notre maison et ne
s’arrêtera pas tant que nous n’aurons pas obtenu la victoire ? Un infini
« on peut le répéter » ?
* * *
Les gens éduqués, dotés d’un sens critique, qui ne veulent pas prendre
place dans la pyramide de Poutine sont déclarés « agents de l’étranger »,
poursuivis, mis en prison, contraints à l’émigration. Le champ politique
est une terre brûlée, il ne peut y avoir de changements démocratiques à
travers des élections. La nouvelle dictature russe ne saurait être détruite
qu’avec une défaite militaire, comme cela s’est passé pour l’Allemagne
nazie, mais l’arme atomique rend cette solution impossible. Le futur com-
mence dans l’enfance – au jardin d’enfants, à l’école – mais tout le système
éducatif, en Russie, a pour but d’éduquer des « patriotes », et non des
esprits critiques. Si tu veux vivre en Fédération de Russie, tu dois soit
chanter les louanges du pouvoir, soit te taire. Des millions de gens – l’élite
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politique étrangère | 2:2026
éduquée du pays – sont partis à l’étranger ces dernières années, parce
qu’ils ne voyaient aucun avenir pour eux ou leurs enfants en Russie.
La Russie contemporaine ne fait pas que conserver son passé, elle le
partage généreusement avec le monde entier. Les théoriciens de la
« démocratie souveraine », s’emparant du terme respectable de « conser-
vatisme », ont déclaré que le poutinisme était le début d’une nouvelle
vague sociale et politique vouée à libérer les pays occidentaux du joug
étouffant du politiquement correct, des wokes et de la cancel culture. Pou-
tine, défenseur des valeurs traditionnelles, du christianisme, de la famille,
est devenu le symbole de la résistance à l’emprise des gauchistes radicaux
luttant contre le climat et les toilettes genrées. La tendance est désormais
au culte de la force et à la méfiance envers la démocratie, présentée
comme une manipulation des opinions publiques. Tout comme les impul-
sions de l’idéologie communiste, qui n’avaient rien à voir avec le socia-
lisme stalinien en place, avaient trouvé un écho dans les pays
occidentaux, les idées « conservatrices » du régime poutinien envahissent
désormais le monde démocratique. Le passé est contagieux. La vague de
droite conservatrice a déjà porté au pouvoir ses dirigeants en Slovaquie,
en Hongrie, aux États-Unis ; l’AfD se prépare à entrer au gouvernement
en Allemagne, le RN en France. Comment ne pas se souvenir des paroles
de Vladislav Sourkov, idéologue poutinien, disant que le système pouti-
nien était un projet qui pourrait être populaire par la suite dans le reste
du monde et que la Russie réalisait, en avance sur les autres, des ten-
dances globales et mondiales. En avant dans le passé ?
Mon pays est-il une capsule temporelle ? Du passé en boîte, qui se répé-
tera à l’infini, sans possibilité de s’échapper dans le futur ? À présent, la
Russie entraîne avec elle le monde entier dans cette capsule de conscience
archaïque. Si l’on peut résoudre la question de la Crimée par la force,
pourquoi ne pas s’emparer de Taïwan ou du Groenland par la force ?
Il n’y a qu’un seul moyen pour surmonter la conscience archaïque :
l’éducation, la culture. C’est la seule voie vers un futur digne.
La capsule conserve, préserve ce qui est périmé. L’art, la musique, la
littérature préservent ce qui est vivant, le rendent immortel. La culture
est le système sanguin de l’humanité dans le temps ; les mots, les images,
la musique nous unissent à tous ceux qui ont vécu sur cette terre avant
nous, qui viendront après nous. La tâche de l’écrivain, quelle que soit la
langue dans laquelle il écrit, est d’échapper à la capsule temporelle, de
donner à l’humanité la possibilité de se raccrocher à ce qui nous unit à
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Mikhaïl Chichkine
travers les siècles, notre humanité, pour ne pas se noyer dans le vide, le
froid insensible, la lutte animale pour la survie.
Dans les livres, tableaux, symphonies, le présent se fond dans le passé
et le futur en un toujours. Ce qui a été écrit un jour continuera d’exhaler
une chaleur humaine tant que des gens sachant lire vivront sur terre. À
cet instant même, la main de Vladimir Nabokov écrit à la plume : « Gâtez
vos enfants, Messieurs ! Personne ne sait ce qui les attend dans l’avenir. »
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