Synthese rencontres academiques 4
The Shift Project Publications
11 juin 2026, 06:00
Texte de la source originale
Décider face à l’incertitude I The Shift Project I Avril 2026 1
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Avant-propos
Dans un monde désormais confronté à une multiplication de crises interconnectées –
tensions géopolitiques, dérèglement climatique, instabilité des chaînes
d’approvisionnement, pression sur les ressources et dépassement des limites
planétaires : les organisations publiques et privées font face à une incertitude profonde.
Ces dynamiques ne se contentent pas de coexister : elles interagissent, se renforcent
parfois, et se déploient à des échelles et des temporalités différentes, fragilisant les
repères traditionnels de la planification stratégique.
Dans ce contexte, certaines recherches suggèrent l’existence de seuils au-delà desquels
les dynamiques du système Terre pourraient évoluer de manière non linéaire. Sans qu’il
soit possible d’en anticiper précisément les trajectoires, cette perspective change
radicalement la façon dont les outils prospectifs (modèles, scénarios, récits) peuvent
être utiles. Créés pour un monde stable, ils peinent désormais à anticiper ces
basculements.
Dès lors, la question n’est plus seulement de produire des modèles ou des scénarios,
mais de comprendre dans quelle mesure ces outils restent adaptés pour éclairer des
décisions dans un environnement marqué par une incertitude accrue et des
interdépendances renforcées. Autrement dit : que deviennent nos repères lorsque les
conditions qui ont présidé à leur construction évoluent plus vite qu’eux ?
Ces questions sont d'autant plus pressantes que les outils, que ce soient de
modélisation, de scénarisation ou, plus largement, de représentation du futur, n’ont
jamais été aussi nombreux, aussi sophistiqués, aussi accessibles. Pourtant, cette
abondance ne se traduit pas mécaniquement par une accélération des transformations.
Un écart persiste entre la production des trajectoires et leur traduction en décisions
effectives.
Cet écart n'est pas un problème d'outil. Il est politique, culturel, organisationnel et
humain. Entre le moment où une trajectoire est dessinée et celui où une décision est
prise, il se passe quelque chose que les équations ne capturent pas. Qui décide qu'un
scénario est « crédible » ? Quelles médiations, quels formats, quels cadres de lecture
permettent à ces outils de devenir réellement opérants, c’est-à-dire capables d’orienter
l’action dans des environnements incertains ? C’est autour de ces questions que s’est
structurée la quatrième édition des Rencontres Académiques du Shift Project, organisée
le 31 mars 2026.
Les échanges s'inscrivent dans la continuité des travaux menés lors du séminaire
scientifique tenu à l’École de Physique des Houches en juin 2024, qui a réuni près de
soixante-dix chercheurs et praticiens issus de disciplines variées. En créant un espace
de travail commun entre sciences physiques, sciences sociales, design et prospective,
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ce séminaire visait à explorer les complémentarités entre différentes manières de
produire et d’utiliser des connaissances sur le futur.
Dans ce prolongement, deux tables rondes ont structuré les échanges de la soirée.
La première s’est attachée à la fabrique même des outils prospectifs. Elle a interrogé la
manière d’articuler des échelles multiples, d’intégrer des dimensions hétérogènes telles
que les dimensions biophysiques, économiques, sociales et d’ouvrir ces démarches à
une pluralité de savoirs, sans perdre en cohérence.
La seconde a mis ces outils à l’épreuve du terrain. Elle a exploré les conditions dans
lesquelles ces outils peuvent effectivement orienter l’action, en particulier dans des
contextes incertains. Les discussions ont notamment mis en avant un déplacement
progressif des critères de décision, de l’efficience vers la robustesse - entendue comme
la capacité à maintenir des orientations pertinentes dans une diversité de situations
possibles.
En fil conducteur, une interrogation plus large a traversé l’ensemble des échanges :
comment concevoir des dispositifs qui soient à la fois rigoureux sur le plan analytique et
réellement mobilisateurs dans la pratique, sans réduire la complexité des phénomènes
qu’ils cherchent à éclairer ?
Cette note n’est pas un manuel. Elle n’apporte pas de réponses, mais cherche à valoriser
les échanges de la soirée : en sélectionnant les points de convergence entre des
disciplines très différentes et en identifiant les questions qui restent ouvertes. Elle
s’adresse aussi bien aux chercheurs qu’à celles et ceux qui, au quotidien, doivent décider
sans attendre que les modèles soient prêts.
Zeynep Kahraman
Responsable monde académique et recherche
The Shift Project
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La fabrique des futurs : construire, faire-vivre, ouvrir
Les outils pour penser le futur n'ont jamais été aussi nombreux. Modèles climatiques,
scénarios macroéconomiques, récits prospectifs... Les organisations publiques et
privées disposent aujourd'hui d'un arsenal sans précédent pour anticiper, planifier, se
projeter. Et pourtant, l'écart persiste entre la production de ces trajectoires et leur
traduction en décisions effectives. Cet écart n'est pas un mystère de la volonté
humaine. Ce blocage vient de la nature même de nos outils. Conçus pour un monde
stable et linéaire, fondés sur des hypothèses de continuité et des logiques
d'optimisation, ils sont incapables de modéliser les ruptures brutales de l’Anthropocène.
Les trajectoires ne sont plus des courbes lisses, mais des successions de ruptures et de
réactions en chaîne que les équations classiques ne savent pas capturer.
Avec six frontières planétaires déjà dépassées, nous sommes entrés dans une zone de
turbulences qui impose aux organisations de revoir leurs priorités et de changer de
perspective. Au lieu de gérer l'incertitude à la marge, elles doivent placer les contraintes
physiques du monde au cœur de leur stratégie. Pourtant, les outils dont elles disposent
aujourd'hui ne sont pas faits pour relever ce défi.
C'est pour creuser cet écart, et pour explorer les voies d'une refondation des outils
prospectifs, que soixante-dix chercheurs et praticiens issus de disciplines rarement
réunies : sciences physiques, macroéconomie, design, prospective, sociologie,
géopolitique, ont passé cinq jours ensemble à l'École de Physique des Houches en juin
2024. Le choix du lieu n'était pas anodin. Fondée en 1951 par la physicienne
Cécile DeWitt-Morette, l'École des Houches est un haut lieu de la rigueur biophysique,
une institution où l'on raisonne à partir des lois de la thermodynamique et des contraintes
incontournables du monde physique.
Y convier des économistes, des designers, des prospectivistes et des stratèges
d'entreprise aux côtés de physiciens et de modélisateurs du climat, c'était partir du
principe que ces disciplines - qui ne donnent pas le même sens au mot « modèle », ne
travaillent pas sur les mêmes échelles de temps et ne se fondent pas sur les mêmes types
de preuves - avaient tout à gagner à se parler.
Pour un physicien, un modèle est une représentation soumise aux lois de la nature. Une
trajectoire n'est valide que si elle est physiquement possible : par exemple, si elle ne
consomme pas plus de métaux qu’il n’en existe sur Terre. Pour un économiste, le modèle
est une structure basée sur les chiffres du passé et les comportements des marchés. Une
trajectoire est jugée solide si elle est cohérente avec ce que les acteurs économiques
sont supposés faire demain. Pour un designer ou un sociologue, le modèle est un récit ou
une simulation sociale. Une trajectoire n'est valide que si elle est humainement
acceptable et fait sens dans la vraie vie. Elle doit tenir compte, par exemple, du fait qu'un
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ménage précaire ne peut pas remplacer sa voiture du jour au lendemain, même avec des
aides financières.
Ces trois conceptions portent le même nom. Ils ne font pas la même chose, et chacun,
dans sa logique propre, pointe une dimension réelle et nécessaire. Le pari de séminaire
aux Houches était de mettre ces visions en dialogue pendant cinq jours, dans l'espoir que
l'isolement propice à ce lieu crée les conditions d'un échange qui, en temps normal,
n'aurait pas lieu, et fasse émerger quelque chose qu'aucune discipline n'aurait produit
seule.
À l'occasion de la publication de la synthèse de ce séminaire1, la soirée du 31 mars
a cherché à faire connaître ces travaux au-delà de ceux qui y ont participé et pour les
confronter à la réalité de celles et ceux qui, au quotidien, doivent décider dans
l'incertitude.
Animée par Pierre-Baptiste Goutagny, chef de projet à IF Initiative et coordinateur de la
synthèse issue de ces travaux, la première table ronde prend appui sur ce document. Co-
rédigé par quatre des intervenants, il s’organise en quatre volets complémentaires :
• Les modèles biophysiques et macroéconomiques, qui constituent le socle
technique des exercices de projection ;
• La scénarisation prospective, pour explorer les futurs possibles et les rendre
appropriables par les organisations ;
• Les récits et les imaginaires, qui mobilisent le design pour incarner ces futurs et
en débattre collectivement ;
• La fabrique de la stratégie, qui interroge la manière dont ces outils nourrissent
concrètement la décision publique et privée.
Pour ouvrir les échanges, Pierre-Baptiste Goutagny a posé trois questions issues
directement des discussions de la semaine aux Houches :
• Comment intégrer dans un même exercice des échelles aussi différentes que le
temps long du climat et le temps court de la décision politique ?
• À quelles conditions ces outils produisent-ils de réels effets sur l'action ?
• Comment ouvrir cette fabrique des futurs à des acteurs et des perspectives qui en
sont habituellement absents ?
C'est autour de ces trois fils que les intervenants ont construit leur échange.
1 https://www.ifinitiative.com/ressources/modelisation-et-la-scenarisation-prospective-a-la-prise-de-
decision-strategique
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Le problème des échelles
La première limite n'est pas technique, mais épistémologique et Antoine Godin,
économiste à l'Agence Française de Développement, l’a énoncée avec une autodérision
assumée : : « La première chose à faire, c'est de ne pas écouter les économistes ».
Derrière le trait d'esprit, l'intention n'est évidemment pas de disqualifier sa propre
discipline, mais de pointer sa tendance à s'imposer comme langage dominant de tout
exercice de modélisation. Quand on modélise des futurs à l'ère de l'Anthropocène,
explique-t-il, la bonne démarche est d'abord de représenter les processus biophysiques :
leurs contraintes, leurs seuils, leurs irréversibilités avant de se demander comment
l'économie y réagit. Inverser cet ordre, c'est risquer de produire des modèles cohérents
en interne, mais aveugles à la réalité physique du monde.
À ce premier défi disciplinaire, il en a ajouté deux autres qu'il a formulés dans le même
souffle. Le défi spatial d'abord : la macroéconomie travaille à l'échelle nationale, mais la
biodiversité se joue à l'échelle des écosystèmes, la transition énergétique à celle des
bassins d'emploi. Ce qui se passe réellement sur les territoires échappe souvent aux
projections globales. Le défi temporel ensuite : comment construire des modèles
capables à la fois de représenter rigoureusement le présent et de projeter un monde
fondamentalement différent dans vingt ou trente ans ? La question pointe un enjeu de
fond. Un modèle ancré dans les données historiques pour être crédible aujourd'hui n'est
pas nécessairement équipé pour être transformatif demain.
Reconnaître ces défis, c'est une chose. Transformer cette reconnaissance en ressource
en est une autre. Valéry Michaux, enseignante-chercheuse à Neoma Business School,
apporte une réponse que la littérature internationale confirme depuis longtemps :
accepter que même les scénarios les plus quantitatifs abritent une part irréductible de
qualitatif. Les SSP du GIEC, les quatre trajectoires d'IF Initiative et autres, tous reposent
sur des choix narratifs initiaux qui permettent à des communautés scientifiques très
différentes de se coordonner autour d'un horizon commun avant que les modèles
mathématiques ne prennent le relais. C'est ce socle qualitatif partagé qui rend ces
scénarios robustes et appropriables par ceux qui doivent s'en servir.
Encore faut-il savoir à quoi les utiliser. Pas à prédire avec certitude, mais à explorer
l'incertitude. Face à l'incertitude du long terme, la tentation est de renoncer à se projeter.
C'est l'inverse que Valéry Michaux défend : « Plus on explore cette incertitude, plus les
décisions qu'on prend sont de bonne qualité. » Ce n'est pas le scénario produit qui
compte, c'est le travail d'exploration qu'il exige. Elle l'illustre par un cas devenu classique
: Pierre Wack chez Shell, qui n'avait pas convaincu la direction en montrant des courbes
sur un éventuel choc pétrolier, mais en la faisant travailler un an sur ses conséquences
concrètes. « Ce ne sont pas les futurs en tant que tels, c'est les fabriquer. » La valeur d'une
démarche prospective loge dans le chemin parcouru ensemble, pas dans le scénario
livré.
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Et pourtant les outils abondent, les scénarios se multiplient - ce qui amène une question
nouvelle. Si explorer l'incertitude est si utile, pourquoi cette surproduction ne produit-elle
aucun effet ? Thomas Gauthier, enseignant-chercheur à emlyon Business School, se dit
prêt à signer « un traité de non-prolifération prospective ». Cette inflation de visions à
2030, 2040, 2050 ou 2060 lui paraît tenir d’une réaction immunitaire : faute de savoir
comment s’orienter dans un monde où s’accumulent les anomalies climatiques,
énergétiques, géopolitiques, technologiques et sociales, les directions stratégiques
produisent des futurs en série.
Le problème, pointe-t-il, est que cette surproduction tourne à vide. Ces futurs
fonctionnent comme des dispositifs d'ajournement : ils dépolitisent les enjeux en les
convertissant en sujets techniques, et étirent indéfiniment le temps de la décision. « Ce
n'est jamais finalement si urgent que ça, puisque c'est encapsulé dans un scénario 2050,
on ne va pas se prendre la tête tout de suite en 2026, vis-à-vis de 2050. »
Tant qu’un futur reste plausible, qu’il ne viole aucune loi de la physique, il est jugé utile.
Pour Thomas Gauthier, ce critère de plausibilité ne peut plus tenir lieu d’alpha et oméga
de la prospective. La vraie question n’est pas de savoir si un scénario est crédible, mais
quelle pluralité de logiques institutionnelles il donne à voir. Si tous les futurs produits par
une entreprise reposent sur les mêmes contrats sociaux implicites, les mêmes
fondements de légitimité, les mêmes indicateurs sacralisés, leur diversité n’est
qu’apparente : ils racontent un seul et même monde décliné en variantes. D’où son appel
: « Il est absolument nécessaire de voir dans les scénarios corporate des scénarios
d’effondrements et des scénarios dans lesquels les indicateurs de la performance
d’entreprise sont une fois pour toutes dénaturalisés. »
Trois points d’acupuncture pour vérifier qu’un futur a vraiment fait
bouger
Comment savoir, alors, si un exercice de prospective a réellement infléchi quelque chose
? Thomas Gauthier a proposé trois « points d’acupuncture » empruntés au quotidien des
dirigeants. Le premier est l’agenda Outlook, qu’il a décrit comme « la télécommande
universelle du cadre en entreprise ». Si, dans les semaines qui suivent un travail
prospectif, l’agenda des dirigeants ne comporte ni nouveaux interlocuteurs, ni nouvelles
réunions, ni temps consacré à des sujets que l’exercice aurait fait surgir, alors « il ne s’est
rien passé et il ne se passera rien ». Le deuxième est la composition du conseil
d’administration ou de surveillance : s’il n’y siège personne capable de porter un futur «
ingrat », « non officiel » ou « inavouable », ces futurs alternatifs n’auront aucune place dans
les conversations décisionnelles. Le troisième est la batterie d’indicateurs de
performance. Tant que les tableaux de bord n’enregistrent que des grandeurs financières
classiques, les futurs marginaux n’ont rien produit, parce que c’est sur les indicateurs que
toute l’entreprise aligne ses comportements à chaque niveau.
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De l’optimum incertain à la trajectoire robuste
Ces trois points diagnostiquent le symptôme. Mais quel est le diagnostic ? Antoine Godin
a cherché plus loin, du côté de l'outil lui-même. Pour lui, ce qui empêche les futurs de
faire bouger les choses tient d’abord à l’épistémologie sur laquelle ils sont construits. La
plupart des modèles utilisés pour explorer l’avenir, a-t-il rappelé, reposent sur un socle
néoclassique : optimisation, anticipations rationnelles, hypothèse d’agents pleinement
informés. Cette épistémologie produit, dans son analyse, un système qu’il a qualifié
d’« auto-coincé », incapable de regarder ce qui se passe en dehors de ses propres
hypothèses. Tout utilisateur d’un modèle ou d’un scénario, a-t-il argué, devrait
commencer par se demander si l’épistémologie sous-jacente correspond à la réalité qu’il
cherche à éclairer.
Ce constat l'amène à proposer un changement radical de méthode : passer d'une logique
d'optimisation à une logique de robustesse. Là où une démarche d’optimisation s’épuise
à prédire un « optimum » précis mais par nature très incertain, la recherche de robustesse
vise l'inverse. Il ne s'agit plus de viser la trajectoire parfaite sur le papier, mais de
construire des stratégies capables d'atteindre leurs objectifs même dans des contextes
adverses ou radicalement polarisés. Pour l'économiste, la différence est fondamentale :
la première approche produit un chiffre ; la seconde produit une trajectoire qui tient
debout quand le monde s'écarte des prévisions. Ce changement de perspective modifie
en profondeur la manière même de concevoir et de construire un scénario de transition.
Élargir la fabrique : design, émotions, narration
Mais comment ouvrir cette fabrique à d'autres acteurs, d'autres perspectives, d'autres
visions du monde ? Ioana Ocnarescu, directrice de la recherche à Strate école de design,
l'admet sans détour : personne ne sait encore vraiment. Ce qu'elle sait, en revanche, c'est
qu'inviter ces voix à la table ne suffit pas. Il faut du temps passé ensemble, des formes
d'engagement qui sortent du répertoire habituel des modélisateurs.
Changer un futur, c'est aussi faire bouger les émotions et l'imagination de celles et ceux
qui le construisent. Pour Ioana Ocnarescu, il faut « muscler la prospective » et «
réapprendre à imaginer et réapprendre à s'émouvoir », ensemble. Cela commence par les
chercheurs eux-mêmes : assumer leurs propres émotions au lieu de les dissimuler
derrière une posture neutre, laisser leur passion guider leurs choix, lire davantage de
fiction – et de bonne science-fiction, registre qu'elle juge sous-représenté dans les écoles
de design comme d'ingénieurs. Dans le mot science-fiction, rappelle-t-elle, il y a le mot
science : ce genre exige un travail rigoureux d'enquête, de projection, de mise en récit à
partir de matériaux réels. C’est entraînement à imaginer sérieusement ce qui n'existe pas
encore.
Pour rendre cette conviction tangible, elle pose ce soir-là une boîte de céréales sur la
table. L'objet, imaginaire, représente un monde où les protéines animales auraient cédé
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la place à la farine de grillons, où Monsanto serait toujours là, mais sur un marché
d'insectes brevetés. Cet « artefact diégétique » ne prédit rien : il rend tangible un futur
possible, crée les conditions d'une conversation qui ne pourrait pas avoir lieu autrement.
La formule : « passer d'une image vaut mille mots à un objet qui vaut mille émotions ». Ces
objets ne sont pas là pour amuser, mais pour faire ressentir ce que les équations ne font
pas ressentir.
Thomas Gauthier clôt la table ronde par une proposition inattendue et assumément
provocatrice. Pour que les enjeux de l'Anthropocène cessent d'être des courbes que les
experts regardent ensemble et deviennent des réalités que les sociétés éprouvent, il
faudrait, dit-il, un rituel mémoriel. Comme le 11 novembre et le 8 mai ancrent la mémoire
des guerres dans le temps collectif, le jour du dépassement, ce moment où l'humanité a
consommé plus de ressources renouvelables que la Terre n'est en mesure d'en
renouveler, pourrait devenir un jour férié. Un jour férié pas comme les autres : une date
qui change chaque année et qu'on ne connaît qu'au dernier moment. On imagine les
agendas impossibles à planifier, les réunions annulées un lundi de juillet ou un jeudi de
septembre. L'idée fait sourire, mais elle dit quelque chose de sérieux : « On aurait un
moment, peut-être de communion nationale, européenne, mondiale autour de ces
notions dont il a été question aujourd'hui : incertitude, doute, trouble. » Comment
collectiviser l'expérience de ce qui ne se voit pas ?
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Faire atterrir : quand les outils de prospective rencontrent la
réalité des décideurs
Si la première table ronde a exploré comment se construisent les outils prospectifs, la
deuxième s'intéresse à ceux qui doivent s'en emparer. Marion Ferrat, responsable de
l'engagement chez IF Initiative et coordinatrice du séminaire des Houches, anime cette
séquence avec trois intervenants : Anne Clerc, conseillère au Secrétariat général à la
planification écologique (SGPE), David Laurent, délégué général adjoint chez Entreprises
pour l'Environnement (EpE), et Patrick Margaria, chef de projet prospective Europe au
Shift Project.
Pour ouvrir les échanges, Marion Ferrat a posé la question centrale qui traverse leurs
pratiques respectives : comment faire en sorte que des outils rigoureux sur le plan
analytique deviennent réellement opérants pour des acteurs dont les temporalités, les
langages et les contraintes n'ont souvent rien à voir avec ceux qui les ont conçus ?
Le scénario comme instrument de dialogue
Pour comprendre comment la prospective atterrit dans le monde réel, l'expérience
de David Laurent apporte un éclairage particulièrement instructif. En tant que délégué
général adjoint chez Entreprises pour l'Environnement, il a pu observer ce qui fonctionne
ou non lorsqu'on met les entreprises face à l'incertitude. Il a notamment coordonné deux
grands exercices. Le premier, ZEN 2050, visait la neutralité carbone de la France : un
objectif clair, un horizon défini, une approche très optimisée. S'il admet que l'exercice
ressemble au « paradis du scientifique », il en pointe immédiatement le piège : à force de
se concentrer sur une seule dimension, l’exercice tendait à lisser les interdépendances
entre secteurs et à invisibiliser certains effets systémiques. La gouvernance de la
biomasse, notamment, est apparue comme un angle mort majeur : chaque secteur
industriel planifiait sa décarbonation en mobilisant la même ressource, sans réaliser que
tous les autres faisaient de même. Pour réintroduire ces angles morts, une ouverture a
été faite vers d’autres disciplines, notamment la sociologie, intégrée directement au
travail de modélisation, ce qui a permis de révéler des points aveugles
cruciaux, notamment sur les hypothèses d'adoption technologique.
Le deuxième exercice, « Étape 2030 de la Transition Écologique », a tiré les leçons du
premier : horizon plus court, champ plus large, davantage de qualitatif. Ce glissement
vers la complexité a eu un coût : les résultats sont devenus moins tranchants, moins
aisément communicables. Mais il a produit quelque chose d'inattendu, mettre sur la
table des sujets que personne ne regardait. La sobriété, notamment est apparue comme
un levier puissant du fait de sa propension à limiter les dépendances aux ressources et
donc les vulnérabilités, une capacité appréciée dans un contexte d’incertitude
généralisée.
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Pour David Laurent, l'apport le plus durable de ces deux exercices ne tient ni au chiffre
produit, ni au scénario livré, mais à la transformation des participants. Le comité de
pilotage de ZEN 2050 réunissait trente entreprises issues de vingt secteurs : « ça les a
obligés à se parler ». Au sortir de l'exercice, ces entreprises avaient construit en commun
un cadre crédible et cohérent qu'elles comprenaient de l'intérieur ; elles se sont senties
capables, ensuite, de mener leurs propres exercices et de fixer des engagements climat
de long terme. Un scénario réussi, dans cette perspective, ne se mesure pas à la précision
de sa trajectoire mais à l'autonomie qu'il laisse derrière lui.
EpE a poussé la logique de dialogue jusqu'à organiser, en marge de ZEN 2050, une mini-
convention citoyenne et des cercles d'inspiration réunissant des experts extérieurs au
comité de pilotage. L'objectif était d’éprouver les conclusions dans des regards qui ne
partageaient ni le langage, ni les présupposés du collectif d'origine. Là encore, le scénario
n'était pas un produit fini ; c'était un objet à mettre en dialogue.
Ce double retour d'expérience conduit David Laurent à poser une question qui traverse
toute la soirée : un scénario est-il un instrument de dialogue ou une prévision ? « Ce sont
deux choses fondamentalement différentes. » Quand on traite un scénario comme une
prévision, on attend un chiffre, une trajectoire optimale, une réponse. Quand on le traite
comme un instrument de dialogue, on s'intéresse à ce qu'il révèle : les dépendances
invisibles entre secteurs, les risques d'une approche purement quantitative, les futurs
qu'on n'avait jamais envisagés. Dans un monde « un peu plus turbulent ces dernières
années », c'est cette seconde logique qui devient pertinente. Le sujet n'est plus
d'optimiser. C'est de stress-tester, de vérifier qu'une stratégie reste cohérente dans une
diversité de futurs adverses.
Et pourtant, très peu d'entreprises mobilisent directement les modèles intégrés que
produisent les chercheurs du GIEC, reconnaît David Laurent. En revanche, les résultats
de ces modèles alimentent un ensemble d'outils internes plus opérationnels : prix
carbone internes (shadow carbon cost)2 intégrés aux calculs de TRI (taux de rentabilité
interne) ou de VAN (valeur actuelle nette)3, analyses de cycle de vie prospectives,
dispositifs de pilotage de portefeuille produits comme le Sustainable Portfolio
Management4. C’est dans ce maillage discret que la prospective, in fine, atteint la
décision quotidienne. Reste un travail pédagogique considérable sur ce qu'est, ou n'est
pas, un scénario.
2 Prix carbone interne : une valeur fictive attribuée au carbone pour anticiper son coût futur dans les
décisions d'investissement.
3 TRI et VAN : outils financiers pour évaluer la rentabilité d'un investissement.
4 Sustainable Portfolio Management : outil permettant d'orienter l'ensemble des produits d'une entreprise
selon des critères environnementaux de long terme
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Opérationnaliser : l'urgence du concret
Ce défi d'atterrissage, Anne Clerc le connaît bien. Conseillère au Secrétariat général à la
planification écologique (SGPE), elle le vit différemment : son enjeu n'est pas de produire
de nouveaux scénarios, mais de rendre les grands objectifs nationaux compréhensibles
et utilisables par des élus et des territoires qui ne partagent pas le langage des
modélisateurs. Sa règle est simple : « Si on ne parle pas concret, on se noie. »
C'est pourquoi le quotidien du SGPE s'articule autour d'un travail de traduction,
transformant les grands objectifs nationaux en indicateurs purement physiques. Il s'agit
de compter les kilomètres de pistes cyclables ou les logements rénovés pour les décliner
ensuite région par région. Cet ancrage dans le réel a d'ailleurs eu un effet inattendu sur la
motivation de l'administration elle-même.
Lors de la dissolution de l'Assemblée nationale à l'été 2024, 80 % des directeurs
régionaux de l'environnement ont demandé à continuer le travail malgré l'incertitude
politique. Quand les équipes savent précisément ce qu'elles doivent faire et où elles vont,
une crise ne les arrête pas. « Mes équipes retrouvent le goût de l'action. Elles veulent que
ça continue », confie Anne Clerc."
Contre-intuitivement, le secteur le plus rassuré par cette traduction physique a été
l'industrie. Pour la première fois, les acteurs voyaient clairement où il fallait aller, à quel
volume, et selon quelle pente. « Pour l'automobile, ça voulait dire 10 % du parc roulant en
électrique en 2030 », rappelle Anne Clerc. Un chiffre raisonnable, à mille lieues de
l'injonction anxiogène à « changer de voiture demain matin ». Le concret a joué un rôle
d'apaisement : il a substitué une cible négociable à une menace diffuse.
Ce travail de territorialisation a révélé un obstacle inattendu avec l'absence totale de
langage commun. Pendant six mois, l'État et les collectivités se sont enlisés dans des
débats sur leurs méthodes de comptage respectives. Chacun mesurait les émissions à
sa façon, les cabinets d'audit avaient leurs propres indicateurs, les régions voulaient se
comparer sans base commune. Pour trancher ces discussions, l'administration a dû
imposer une exigence stricte en réclamant systématiquement une donnée applicable à
la France entière avec une fréquence de mise à jour équivalente. Cette standardisation
invisible de l'extérieur a exigé un an et demi d'efforts, mais elle a constitué le socle
indispensable pour rendre possible tout le reste du processus.
Une fois la cible nationale traduite en repères territoriaux, le SGPE applique un principe
simple : « voilà la théorie, maintenant emparez-vous-en ». Les élus modulent les curseurs,
moins de pistes cyclables, davantage de gestion forestière, mais doivent boucler le
budget départemental ou régional en gaz à effet de serre.
Le dispositif prend vie dans des réunions annuelles qui rassemblent l'État territorial, les
collectivités, les entreprises, les organisations professionnelles et le monde associatif,
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des acteurs qui travaillent rarement ensemble. Ce que produisent ces réunions va au-
delà de l'efficacité : c'est une compréhension partagée des enjeux et des contraintes de
chacun. Quelque chose de simple, mais qui manque presque partout ailleurs.
Car lorsque cette compréhension manque, le prix peut être élevé. L'épisode du délestage
électrique de 2022 en est l'illustration la plus frappante. Lorsque le risque de pénurie s'est
matérialisé après l'invasion de l'Ukraine, la plupart des grands groupes français ont
découvert qu'ils ne disposaient d'aucun plan pour faire face à une panne d'électricité
nationale. Pressés par l'urgence, ces entreprises ont fini par l'avouer : « Leur réponse,
c'était : on n'y a jamais pensé. On s'était dit inconsciemment qu'une panne d'électricité,
ça voudrait dire qu'on serait en guerre mondiale. » Faute d'avoir pris le temps de discuter
ensemble de ce qui pourrait mal tourner, ils se sont retrouvés démunis devant une crise
qu'ils n'avaient jamais jugé utile d'imaginer.
La montée d'échelle : ce que l'Europe ne fait pas encore
Patrick Margaria apporte à cette discussion une dimension supplémentaire : celle de la
cohérence entre pays. Le projet qu'il pilote au Shift Project compare treize prospectives
énergétiques issues de onze pays européens : de la Norvège à l'Espagne, de la Roumanie
au Royaume-Uni. Ce que cette lecture panoramique révèle est aussi simple qu'inquiétant
: chaque pays regarde midi à sa porte. Un pays planifie d'importer soixante-cinq
térawattheures d'hydrogène de France en 2050. D'autres séquestrent plus de carbone
que leurs forêts ne peuvent physiquement en absorber. Chacun optimise sa propre
trajectoire sans voir que ses hypothèses entrent en collision avec celles de ses voisins. «
Quand on les regarde point par point, on ne voit pas la difficulté. Mais quand on
commence à les regarder de façon globale, ça saute aux yeux. »
Ce manque de vision systémique européenne reste encore à construire. C'est un espace
de gouvernance qui attend d'être investi, car aucune instance n'a encore pleinement
mutualisé ce niveau d'analyse : « On pensait que c'était fait. On pensait que ce n'était pas
le rôle du Shift de faire une méta-vision des prospectives européennes. » ajoute
Patrick Margaria. Et ce qui manque, au fond, n'est pas tant une méthodologie qu'une
culture commune : cette capacité à partager les mêmes références, à donner le même
sens aux mêmes mots, avant même de commencer à comparer des trajectoires.
C'est ce qui manque aussi, selon lui, dans la plupart des exercices prospectifs européens
: le storytelling. « Si on veut embarquer le citoyen dans le projet, il faut lui raconter une
histoire. On ne peut pas lui dire seulement ce qui sera moins bien. Il faut dessiner un futur
désirable. » Des chercheurs travaillent déjà sur ce terrain, réunissant société civile,
syndicats, organisations diverses. Des idées parfois impraticables, mais qui font surgir en
chemin des pistes crédibles. C'est dans cet espace, entre la rigueur des chiffres et
l'imagination collective, que quelque chose peut se passer.
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Décider face à l’incertitude I The Shift Project I Avril 2026 14
Conclusion
Ce que cette soirée a mis en évidence ne tient pas dans une formule. Mais si l'on devait
en dégager un fil, ce serait celui-ci : l'écart entre la production de connaissances sur le
futur et leur traduction en décisions n'est pas un problème technique. C'est un problème
de culture, de langages qui ne se parlent pas, d'échelles qui ne s'articulent pas, de
disciplines qui s'ignorent, d'acteurs qui travaillent chacun dans leur sphère sans jamais
collaborer.
Les deux tables rondes l'ont montré chacune à leur façon. La première a rappelé que tout
outil prospectif repose sur des choix cachés : ce qu'on décide de modéliser, ce qu'on
laisse de côté, qui a le droit de construire le futur. Remettre en question l'épistémologie
d'un modèle avant de s'en servir n'est pas un luxe intellectuel, c'est une condition de
rigueur. La deuxième a montré que même les outils les mieux construits échouent à
produire des effets s'ils ne trouvent pas de prise dans la réalité de ceux qui doivent s'en
emparer. Territorialiser une trajectoire nationale en indicateurs physiques concrets,
standardiser un langage commun entre collectivités, mettre autour d'une même table
des acteurs qui ne se parlent habituellement pas : c'est ce travail invisible qui rend tout
le reste possible.
De part et d'autre, la même idée est revenue. On ne cherche plus la trajectoire parfaite.
On cherche celle qui tient la route même quand les choses ne se passent pas comme
prévu, dans une diversité de futurs possibles, y compris les plus adverses, y compris ceux
qu'on n'avait pas imaginés.
Ces Rencontres Académiques n'avaient pas vocation à épuiser un sujet qui, par nature,
ne se clôt pas. Elles visaient quelque chose de plus modeste et peut-être de plus utile :
créer les conditions d'un dialogue qui, d'ordinaire, n'a pas lieu entre des chercheurs qui
modélisent et des décideurs qui agissent, entre des disciplines qui ne partagent pas les
mêmes définitions des mêmes mots. C'était aussi le pari que le séminaire des Houches
avait formulé en 2024, et que la soirée du 31 mars a cherché à prolonger au-delà du cercle
de ceux qui y avaient participé.
Ce dialogue continuera. Un nouveau séminaire aux Houches est prévu en 2027, consacré
cette fois à l'articulation entre les différentes échelles, du local au global. Il y aura sans
doute de nouveaux modèles à questionner, de nouveaux objets à poser sur la table, et de
nouvelles façons d'imaginer ensemble ce que le futur peut être. En attendant, ce
document espère avoir fourni quelques repères utiles et des outils pour continuer à poser
les bonnes questions.
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