1936-2026 : 90 ans de la revue
Ifri Publications
2 juin 2026, 12:00
Texte de la source originale
page 7 éditorial -- 1 of 8 -- politique étrangère | 2:2026 I l est de pétulantes nonagénaires… Par respect, on ne décrira pas ainsi Politique étrangère : elle est pourtant là, plus vive que jamais, à obser- ver, décrypter nos mondes. Des mondes, elle en a vu passer. Des années 1930 du XXe siècle, avec les conflits ouverts ou promis, les perturbations naissantes au sud ou encore les projets d’ententes européennes, jusqu’au seuil des années 1930 du XXI e siècle, autour d’obsessions parallèles, comparables : la guerre qui vient ou est là, les mues des rapports de puissance, une Europe incertaine d’elle-même, un Moyen-Orient toujours en feu… Mêmes obsessions, mêmes observateurs, mêmes impuissances ? Sans doute, en ce que les instruments maniés sur la scène internationale n’ont pas fondamentalement changé, ressources de l’inventivité humaine : force, richesse, ruse, diplomatie et ententes provisoires… Oui encore parce que les problèmes internationaux sont rarement résolus : ils dépendent in fine de composantes humaines qui, naturellement, meurent et changent. Et pourtant non parce que des problèmes semblables se traduisent différemment au fil des changements de leur environnement, de leurs englobants. C’est la tâche de Politique étrangère que d’articuler ces deux niveaux de savoir : la permanence des défis internationaux et leurs métamorphoses suivant les évolutions des sociétés humaines. Qui eût imaginé en 1936 la scène d’aujourd’hui : les puissances décisives ne sont plus les mêmes, une nouvelle forme de mondialisation a ouvert les échelles des problèmes, les techniques ont révolutionné à la fois notre perception du monde et notre manière d’y être, d’y agir. Symbole, pourtant, de l’infinie répétition dans la nouveauté, de l’irrépressible nouveauté dans la reproduction du même : la guerre. Elle use de technologies dont on pense sans cesse qu’elles la changent décisivement – l’arme aérienne, le nucléaire, les moyens de frappe à distance développés dans les années 1990, les improvi- sed explosive devices (IED), le terrorisme sous toutes ses formes, les moyens d’information satellitaires, les drones d’aujourd’hui –, pour se retrouver fondamentalement devant les mêmes équations, définies par la tenue du terrain et le poids des hommes… On est dans ce numéro au cœur de ce balancement entre l’espoir de com- prendre – puisque notre histoire internationale est l’éternel recommence- ment de l’accumulation de savoirs et des moyens d’agir – et l’inquiétude (le désespoir ?) de ne pas maîtriser le nouveau, l’émergent – puisque, par définition, nous ignorons ses effets. 8 -- 2 of 8 -- Éditorial * * * On s’arrête d’abord ici sur les facteurs transversaux qui déterminent à la fois les plus graves problèmes d’aujourd’hui et les plus vastes défis d’avenir. Quel volume de population abritera la planète dans les décen- nies à venir et à la fin du siècle ? La « surpopulation » globale, référence des débats des dernières décennies, s’avère un mythe à dégonfler : à rythmes certes inégaux, la population du monde voit sa progression frei- née. C’est désormais l’inégalité des dynamiques et de leurs effets qu’il importe de penser. La capacité de survie de ces populations, globalement parlant, dépend aujourd’hui de trois facteurs fondamentaux : la sécurité alimentaire, la sécurité sanitaire et la sécurité énergétique – la dernière déterminant largement les deux premières. La décennie passée a montré comme ces trois niveaux de sécurité globale pouvaient être mis en cause par des événements ponctuels, imprévus dans les montages stratégiques : la pan- démie de Covid-19, l’agression russe sur l’Ukraine, l’agression américano- israélienne sur l’Iran. La pandémie de Covid-19, après plusieurs alertes qui n’avaient mobilisé que les spécialistes, a littéralement incarné une unicité du monde redéfinie par la révolution des circulations de toutes natures, tout en montrant l’inadaptation des structures d’alerte et de coopération internationales. L’agression russe a, comme l’attaque sur l’Iran, brutalement éclairé les effets mondiaux de crises qu’on pouvait bon an mal an hier délimiter : effets sur les circulations énergétiques et d’autres matières premières, d’engrais, de céréales… Cette unicité du monde – techniquement traduite par un système d’interdépendances – s’affirme particulièrement dans les domaines éner- gétique et climatique, et technologique. Un bouleversement du système énergétique se profile, avec l’électrification progressive des consomma- tions, mais il n’est pensable qu’avec de lourds investissements et des coopérations internationales soutenues, notamment au profit des espaces les moins développés du monde – en particulier l’Afrique. Les technolo- gies émergentes (surtout dans le domaine de l’information et de la com- munication) aideront certes à la transition énergétique, mais elles ébauchent dès maintenant un paysage international nouveau : peut-être un nouveau rapport entre puissances, un nouveau rapport entre États et monstres privés, de nouvelles définitions de normes régulatrices… Et puis, ce monde qui s’impose comme unique, et se montre pourtant éclaté, morcelé entre les vieilles et nouvelles compétitions, il faut bien le penser, le représenter. On a proclamé le naufrage des idéologies dans la 9 -- 3 of 8 -- politique étrangère | 2:2026 disparition de l’antagonisme Est/Ouest, ce qui ne témoignait à vrai dire que d’une vraie myopie politique. On recherche certes toujours les nou- velles idéologies globalisantes – elles arriveront peut-être plus vite que souhaité… En attendant, on joue des discours greffés sur les intérêts du moment (l’alliance des démocraties, le Sud global, l’Occident global…) et des facteurs de cristallisation que constituent les énoncés religieux, dont on put croire un temps qu’ils formeraient à nouveau une structure des jeux politiques mondiaux. Le débat est ouvert. Dans quelle mesure les solidarités culturelles et morales, éventuellement appuyées sur les énon- cés religieux, peuvent-elles peser sur le redécoupage du monde – même si l’on oublie les cartes trop grossières que suggérait voici quelques décennies l’affirmation de l’islam politique ? Qu’inventer, comme vision, que mettre en œuvre, comme moyens, pour tenter de maîtriser un monde où oppositions, rivalités, renvoient à la fois à de très classiques fantasmes et à des dynamiques brutalement nou- velles ? * * * Du maelström surnagent trois impressions. La complexité croissante de la scène internationale : les acteurs ayant prise sur le système sont de plus en plus nombreux mais la nature des problèmes les plus graves oblige au dialogue, à l’action collective. Deuxièmement, alors que cette action commune semble s’imposer, les éléments ébauchant une gouvernance col- lective – accords positifs, systèmes de prévention, de stabilisation des crises… – paraissent systématiquement démontés, remis en cause par un retour à l’unilatéralisme de la puissance. Troisièmement : si le monde est plus ouvertement violent, il n’est pourtant pas intégralement violent. Survivent des systèmes de modération, des recompositions s’essayant à de nouvelles coalitions, à des gouvernances au moins partielles, qui main- tiennent quelques équilibres. Il faut donc penser ces gouvernances fragmentaires à la fois comme des survivances et comme de nouveaux départs, continuer à penser rationnel- lement le nouvel ordre des puissances. Le droit international n’a pas dis- paru comme lien de coexistence entre les acteurs de la scène mondiale, non plus que les accords régulant les échanges commerciaux internatio- naux : simplement ni l’un ni les autres n’occupent plus l’espace idéolo- gique qu’on leur assignait voici trente ans. Leur rôle, leur poids, leur assise doivent être redéfinis – par exemple dans le domaine crucial de la limitation de la production et des exportations d’armements. 10 -- 4 of 8 -- Éditorial Pourtant, la coexistence relativement pacifique des communautés humaines ne dépend pas seulement des mécanismes réglés pour leurs négociations. Elle dépend aussi des sociétés elles-mêmes. Avec, aujourd’hui, deux interrogations essentielles. Que représente désormais « la démocratie » dans le bain des récits politiques dominants ; et, concrè- tement, comment vont « les démocraties », nos pays qui, voici trois décen- nies, se représentaient comme « l’horizon indépassable de notre temps » – quelles sont les conditions de leur stabilité, de leur progrès ? Questions décisives en particulier pour l’Union européenne… Et, dans ces conditions, dans ce cadre général, quel poids, quel rôle, pour les technologies émergentes ? Ces technologies seront-elles maîtri- sées, gouvernées raisonnablement (c’est-à-dire par la raison humaine et de manière cohérente avec la décision politique), ou s’imposeront-elles comme structure impensée de toutes les sociétés humaines, démocra- tiques ou non ? L’interrogation concerne tous les domaines de la vie sociale, mais spec- taculairement celui des conflits armés. Les technologies – vulnérabilité des réseaux de communication, transparence du champ d’affrontement, frappes à distance, légèreté des armes, etc. – modifient-elles fondamenta- lement le paysage des affrontements, donnant prise aux faibles, égalisant les rapports des forts, bouleversant l’organisation même des appareils militaires ? Ou ces technologies, une fois les novations digérées par les appareils, laisseront-elles pratiquement intactes les relations classiques de la guerre ? Une fois encore, les éléments de la réflexion sur la gouvernabilité du monde sont dispersés devant nous : institutionnels, techniques, philoso- phiques ou moraux… Mais si nous savons à peine le monde que nous vivons, que savons-nous du monde que nous voulons ? * * * Et pourquoi diable faire lever ces questions dans une revue, en applau- dissant ses 90 années ? D’abord parce que, pour tenter de penser incertitudes, impasses et ouvertures, nous sommes des héritiers. Sur les neuf décennies de Politique étrangère se sont inscrits tous les débats de temps changeants, dont notre temps se fait l’écho. Tous les grands spécialistes et intellectuels de ces décennies se sont exprimés dans notre revue, et nul ne peut faire comme si leurs réflexions ne touchaient pas notre présent. Dans l’explosion – ou 11 -- 5 of 8 -- politique étrangère | 2:2026 le minage – informationnel contemporain, leurs analyses sont un môle auquel peuvent s’ancrer raisonnements et découvertes d’aujourd’hui. Longtemps revue du Centre d’études de politique étrangère (CEPE) – cercle prestigieux réunissant pour l’essentiel diplomates et spécialistes de politique extérieure –, Politique étrangère s’appuie depuis 1979 sur l’Ifri qui a pris la suite du CEPE, c’est-à-dire sur un ensemble de chercheurs qui l’irriguent de leurs travaux. Politique étrangère n’est pas leur organe d’expression propre mais elle bénéficie de l’intelligence collective de l’Ifri et elle est le lieu privilégié des dialogues, des échanges, entre les cher- cheurs de l’Ifri et tous ceux qui veulent bien partager avec nous leurs interrogations et leurs recherches. Pour reprendre l’expression de Roland Barthes, Politique étrangère organise une véritable « mise en scène des idées », ouvrant très large la scène, et les idées… Loin d’être la juxtaposition arbitraire, hétérogène ou dictée par l’actua- lité de points de vue divers, une revue est ainsi un mode d’expression collectif, le produit d’une élaboration articulée et multi-voix. L’expression libre d’une volonté commune de comprendre, prête à parcourir tous les chemins nécessaires. Une fois encore, au temps du bombardement de poussières d’information, de l’interpellation tous azimuts d’une actualité qu’on nous vend comme la seule et pressante réalité, Politique étrangère veut prendre le temps, la hauteur et l’exigence nécessaires à la lecture du monde. Signe de notre liberté, nous avons, dans la dernière partie de ce numéro exceptionnel, demandé à des écrivains de divers continents de nous parler du monde qu’ils pouvaient rêver pour demain, qu’ils voyaient percer dans le quotidien d’aujourd’hui. Le résultat surprendrait sans doute nombre des autorités qui s’exprimèrent au fil des décennies dans la revue : mais nous savons que, pour l’international comme pour le reste, la poésie peut nous gifler de réalité. Il s’agit bien ici de parler de l’avenir à partir de ce que l’on est, d’imaginer les coexistences de demain à partir de celles – chaotiques souvent – d’aujourd’hui. * * * Les membres du comité de rédaction de Politique étrangère ont pris une part éminente à l’élaboration et à la réalisation de ce numéro anniver- saire : qu’ils trouvent ici le signe de notre reconnaissance. Ils s’inscrivent dignement dans la brillante lignée d’une revue qui aura bientôt vécu son propre siècle. Et que ceux qui les ont précédés, qui nous ont précédé, entendent l’amical et respectueux salut des héritiers. 12 -- 6 of 8 -- Éditorial Voici 185 ans, l’Enchanteur achevait ses Mémoires : « Des orages nouveaux se formeront, on croit pressentir des calamités qui l’emporteront sur les afflictions dont nous avons été accablés : déjà, pour retourner au champ de bataille, on songe à rebander ses vieilles blessures.1 » – éternelle redécouverte des malheurs prévus, des avenirs redoutés. Puis, réalisme ou mélancolie : « Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent d’autres peintres : à vous, messieurs. » Qu’il nous pardonne : nous restons là. Dominique David La conception du numéro spécial de cette revue doit tout aux membres de son comité de rédaction, et spécialement à Marc Hecker qui en co-assure la rédaction en chef. Notre particulière reconnaissance, pour une réalisation complexe, va à l’équipe de la revue : Amaranta Castanet, Sharleen Lavergne, appuyées de Mathilde Lewandowski. DD. 1. F.-R. de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, 1850, livre 44 e , chapitre 9. 13 -- 7 of 8 -- Je souhaite effectuer mes démarches en ligne ou par courriel/téléphone aJe me connecte au site www.revues.armand-colin.com, onglet « ÉCO & SC. POLITIQUE » aJe contacte le service clients à l’adresse [email protected] ou au +33(0)1 41 23 67 21 Découvrez nos nouvelles offres d’abonnement sur le site www.revues.armand-colin.com aBénéficiez de services exclusifs sur le portail de notre diffuseur aAccédez gratuitement à l’ensemble des articles parus depuis 2007 aChoisissez la formule papier + numérique ou e-only " En vous abonnant, vous consentez à ce que Dunod Editeur traite vos données à caractère personnel pour la bonne gestion de votre abonnement et afin de vous permettre de bénéficier de ses nouveautés et actualités liées à votre activité. Vos données sont conservées en fonction de leur nature pour une durée conforme aux exigences légales. 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