Structurer une démarche de conformité CSRD et devoir de vigilance
Decision Achats
11 juin 2026, 03:00
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Étape 1 – Diagnostiquer son assujettissement et sa maturité
La première étape d’une démarche de conformité CSRD et devoir de vigilance consiste à diagnostiquer l’assujettissement au regard des nouveaux seuils Omnibus 2026. Pour la CSRD, l’organisation est soumise aux obligations pleines si elle dépasse cumulativement 1 000 salariés et 450 millions d’euros de chiffre d’affaires net (avec un seuil complémentaire pour les sociétés cotées). Pour la CS3D, le seuil est porté à 5 000 salariés et 1,5 milliard d’euros. Au-dessous, l’organisation peut adopter volontairement le référentiel VSME comme cadre de reporting proportionné.
Cette analyse – qui doit être documentée et justifiée – détermine la trajectoire. Une ETI de 1 200 salariés et 480 M€ de CA reste soumise à la CSRD ; une ETI de 900 salariés et 600 M€ sort du périmètre légal mais reste exposée aux demandes des clients, banques et assureurs. Une clause de réexamen à horizon 2031 est par ailleurs prévue dans la directive Omnibus (un rapport de la Commission au Parlement et au Conseil étant attendu pour avril 2031, puis tous les trois ans), permettant à l’UE de modifier à nouveau le champ d’application. Les organisations qui sortent du périmètre aujourd’hui doivent maintenir un socle minimal documenté pour éviter une remise à niveau coûteuse en cas d’élargissement futur.
La maturité ESG existante constitue le second élément du diagnostic. Cartographier les données ESG déjà collectées (DPEF historique, Bilan Carbone®, questionnaires CDP, scoring EcoVadis), les politiques formalisées (politique achats responsables, politique HSE, code éthique), les outils en place (tableurs, outils HSE, modules ESG d’ERP), et la gouvernance (sponsor exécutif, équipe RSE dédiée). Cette photographie identifie les gaps prioritaires à combler – typiquement la collecte du Scope 3, l’analyse de double matérialité, ou la traçabilité audit des données.
Étape 2 – Réaliser l’analyse de double matérialité
La deuxième étape – l’analyse de double matérialité – est le socle méthodologique de la CSRD et structure l’ensemble du rapport de durabilité. Elle consiste à identifier les enjeux de durabilité matériels pour l’organisation selon deux dimensions complémentaires. La matérialité d’impact : quels sont les impacts (positifs ou négatifs, réels ou potentiels) de l’organisation sur l’environnement et la société ? La matérialité financière : quels sont les risques et opportunités ESG qui peuvent affecter la performance financière de l’organisation ?
La démarche s’organise en quatre étapes. Cartographier les enjeux ESG pertinents pour le secteur (en s’appuyant sur les référentiels existants : ESRS, GRI, SASB, frameworks sectoriels). Évaluer chaque enjeu sur les deux dimensions d’impact et financière, avec une grille de cotation (ampleur, étendue, irréversibilité pour l’impact ; probabilité, ampleur financière pour la matérialité financière). Dialoguer avec les parties prenantes (collaborateurs, fournisseurs, clients, investisseurs, ONG, régulateurs) pour valider les priorités. Représenter dans une matrice de double matérialité les enjeux retenus, prioriser et documenter.
Les enjeux retenus comme matériels – typiquement entre 10 et 20 pour une organisation moyenne – déterminent ensuite les datapoints ESRS qu’il faudra collecter et publier. Avec la simplification Omnibus, le nombre de datapoints obligatoires est réduit d’environ 61 % (et de plus de 70 % en incluant la suppression de tous les datapoints volontaires), mais l’analyse de double matérialité reste obligatoire et conditionne la pertinence du reporting. C’est elle qui distingue un rapport stratégique d’un simple exercice de remplissage. Une option d’approche « top-down » et la définition d’une liste de sujets dont la prise en compte est facultative figurent par ailleurs parmi les simplifications introduites par les ESRS révisés.
Étape 3 – Auditer les contrats fournisseurs et structurer la collecte Scope 3
La troisième étape – auditer les contrats fournisseurs – est devenue prioritaire avec le value chain cap introduit par l’Omnibus. Les directions achats doivent passer en revue l’ensemble des clauses contractuelles ESG, des questionnaires fournisseurs, des demandes de scoring et identifier celles qui excèdent le référentiel VSME pour les partenaires de moins de 1 000 salariés. Toute clause contraire est désormais nulle et susceptible de sanctions.
La pratique recommandée consiste à structurer une architecture à trois niveaux dans les questionnaires fournisseurs. Niveau 1 – fournisseurs PME (< 1 000 salariés) : référentiel VSME exclusif. Niveau 2 – ETI (entre 1 000 et 5 000 salariés) : ESRS simplifié ciblé sur les enjeux matériels identifiés. Niveau 3 – Grands comptes (> 5 000 salariés) : CSRD/CS3D complet, données auditées. Cette différenciation respecte le value chain cap tout en garantissant la collecte des données nécessaires au Scope 3 et au devoir de vigilance.
La collecte du Scope 3 – qui représente une part majoritaire de l’empreinte carbone dans la plupart des secteurs, et jusqu’à 92 % selon les analyses du CDP pour les entreprises européennes – devient l’enjeu data central. Sans données primaires fournisseurs, les organisations sont contraintes de s’appuyer sur des estimations sectorielles ou des données agrégées (spend-based, activity-based), au risque de fausser l’évaluation de l’empreinte. Les acteurs comme EcoVadis (scoring ESG fournisseurs), Provigis (collecte documentaire conformité), Tennaxia, Tapio ou Reporting 21 structurent désormais leurs offres autour de cette tension entre value chain cap et exigence Scope 3.
Étape 4 – Choisir l’outillage et structurer la gouvernance de la donnée
La quatrième étape – choisir l’outillage logiciel – combine plusieurs critères. Le fit fonctionnel : analyse de double matérialité, gestion ESRS, calcul carbone Scope 1-2-3, génération de rapports CSRD au format ESEF / XBRL (balisage numérique obligatoire), modules de veille réglementaire. Le fit organisationnel : interface intuitive pour les contributeurs métier, workflows de validation, traçabilité audit. La maturité réglementaire : capacité de l’éditeur à intégrer rapidement les évolutions (Omnibus 2026, ESRS révisés, VSME).
Le marché propose plusieurs familles de solutions. Les éditeurs français spécialisés – Tennaxia (depuis 2001, 115 collaborateurs), Reporting 21 (ex-Sirsa, racheté par Cority en septembre 2022) – combinent expertise réglementaire, hébergement en France et accompagnement consultant. Les éditeurs internationaux – Workiva, Wolters Kluwer CCH Tagetik ESG, Enablon (Wolters Kluwer), Diligent ESG – offrent une couverture mondiale et un balisage ESEF/XBRL natif. Les plateformes carbone-conformité – Tapio (Belgique), Sweep, Sami, Greenly – combinent calcul carbone et reporting durabilité. Les spécialistes vigilance fournisseurs – EcoVadis, Provigis – adressent le périmètre Scope 3 et devoir de vigilance.
Au-delà du choix de l’outil, la gouvernance de la donnée ESG détermine la pérennité du dispositif. Trois leviers structurent cette gouvernance. Premier levier : la désignation d’un sponsor exécutif (typiquement directeur financier, directeur RSE ou secrétaire général) responsable de la qualité et de la traçabilité des données ESG. Deuxième levier : la formalisation d’un protocole de reporting définissant pour chaque indicateur la définition, la source, la méthode de calcul, le périmètre, la fréquence de mise à jour, le justificatif documentaire. Troisième levier : la règle Comex « d’où vient ce chiffre ? » – capacité à répondre en 30 secondes par la définition, source, méthode, date et justificatif. C’est cette discipline managériale, plus que la sophistication technologique, qui distingue les organisations matures des autres.
Une dernière recommandation transverse : la conformité réglementaire ne doit pas être une fin en soi. Les organisations qui transforment cette contrainte en avantage stratégique sont celles qui intègrent la donnée ESG à leurs arbitrages business (sélection fournisseurs, décisions d’investissement, ciblage clients, stratégie commerciale). C’est ce basculement vers une démarche pilotée par la donnée et orientée valeur qui marque la différence entre une mise en conformité subie et une stratégie de durabilité créatrice de valeur. Avec l’allègement réglementaire de l’Omnibus, cette logique devient le facteur de différenciation entre les organisations qui maintiennent leur trajectoire et celles qui désengagent – au risque d’une remise à niveau coûteuse à l’horizon 2031.
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