La mutation aérobalistique : une première approche

Areion24.news Le Blog de Joseph Henrotin
10 juin 2026, 06:00

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Bataille d’Idlib, guerres du Haut-Karabagh, d’Ukraine, d’Iran : les guerres et opérations récentes ont pour point commun une combinaison complexe de drones de toutes natures, de missiles balistiques et de croisière et d’avions de combat, tandis que s’épanouissent les débats autour du « multidomaine ». Mais derrière les systèmes d’armes, une mutation plus profonde est à l’œuvre et ses enjeux pour les forces armées, comme pour la stratégie aérienne, sont majeurs. L’histoire de l’art de la guerre est marquée par une série de moments pivots et, s’il fallait définir une théorie aérobalistique, on pourrait en retenir quelques-uns. 2006 : le Hezbollah engage une campagne aérobalistique majeure contre Israël. 2015 : disposant pourtant d’une armée de l’air puissante, la Corée du Sud surprend le monde en rendant public un vaste programme de missiles balistiques et de croisière à charge conventionnelle qui devra, dans l’hypothèse d’une guerre avec Pyongyang, étoffer sa kill chain. 2017 : l’État islamique utilise les premiers drones permettant de larguer des grenades. Entre – temps, ce type de système de frappe a proliféré, pratiquement toutes les armées du monde disposant de microdrones. Février 2020 : durant la bataille d’Idlib, la Turquie utilise pour la première fois des drones tactiques dans des missions d’interdiction du champ de bataille, détruisant une centaine de véhicules et stoppant net une avancée syrienne. Décembre 2020 : la guerre d’Artsakh démontre l’utilité des munitions rôdeuses (1). La deuxième guerre d’Ukraine, à partir de février 2022, consacre le rôle et la diversification des drones : ciblage d’artillerie, lutte contre les véhicules, frappes dans la profondeur, mais aussi frappes antipersonnel. Aux omniprésents drones FPV (First person view), il faut ajouter le rôle des missiles balistiques et de croisière – y compris les OWA-UAV (One way attack – Unmanned air vehicle) (2) – et, finalement, un changement de mode de guerre. Les guerres de Gaza et les actions iraniennes de 2025 et 2026 montrent l’importance des vecteurs aérobalistiques et qu’il est possible pour un État, l’Iran, d’abandonner en bonne partie son aviation au profit de la missilerie dans un véritable « échange aérobalistique » (3). Ces « moments » masquent cependant des évolutions plus diffuses : dès la fin des années 2010, plus aucun mouvement de Boko Haram ne se fait sans reconnaissance préalable par drone. Dans l’est de la République démocratique du Congo, les actions du M23 doivent beaucoup aux drones rwandais (4). Dès 2024, les drones deviennent un outil central de la guerre civile au Myanmar. En juin 2025, la police haïtienne utilise des drones FPV pour frapper dans les maisons où des gangs se sont retranchés. Les cartels mexicains en sont également dotés, comme nombre d’acteurs irréguliers. L’ampleur d’un phénomène En fait, plus aucune zone de conflit n’est exempte de l’emploi de drones, à des degrés divers ; et si seuls quelques États utilisaient des drones MALE (Medium altitude, long endurance) et tactiques en 2006, vingt ans plus tard, pratiquement toutes les armées du monde sont dotées de systèmes qui se sont largement diversifiés et simplifiés (voir tableau ci-dessus). Certes, les drones et autres munitions téléopérées/rôdeuses attirent l’attention – d’autant qu’ils sont les candidats naturels à l’usage des Intelligences artificielles (IA) (5) –, mais ils ne sont pas les seuls vecteurs aérobalistiques. L’aviation « classique » évolue naturellement, d’autant plus que de nombreux effecteurs déportés sont en cours de conception et vont accroître la liberté d’action des forces aériennes (6). Les aviations navales elles – mêmes mutent : là aussi l’avion de combat reste pertinent, mais l’usage de drones devient pour plusieurs marines un ticket d’accès aux aéronavales (7). Parallèlement, les munitions aériennes évoluent également, offrant des portées de plus en plus importantes, mais aussi une diversification de ce qui représente l’effecteur terminal des frappes air-sol. L’emploi de l’hélicoptère de combat change lui aussi (8). Il faut y ajouter les variétés de la prolifération balistique. D’une part, sa manifestation à bas bruit, passant par l’achat de missiles de courte portée, tels que les ATACMS (Army tactical missile system), CTM‑290 et autres PrSM (Precision strike missile), mais aussi par la « missilisation » de roquettes, qui deviennent de ce fait des missiles sol-sol (9). D’autre part, le développement de nouveaux types d’engins et le choix par certains États – Chine, Corée du Sud, Corée du Nord – de disposer de missiles de portées moyenne et intermédiaire à charge conventionnelle, auxquels il faut ajouter la Russie (Oreshnik) et, potentiellement, la France avec le Missile balistique de théâtre (MBT), ainsi que le Japon, avec un planeur hypersonique. Enfin, on observe également des changements majeurs dans le domaine des missiles de croisière, avec l’arrivée d’engins de milieu et de bas de trame (10).