Scope 3 : les achats face au défi carbone - Decision-achats.fr

Decision Achats
11 mai 2026, 13:55

Texte de la source originale

Accueil / #Stratégie achats / #RSE & Achats durables Un directeur achats d’un grand groupe industriel ouvre son tableau de bord, un matin d’automne. Son entreprise vient de publier ses engagements climatiques avec fierté, réduction de 40 % des émissions d’ici 2030, trajectoire alignée sur 1,5°C. Mais ce qu’il voit à l’écran raconte une autre histoire : sur les 2 500 fournisseurs sollicités pour remonter leurs données carbone, moins de la moitié ont répondu. Et parmi les réponses reçues, beaucoup sont incomplètes, voire inexploitables. Ce décalage n’est pas une exception. Il traduit une réalité opérationnelle encore largement sous-estimée : la décarbonation des entreprises dépend désormais autant de leurs fournisseurs que de leurs propres actions. L’angle mort des stratégies climatiques Le combat contre le réchauffement climatique passe par les entreprises — mais surtout par leur capacité à décarboner leur chaîne de valeur. Les multinationales représentent à elles seules près de 20 % des émissions mondiales de CO₂, en incluant leurs chaînes d’approvisionnement. Et l’essentiel de cet impact ne se trouve ni dans leurs usines ni dans leurs bureaux. Il se situe ailleurs : chez leurs fournisseurs. Et chez les fournisseurs de leurs fournisseurs. Le Scope 3, ces émissions indirectes que l’on ne maîtrise pas directement, représente souvent 70 à 80 % de l’empreinte carbone réelle d’une entreprise. Autrement dit : une stratégie climatique ambitieuse qui ignore la chaîne fournisseurs reste incomplète, et de plus en plus difficile à défendre. Les pionniers avancent Certaines entreprises commencent pourtant à structurer leur approche. Chez Moët Hennessy, la question s’est posée avec acuité : comment évaluer la maturité carbone de ses 30 000 fournisseurs, dont plus d’un quart emploient moins de dix personnes ? Comment collecter des données complexes sans désengager des partenaires déjà très sollicités ? Lire aussi : NaTran : les 158 kilotonnes de CO2 que les acheteurs doivent minimiser. La réponse ne s’est pas trouvée dans une injonction supplémentaire, mais dans une organisation progressive de la collecte d’information, pensée pour limiter la charge côté fournisseurs tout en améliorant la qualité des données. Chez TAG Heuer, la démarche est allée encore plus loin. Pour établir leur premier bilan carbone en 2023, les équipes ont cherché à remonter la traçabilité de certaines chaînes de valeur jusqu’aux rangs 4 ou 5, là où, auparavant, il n’existait aucune visibilité. « Nous avons pu remonter là où nous n’avions aucune visibilité auparavant », confie leur directeur achats. Une profondeur encore rare dans l’industrie. Sur le papier, les ambitions sont élevées. Sur le terrain, elles se heurtent à des obstacles très concrets. Les fournisseurs, PME pour la plupart, manquent de ressources, d’outils, parfois même de compréhension de ce qu’on leur demande. Remplir un questionnaire carbone n’est pas un réflexe pour une entreprise de 15 personnes dont le cœur de métier est de livrer des composants à l’heure. Les relances s’accumulent. Les données remontées restent partielles. Les taux de réponse stagnent. Dans l’industrie, certaines organisations observent des taux de réponse inférieurs à 50 % sur leurs campagnes internationales, malgré des dispositifs structurés. Ce n’est pas faute de volonté, c’est faute de conditions opérationnelles adaptées. De la mesure à l’engagement : un enjeu de performance Mesurer ne suffit pas, surtout lorsque les données sont lacunaires. La question n’est plus seulement “comment collecter plus de données ?”, mais “comment créer les conditions d’un engagement durable ?” Cela suppose de faire évoluer les pratiques : passer du contrôle à la collaboration, proposer des parcours progressifs adaptés à la maturité des fournisseurs, simplifier les démarches et donner du sens à chaque sollicitation. Lire aussi : Baromètre des achats responsables 2026 : les données carbone restent le talon d’Achille Chez Sercel, ce changement de méthode a produit des résultats concrets : en structurant un parcours dédié à la décarbonation, intégré aux processus achats, l’entreprise a atteint un taux de réponse supérieur à 70 % auprès de ses sous-traitants internationaux. Un suivi en temps réel qui transforme la collecte en véritable levier de pilotage. Des groupes comme EGIS expérimentent de leur côté des chartes éco-responsables intégrées dès l’entrée en relation fournisseur : une première étape vers un pilotage carbone ancré dans le quotidien des achats. La transition se joue dans les chaînes de valeur Ces initiatives convergent vers une même réalité : la transition climatique des entreprises ne se décrète pas depuis un siège social. Elle se construit, fournisseur par fournisseur, dans la qualité des outils, la clarté des attentes et la capacité à embarquer un écosystème souvent fragmenté. Les entreprises les plus avancées ont compris qu’aligner leur chaîne fournisseurs n’est pas une contrainte supplémentaire. C’est un enjeu de performance globale, et, de plus en plus, un facteur de crédibilité. Le directeur achats du début de notre histoire referme son tableau de bord. Il sait désormais que le problème n’est pas seulement dans les chiffres, il est dans la capacité à mobiliser tout un écosystème. L'auteur : Laurent Luce est s enior product marketing manager chez Aprovall , spécialiste des enjeux achats, risques fournisseurs et transformation des chaînes de valeur.