pe2 2026 de montbrial
Ifri Publications
11 juin 2026, 00:40
Texte de la source originale
politique étrangère | 2:2026
Une nouvelle voie pour l’Europe
Par Thierry de Montbrial
Thierry de Montbrial, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, est le
fondateur et président de l’Ifri ainsi que de la World Policy Conference.
La construction européenne est historiquement indissociable de la constitu-
tion, à la fin du second conflit mondial, d’un monde atlantique contrôlé par
les États-Unis. Les élargissements successifs et la révision de la politique
américaine mettent à bas les conceptions sur lesquelles s’est construite
l’Union européenne depuis la chute de l’URSS. Il est sans doute temps de
retrouver la voie d’ensembles plus divers, correspondant aux degrés d’enga-
gement et aux intérêts des États du Vieux Continent.
politique étrangère
Pour comprendre les enjeux, à la fin de la neuvième décennie de Politique
étrangère, en particulier pour l’Europe, il importe d’abord de s’entendre
lucidement sur les grands traits de l’histoire du système international
depuis la naissance de notre revue en 1936. En ce temps-là, l’Europe avait
déjà perdu le contrôle et, pour les esprits les plus éclairés, non seulement
le rêve wilsonien de la sécurité collective s’était évanoui, mais la marche
vers une possible nouvelle guerre mondiale était engagée. Le monde qui
disparaît aujourd’hui est celui de 1945 (marqué symboliquement par la
création de l’ONU et les institutions de Bretton Woods) et de 1947 (sym-
boliquement : le début de la « guerre froide »).
En réalité, ce monde d’hier – il faut bien l’appeler ainsi et rebaptiser
« d’avant-hier » celui de Stefan Zweig – est mort une première fois entre
1989 (symboliquement : la chute du mur de Berlin) et 1991 (l’éclatement
de l’Union soviétique). La plupart des observateurs occidentaux ne l’ont
pas vu immédiatement, car ils ont voulu interpréter la chute de l’empire
russe comme l’annonce de la victoire définitive de la démocratie libérale
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et de l’économie de marché, les deux étant pensées comme un couple
indissociable. En d’autres termes, par parti pris idéologique, ils ont rejeté
toute idée d’hétérogénéité politique et de coexistence pacifique dans le
futur système international, comme si l’Occident incarnait le Bien et en
avait le monopole. Le but était, toujours symboliquement, « la fin de l’His-
toire », l’erreur de jugement sur laquelle un Francis Fukuyama a fondé sa
notoriété ; une fin de l’Histoire inséparable d’un progrès technologique
qu’on ne qualifiait pas encore de numérique et encore moins, en français,
de « digital ».
Ainsi la « mondialisation libérale », à laquelle le monde communiste
n’était évidemment pas préparé, a-t-elle succédé à la « guerre froide ».
Préparée par les règnes de Margaret Thatcher au Royaume-Uni (1979-
1990) et de Ronald Reagan aux États-Unis (1981-1989), elle s’est étendue
sur deux décennies, à cheval sur l’an 2000. Le retour du tragique s’était
pourtant manifesté en Europe dès les années 1990 avec la guerre de séces-
sion en Yougoslavie, dont on ne parle plus guère, comme si on voulait
croire que la guerre d’Ukraine était la première en Europe depuis la
Seconde Guerre mondiale. Dès la première décennie du nouveau siècle/
millénaire, le retour de l’Histoire, avec ses complexités, s’est manifesté
autour d’événements comme le 11 septembre 2001, le raidissement de la
Russie post-soviétique et la réapparition de crises économiques et poli-
tiques d’un genre que l’on avait cru disparu (symboliquement : la faillite
de Lehman Brothers en 2008 ou l’échec des mal nommés « printemps
arabes » de 2011).
D’où vient l’Union européenne ?
Mais ne nous précipitons pas, et revenons sur certains aspects du monde
d’hier. C’est tout naturellement que l’on doit commencer par la vieille
Europe, qui n’avait pas encore complètement fait son deuil de la position
centrale qu’elle occupait dans le monde d’avant-hier. Le point sur lequel
je veux insister est douloureux. Avant de le formuler, on se rappellera
qu’en politique, intérieure comme extérieure, les observateurs devraient
toujours s’imposer de distinguer clairement entre les niveaux de l’analyse
d’un côté, de l’idéologie ou de la propagande de l’autre.
Entré moi-même en scène en 1973 dans le domaine de la politique inter-
nationale avec la création du Centre d’analyse et de prévision du minis-
tère des Affaires étrangères 1 sous Georges Pompidou et Michel Jobert, et
ne l’ayant jamais quitté, je suis depuis longtemps arrivé à la conclusion
1. Aujourd’hui CAPS : Centre d’analyse, de prévision et de stratégie.
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Pour les Américains,
les « institutions
transatlantiques »
forment un tout
Une nouvelle voie pour l’Europe
que la vision réellement opérationnelle, et donc assumée, des architectes
de la construction européenne depuis la Seconde Guerre mondiale, est
celle qu’expriment les Américains quand ils parlent des « institutions
transatlantiques » comme formant un
tout : un grand marché s’étendant poten-
tiellement à toute l’Europe géographique
et ouvert sur tous les fronts (investisse-
ments, services, y compris pour les marchés
publics…) aux intérêts américains, dans le
cadre d’un protectorat garanti par Washing-
ton. Les États-Unis ont toujours veillé à garder le contrôle de l’attelage,
notamment dans le domaine monétaire (hégémonie du dollar). Ils ont
toujours souligné l’insuffisante contribution des Européens au « partage
du fardeau » (burden sharing) en matière de défense et dénoncé leur
appétence pour le rôle de « passager clandestin » (free rider), tout en
s’employant à empêcher leurs partenaires de devenir véritablement indé-
pendants. Depuis sa première élection à la Maison-Blanche en 2016,
Donald Trump n’a fait qu’enfoncer brutalement le clou à cet égard. Et, au
moins jusqu’à la guerre d’Ukraine, engagée en février 2022, la Commu-
nauté/Union européenne (UE), ou même la France, n’ont jamais sérieuse-
ment cherché à se donner les moyens politiques et économiques crédibles
d’une défense autonome. Sans doute les pères fondateurs de la Commu-
nauté, ou certains d’entre eux, ont-ils pu caresser le rêve d’une fédération
(avec pour modèle les États-Unis d’Amérique), mais sans s’astreindre
sérieusement à une analyse approfondie des conditions nécessaires à la
réussite d’une greffe aussi ambitieuse.
Quoi qu’il en soit, j’ai l’intime conviction qu’avec la multiplication des
élargissements autour de la chute de l’Union soviétique et surtout après,
l’afflux des candidatures a été motivé moins par un rêve que par des
intérêts immédiatement nationaux, au sens le plus classique. Mais en
vérité cela n’a-t-il pas toujours été le cas, de manière assez explicite dans
la pensée de Konrad Adenauer par exemple ? Celles et ceux qui, après la
chute de l’URSS, ont participé aux discussions avec les anciens pays du
pacte de Varsovie candidats à l’UE et à l’Organisation du traité de l’Atlan-
tique nord (OTAN) avaient bien saisi leurs intentions : les États-Unis pour
la sécurité, l’UE pour l’économie. Ce schéma convenait aux intérêts améri-
cains, déjà manifestes dans les années 1990 pendant la guerre de décom-
position de la Yougoslavie, et dont la formulation était élargie au tournant
du siècle par le néo-conservatisme incarné par George W. Bush, en vue
d’encourager activement, voire d’imposer, le regime change au Moyen-
Orient (Irak, 2003) ou dans les États issus du démantèlement de l’URSS,
en particulier en jouant de leurs diasporas.
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Pour mieux comprendre ce que Kissinger appelait The Troubled Partner-
ship2
, il faut assurément se rappeler les années 1950 et le temps de la
décolonisation, surtout à partir du moment où, avec la défaite de la
France à Diên Biên Phu (1954), les États-Unis ont commencé à diviser la
planète en trois groupes d’États (à géométrie variable pour le deuxième
et le troisième) : l’Ouest (le « monde libre »), l’Est (l’URSS et ses affidés)
et enfin le Tiers-monde (l’expression est d’Alfred Sauvy, en 1952), c’est-à-
dire les empires coloniaux européens et les pays socialistes/communistes
non alignés. Sans suffisamment prêter attention aux poussées proprement
nationalistes qui pouvaient se cacher sous les apparences du commu-
nisme, on commença alors outre-Atlantique à craindre que la tache rouge
qui menaçait l’Europe et couvrait déjà une grande partie du continent
euroasiatique ne s’étende, recouvrant peu à peu le Tiers-monde dans sa
totalité, mettant en danger les voies de communication et l’accès aux res-
sources, notamment le pétrole du Moyen-Orient.
C’est dans ce contexte, et celui de la création de l’État d’Israël huit ans
plus tôt, que le colonel Nasser, après sa prise de pouvoir, tenta le coup
de poker de la nationalisation du canal de Suez et le gagna, alors que la
France et le Royaume-Uni avaient la supériorité militaire, sous l’effet d’un
diktat américain parfaitement inamical à l’égard des Européens – pour
user d’une litote. Cet épisode majeur de l’histoire de l’après-guerre mit
un terme à la puissance européenne dans le monde, à laquelle se substitua
dès lors la rivalité entre les deux « superpuissances ». En France, l’affaire
du canal de Suez a grandement contribué à renforcer la politique d’indé-
pendance nationale après 1958, dans les marges étroites que laissaient au
général de Gaulle l’économie de la France et, politiquement, des événe-
ments comme le blocus de Berlin en 1961 ou la crise des missiles de Cuba
de 1962.
Pour compléter ce tableau succinct, je rappellerai encore la mise en
place de l’arms control dans les années 1960 pour conjurer le risque d’une
guerre nucléaire accidentelle, puis l’avènement de la détente appelée à
dominer les années 1970 sur le théâtre central, en dépit des nombreuses
épreuves qui devaient marquer cette décennie, notamment au Moyen-
Orient (guerre du Kippour, chocs pétroliers) et en Asie de l’Est (guerre
du Vietnam, tragédie du Cambodge), cependant que la diplomatie de la
maîtrise des armements continuait de s’approfondir.
2. H. Kissinger, The Troubled Partnership: A Re-Appraisal of the Atlantic Alliance, New York, McGraw-Hill
Books, 1965.
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Une nouvelle voie pour l’Europe
Quiconque a pris le temps de regarder d’un peu près les politiques
étrangères des États membres de la Communauté européenne, sans se
laisser aller aux éléments du langage politiquement correct de l’époque,
sait que l’harmonisation des visions des uns et des autres n’allait nulle-
ment de soi. C’est ainsi qu’à l’époque du général de Gaulle, les parte-
naires de la France n’eurent de cesse d’obtenir l’élargissement au
Royaume-Uni, pour faire contrepoids à Paris. Satisfaction leur fut donnée
par Georges Pompidou. Pour l’Allemagne fédérale de Willy Brandt,
l’objectif fondamental était le rapprochement avec la République démo-
cratique allemande (RDA), et donc l’URSS, en vue d’aboutir à une réuni-
fication au sein d’une Europe de l’Ouest à la limite équidistante entre les
États-Unis et l’URSS. Une vision qui exerçait un certain attrait chez les
« gaullistes de gauche ». Le climat changea en 1974 avec l’arrivée de
Helmut Schmidt à Bonn et de Valéry Giscard d’Estaing en France, qui
s’entendirent sur un schéma plus atlantiste, mais aussi plus proprement
européen, avec des initiatives politiques comme l’élection du Parlement
européen au suffrage universel direct, ou économiques comme la mise en
place du Système monétaire européen, lequel devait plus tard permettre
la création de l’euro dans un contexte extraordinaire que Willy Brandt et
ses amis – comme Egon Bahr – n’auraient pu imaginer : celui de la réuni-
fication allemande grâce à l’effet d’entraînement de la chute de l’Union
soviétique. On peut dire qu’avec Schmidt et Giscard, puis avec la mondia-
lisation, l’utopie fédéraliste a pu reprendre des couleurs, en particulier en
France. Mais qui peut croire aujourd’hui que les rivalités de puissance à
l’intérieur de l’UE ont disparu ?
Après la chute du mur et les problèmes posés par les élargissements
hâtifs d’une Communauté rebaptisée Union européenne, et alors que la
mondialisation libérale prenait le dessus comme idéologie dominante, la
vision d’un Jacques Delors (président de la Commission européenne entre
1985 et 1995) put s’imposer. Le marché unique a vu officiellement le jour
le 1er janvier 1993. Dans l’idéologie dominante d’alors, le projet d’une
Constitution européenne a pu naître. Vingt ans après son échec, le monde
a beaucoup changé. La mondialisation libérale, même réduite à l’échelle
de l’UE, ne fonctionne plus.
L’Union européenne orpheline
Avant de poursuivre notre parcours, faisons encore un pas en arrière – en
histoire, les fils sont enchevêtrés… – et arrêtons-nous sur l’aspect le plus
fondamental de la relation transatlantique à la fin des années 1970 : la
dimension sécuritaire. Il était alors manifeste que l’ère de la détente tou-
chait à sa fin, pour deux raisons principales. La première était la crise des
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euromissiles, dans un contexte où les négociations entre les deux super-
puissances se complexifiaient, notamment parce que la technologie allait
plus vite que la diplomatie. On s’inquiétait à l’Ouest du déploiement des
missiles nucléaires soviétiques susceptibles d’atteindre l’Europe mais non
les États-Unis, et par conséquent non pris en compte dans les accords
SALT (Strategic Arms Limitation Talks). La deuxième raison était la révolu-
tion iranienne de 1978-1979, avec en parallèle une poussée du terrorisme
islamiste en Arabie saoudite. Puis, à la toute fin de la même année 1979,
l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS (1979, ce fut aussi l’année de la
création de l’Ifri, et de sa reprise de Politique étrangère alors âgée de
43 ans…).
46 années se sont donc écoulées, mais ceux qui ont vécu ce moment
savent qu’alors responsables politiques et observateurs étaient obsédés
par le risque d’une troisième guerre mondiale. Les lanceurs d’alerte
– comme on ne disait pas à l’époque – se partageaient entre ceux qui se
référaient à l’engrenage de la Première Guerre mondiale et ceux qui pen-
saient plutôt à Munich. Pour les premiers, il s’agissait de plaider pour le
recours à la diplomatie, voire pour le pacifisme, et pour les seconds de
dénoncer la lâcheté des premiers. On retournera au mauvais usage de
l’analogie en histoire à l’occasion de la guerre d’Ukraine déclenchée par
Vladimir Poutine en 2022.
Le contexte de 1979-1980 donna aussi l’occasion de soulever la question
politique délicate du rôle de l’OTAN – traditionnellement et dans la lettre
du traité limité au théâtre central – dans les conflits périphériques, c’est-
à-dire dans le Tiers-monde, sans omettre les cas où les superpuissances
pouvaient s’opposer dans des conflits de basse intensité, avec la volonté
de minimiser tout risque de dérapage vers un affrontement à haute inten-
sité. Ce sujet faisait partie de ceux dont l’Ifri s’était saisi à ses débuts 3
, et
on l’a retrouvé, pratiquement dans les mêmes termes, presque un demi-
siècle après, transposé dans un cadre en réalité beaucoup plus drama-
tique.
Au début des années 1980, nul aux États-Unis n’aurait envisagé un
retrait de l’OTAN, même en cas de refus des Européens de s’aligner sur
la position américaine dans un conflit du Tiers-monde. Aujourd’hui, le
3. T. de Montbrial, K. Kaiser, W. Lord et D. Watt, La sécurité de l’Occident : bilan et orientations, collection
« Travaux et recherches de l’Ifri », Paris, Economica, 1981 (publié simultanément en anglais et en allemand).
Voir aussi : T. de Montbrial, « Réflexions sur l’Europe politique », Politique étrangère, vol. 46, n o 1, 1981 ;
T. de Montbrial, « Perceptions of the Strategic Balance and Third World Conflicts », Adelphi Papers, no 161,
International Institute for Strategic Studies, automne 1980.
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Ce qui change, c’est le
regard des États-Unis
sur eux-mêmes et sur
leurs intérêts
Une nouvelle voie pour l’Europe
président Donald Trump peut déclarer sérieusement envisager la mort du
traité de l’Atlantique nord et de son organisation. Aborder frontalement
cette question, c’est aussi poser celle de la réalité de l’entité que constitue
l’UE d’aujourd’hui, et donc celle de ses véritables intérêts. En termes
clairs : sachant que depuis sa création la Communauté, rebaptisée Union
européenne avec le traité de Maastricht, est de facto greffée aux États-Unis
à travers l’OTAN, ladite Communauté survivrait-elle à la disparition de
l’OTAN, et sous quelle forme ?
En bonne logique, le traité de l’Atlantique nord aurait dû être aboli, ou
au moins profondément transformé, après la chute de l’Union soviétique :
en règle générale, les alliances ne survivent pas à la disparition des causes
qui étaient à leur origine. Mais, bien plus qu’une simple alliance, l’OTAN
était le cœur de ces « institutions transatlantiques », entendues comme un
tout dans la pensée politique américaine.
Et, dans les années post-soviétiques indis-
sociables de la mondialisation, c’est l’Occi-
dent comme tel qui s’est vu comme le
vainqueur de la guerre froide et s’est attri-
bué la mission de construire un monde à
son image, conforme au messianisme de la
fin de l’Histoire. Il est vrai que, dans sa diplomatie au jour le jour, l’OTAN
et l’UE ont tendu la main à la Fédération de Russie – dont elles auraient
aimé ainsi faire un junior partner pour aider à la réalisation de la prophétie
de la fin de l’Histoire. Mais, avant même l’arrivée au pouvoir de Vladimir
Poutine en 2000, les Russes ne l’entendaient pas de cette oreille. On pense
par exemple aux mises en garde d’Evgueni Primakov contre l’élargisse-
ment de l’OTAN. La véritable mort cérébrale de l’OTAN ne date pas des
paroles d’Emmanuel Macron en 2019, mais de l’ambiguïté des Occiden-
taux face à la situation imprévue de l’implosion de l’URSS.
Ce qui a changé au fil du temps, c’est le regard des États-Unis sur eux-
mêmes et sur leurs intérêts. La souche réaliste de la politique étrangère
américaine a progressivement repris le dessus, face à l’universalisme du
discours de la fin de l’Histoire dans une version libérale partagée, pour
l’essentiel, par les néo-conservateurs et les démocrates, ces derniers étant
devenus provisoirement inaudibles. Le message de l’idéologie MAGA
(une locution qui date de Ronald Reagan dans le contexte d’une rupture
après la guerre du Vietnam et les années Carter) repose sur une foi pro-
fonde en la supériorité américaine. Elle est aujourd’hui exprimée à l’état
brut, sans prêchi-prêcha, par Donald Trump. Pour Trump et ses amis, il
n’est pas nécessaire de changer les régimes politiques. On fait des deals
avec eux, s’il y a la matière. A priori, on peut s’entendre avec Poutine,
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Xi Jinping, Modi, Erdogan, peut-être même un gardien de la révolution
en Iran, pourvu qu’ils en aient la capacité. Les grands fauves du pouvoir
sont souverains, et il n’existe plus de menace globale, comme l’extension
de la « tache rouge » au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Il faut
certes tout faire pour les empêcher de devenir trop puissants – cas de la
Chine par exemple. On peut jouer les uns contre les autres. L’Amérique
de Trump ne s’attache pas à des principes tels que le droit des peuples à
disposer d’eux-mêmes – elle y verrait plutôt une source de désordre – et
ne prend pas au sérieux l’hypothèse d’une velléité de conquête de l’entité
« Europe occidentale » par les Russes. En revanche, elle reste attachée à
l’invariant le plus fondamental de la politique de sécurité des États-Unis :
toujours être à la pointe du progrès technologique, et plus puissant que
le reste du monde supposé coalisé contre soi 4
. Dans cette vision, le main-
tien de l’Alliance atlantique ne se justifie que si les Européens en paient
le prix et se conforment aux intérêts du grand frère. Encore faudrait-il,
toujours selon les amis de Trump au sens large, que lesdits Européens
retrouvent la vigueur de leurs racines et la volonté de redevenir
« grands » : Make Europe Great Again.
On peut dire qu’avec un décalage, c’est bien la chute de l’Union sovié-
tique qui est à l’origine du changement de nature de l’UE et a fortiori de
la réalité de son partenariat avec les États-Unis. Dans un premier temps,
le maintien des institutions transatlantiques s’est fait conjointement avec
un premier élargissement à marche forcée tant de l’OTAN que de la
Communauté/Union européenne. Pour les réalistes américains, à
l’horizon prévisible, l’Europe n’est plus un enjeu vital. Les intérêts
essentiels des États-Unis sont ailleurs. Il est vraisemblable qu’après
Trump on ne reviendra pas fondamentalement sur cette évolution, même
si l’on assiste, pour réduire l’incertitude due à la complexité croissante
du système international, à la réhabilitation de certains aspects du droit
international et du multilatéralisme.
Fédération ou confédération ?
Au demeurant, ce n’est pas seulement avec les États-Unis que les Euro-
péens se trouvent dans la tourmente. Comme s’il ne leur avait pas suffi
de s’entre-déchirer dans la première moitié du XXe siècle, et de nourrir
des sentiments de culpabilité à cet égard (je pense surtout à l’Allemagne),
c’est maintenant pour toute leur histoire depuis les temps modernes qu’ils
sont mis en accusation – pas seulement par les pays du « Sud global » –,
4. Voir le chapitre « La primauté des États-Unis » dans T. de Montbrial, Vivre le temps des troubles, Paris,
Albin Michel, 2017.
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qu’il s’agisse de l’esclavage en Afrique (en effaçant l’esclavage pré-
européen des conquérants arabes), de la « rente mémorielle » dont usent
et abusent les dirigeants algériens, ou des humiliations subies par les
Chinois au XIXe siècle. La plupart des grands États anciennement du
Tiers-monde dont l’économie a réellement décollé doivent leur succès à
l’adoption des méthodes occidentales. Ce qui n’empêche pas le Sud global
de jouer avec un sentiment de culpabilité, dans lequel se complaît notam-
ment le wokisme.
L’Europe est-elle suffisamment unie pour se montrer à nouveau
capable d’une grande ambition et laquelle ? Tel est, en forçant un peu le
trait, la question à laquelle l’UE se trouve confrontée après la pandémie
de Covid-19, la guerre d’Ukraine et maintenant celle d’Iran. Peinant à
contrôler sa trajectoire, obsédée par la « menace russe » avec peut-être le
vieux syndrome de la « guerre de retard », embarquée une fois de plus à
l’aveuglette dans une nouvelle vague d’élargissements (Ukraine, Bal-
kans…), inconsciente d’une hétérogénéité fondamentale qui vient de son
histoire, dépourvue de marges financières suffisantes du fait de mauvais
choix ou faute d’avoir consenti à temps aux réformes nécessaires, engagée
dans un réarmement aux contours politiques, économiques et straté-
giques imprécis, l’UE ne sait pas où elle va.
Jamais depuis les années 1950 et le temps des traités de Rome, l’avenir
de la Communauté/Union européenne n’a semblé aussi ouvert. La quête
lucide d’une architecture européenne peut-être moins ambitieuse mais
plus solide paraît absolument nécessaire. Dans le système international
rugueux et instable qui prévaut aujourd’hui, et en dépit de tous ses
défauts, notre Communauté conserve pourtant des atouts. Elle est dotée
d’un patrimoine historique matériel et immatériel sans égal. Elle porte les
attributs de la liberté.
Je conclurai en posant trois questions parmi d’autres, auxquelles les
élites de l’UE doivent réfléchir sans tarder. La première porte sur la réalité
de la nature même de l’Union que nous voulons former, alors que nous
avons tous tendance à jouer les passagers clandestins, c’est-à-dire à maxi-
miser nos avantages aux dépens des autres. Certains Européens conti-
nuent de rêver d’une fédération comparable à leurs yeux aux États-Unis
ou à l’Allemagne (avec le temps, la Confédération helvétique est devenue
une fédération). Mais peut-on croire sérieusement que, le temps d’une
génération, les populations de l’Europe accepteraient de reconnaître la
souveraineté d’un gouvernement central décidant notamment de lever
des impôts pour le financement du « budget fédéral » et d’une politique
étrangère et de sécurité vraiment commune ? N’est-il pas plus réaliste de
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Avancer avec ceux
qui le veulent et le
peuvent vraiment
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revenir à l’idée de confédération soulevée en France et en Allemagne au
début des années 1990 ?
En 1994, un rapport des députés chrétiens-démocrates allemands Karl
Lamers et Wolfgang Schäuble 5 avait formulé l’idée d’un noyau dur euro-
péen (« Kerneuropa »), c’est-à-dire un groupe d’États prêts à aller plus loin
dans l’intégration politique pour éviter qu’une Union élargie ne se bloque
sous l’effet de ses divergences. Quelques mois après l’entrée en vigueur
du traité de Maastricht, qui prévoyait le lancement de la monnaie unique,
les deux parlementaires avaient estimé que cette initiative devait être
complétée par une union politique des pays du cœur de l’Europe. Pour
eux, toutes les institutions existantes, le Conseil, la Commission, la prési-
dence du Conseil de l’UE et le Parlement européen, devaient être réfor-
mées. Leur vision se situait alors à mi-chemin du débat entre
confédération et fédération. Dans une confédération, les États membres
conservent leur pleine souveraineté et le traité qui les unit, tout en
ouvrant la porte à des liens éventuellement très forts comme des alliances
militaires, exclut ce qui pourrait entraîner des engrenages incontrôlables.
Lamers et Schäuble, deux grands Euro-
péens, refusaient une simple coopération
entre États souverains, mais ne croyaient
pas à une fédération uniforme. Ils préconi-
saient une Europe à plusieurs vitesses
comme méthode d’approfondissement. À
cette époque, le gouvernement français s’opposa à ce projet (Mitterrand
était président et Chirac Premier ministre). L’idée d’une « petite Europe »
conçue comme un « noyau dur » s’en trouva alors définitivement écartée.
Aujourd’hui, alors que l’avenir de l’Union est marqué par des tensions
plus fortes que jamais entre élargissement, efficacité décisionnelle et unité
politique, le modèle de Lamers et Schäuble devrait retenir l’attention
comme une réponse possible au dilemme européen : avancer avec ceux
qui le veulent et le peuvent vraiment, sans renoncer à l’horizon d’une
union plus fédérale dans certains domaines. La France et l’Allemagne
sont-elles prêtes à s’engager dans cette direction ?
La différence entre une confédération et une fédération est l’absence
d’un État global incarnant l’idée de souveraineté. C’est évidemment par
5. Wolfgang Schäuble était alors président du groupe parlementaire CDU/CSU et Karl Lamers porte-parole
du groupe CDU/CSU pour les affaires étrangères au Bundestag. Voir : W. Schäuble et K. Lamers, « Überle-
gungen zur europäischen Politik. Positionspapier der CDU/CSU Bundestagsfraktion », 1 er septembre 1994.
On peut aussi se reporter à : J. Janning, « La politique européenne de l’Allemagne entre désir et réalité »,
Politique étrangère, vol. 61, n o 1, 1996.
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Une nouvelle voie pour l’Europe
abus de langage que l’on parle aujourd’hui de souveraineté européenne,
puisqu’un tel État global n’existe pas. Ne vaut-il pas mieux une confédé-
ration forte qu’une fédération aux pieds d’argile ? Un projet confédéral
prudemment conçu pourrait embrasser à l’Est la totalité du continent
européen jusqu’aux frontières avec la Biélorussie, la Russie et la
Turquie. Pareille confédération devrait viser à un maximum de coopéra-
tion économique, technologique et sécuritaire entre ses membres, lesquels
pourraient nouer aussi avec des États extérieurs proches, comme le
Royaume-Uni, une alliance militaire assortie d’une organisation qui
pourrait s’inspirer de l’OTAN. Une telle alliance serait compatible avec
un lien transatlantique à redéfinir.
La deuxième question porte sur les politiques étrangères des États
membres. L’expérience de l’UE actuelle montre qu’en réalité chacun joue
sa partition. Il n’y a pas de politique étrangère et de sécurité commune. Ce
qui est nécessaire, c’est là encore une organisation permettant d’assurer
la cohérence entre les engagements pris individuellement avec l’extérieur
par les États membres, et ceux pris collectivement à l’intérieur, dans tous
les domaines, en particulier l’économie et la sécurité. Peut-être la Commu-
nauté politique européenne, créée à l’initiative d’Emmanuel Macron,
pourrait-elle être utile à cet égard. En 2019, lors d’un colloque organisé à
la Sorbonne pour le 40 e anniversaire de l’Ifri, nous avions choisi de poser
la question du bon rapport de proximité et de distance entre l’Europe et
les États-Unis d’une part, la Chine de l’autre. Tôt ou tard, les Européens
renoueront avec la Russie et il faudra reconstruire un système de sécurité
continental. Ce sera un moment délicat en l’absence du leadership améri-
cain car, plus encore que dans le passé, il existera des rapports de puis-
sance au sein de la future UE. Désormais à distance des États-Unis, une
confédération comme celle que nous évoquons pourra-t-elle survivre sans
leader ? Certains diront qu’en préservant des équilibres internes, la Com-
munauté/Union européenne a réussi jusqu’ici à fonctionner à peu près.
C’est oublier le rôle historique des États-Unis.
La troisième question concerne la gestion de l’héritage, pour l’Europe
du futur, de l’actuelle organisation de l’UE, qui apparaît comme un entre-
lacs de liens peu lisibles par les citoyens et potentiellement porteurs de
crises de légitimité. Ce point est d’autant plus important qu’avec les élar-
gissements à venir nous ajouterons un cocktail de cultures et de pratiques
dont certains aspects pourraient être détonants (corruption, banditisme,
etc.). Dans un genre différent, on peut penser à l’avenir de la chrétienté
en tant que réalité sociétale et communauté de valeurs, manifestement
compromis en Europe de l’Ouest, alors qu’en Pologne et dans les pays de
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UN MONDE À GOUVERNER
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politique étrangère | 2:2026
tradition orthodoxe les rapports entre l’Église et l’État sont restés fort
étroits.
* * *
Mon intention a été ici de dénoncer les faux-semblants et les risques de
la fuite en avant dans une construction institutionnelle et juridique hors
sol. Nous parlons trop de réformes économiques que nous ne faisons pas,
de défense européenne dont nous ne cernons pas les contours, d’intérêts
vitaux indéfinis – et j’en passe. Et pourtant, une UE solide et non alignée
sur les anciennes ou nouvelles grandes puissances est dans l’intérêt de
ses habitants, et apparaît aussi comme une condition nécessaire pour le
rééquilibrage du système international dans son ensemble. Nous n’y par-
viendrons qu’en ayant procédé à un examen lucide de nos forces et de
nos faiblesses afin de bien définir notre nouvelle voie.
Je donne rendez-vous aux lecteurs de Politique étrangère pour un
numéro spécial à l’occasion du 100 e anniversaire de leur revue, qui sera
aussi en un sens celui de l’Ifri, avec l’espérance qu’il pourra être à la
gloire du Vieux Continent.
Mots clés
Union européenne
Politique étrangère américaine
Institutions européennes
Confédération européenne
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