Homélie du 4ᵉ dimanche de Pâques à Reims : la double vocation du chrétien comme berger et brebis
Citation
"Pas pour qu’ils soient les bergers de nos vies, car chacune et chacun de nous, dans le Christ Jésus, doit devenir le berger de lui-même."
L’homélie du 26 avril 2026 à l’église Saint-Jacques de Reims, à l’occasion du dimanche des vocations, propose une réflexion profonde sur le rôle du fidèle chrétien à travers la métaphore du berger et de la brebis. L’orateur ancre son propos dans le contexte ecclésial contemporain, où les notions d’autorité, de responsabilité personnelle et de vision sont centrales, tant dans l’Église que dans la société civile et politique. L’homélie s'attarde sur la nécessité pour chacun de conjuguer un rôle de guide (berger) et de guidé (brebis), développant une analogie entre l’autonomie individuelle, l’exercice de responsabilités (familiale, professionnelle) et la guidance spirituelle. L’accent mis sur la « vision » attendue des responsables résonne avec les revendications actuelles d’une Église plus transparente, consciente de ses orientations et de ses missions. En mettant Jésus au centre comme « la porte » qui ouvre à la liberté et à la vie en abondance, le texte interpelle aussi sur la mission des ministres ordonnés : non pas dominer, mais rapprocher chacun de la source spirituelle et collective de la vie chrétienne. L’affirmation de la vocation commune — tous appelés à entrer dans la promesse — actualise le débat autour du rôle du clergé en insistant sur la coresponsabilité et la communion de tous les baptisés, enjeu clé dans la réflexion institutionnelle actuelle de l’Église catholique.
Texte de la source originale
Homélie pour le 4ème dimanche de Pâques, année A, le 26 avril 2026, dimanche des vocations, en l’église Saint-Jacques de Reims
Sommes-nous bergers ou sommes-nous brebis ? En y réfléchissant un peu, nous constatons vite que nous sommes tous l’un et l’autre. Nous sommes brebis, nous nous laissons conduire pour la plupart d’entre nous dans la vie politique sociale, beaucoup d’entre nous sont, dans leur vie professionnelle, pour une part brebis et pour une part pasteur : ils ou elles sont chefs d’équipe par exemple, certains exercent des professions dites indépendantes où ils ont à se diriger eux-mêmes, néanmoins le plus indépendant appartient à un système plus global où il ne maîtrise pas tout et doit suivre des règles ou s’inscrire dans un ensemble dont il ne maîtrise pas la globalité. Plus encore, toute mère de famille, tout père de famille, est un peu ou beaucoup pasteur de son petit troupeau et, surtout, chacun et chacune d’entre nous devrait être berger de sa propre vie, berger de soi-même. Or, pour être pasteur, pour être berger, il vaut mieux avoir une vision. On le dit beaucoup aujourd’hui, on le réclame des dirigeants ou de ceux et celles qui aspirent à le devenir dans les entreprises, dans les associations, dans la vie politique et sociale plus encore et dans l’Église aussi. A toute personne qui exerce une responsabilité on pose facilement cette question : avez-vous une vision ? Quelle est votre vision, votre vue du présent et de l’avenir, vers quoi comptez-vous vous dirigez, vers où voulez-vous conduire ceux et celles dont vous avez la charge ? Que voulez-vous, qui voulez-vous devenir vous-même ?
Or, frères et sœurs, les paroles de Jésus que nous venons d’entendre, suivent immédiatement, dans l’évangile selon saint Jean, le récit de la guérison de l’aveugle-né. Jésus l’a envoyé se laver le visage dans la piscine de Siloé, la piscine de l’Envoyé. Lui, le Fils envoyé par le Père, Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, comme nous le professons dans le symbole de la foi des conciles de Nicée et Constantinople, Lui, donc, l’Envoyé du Père, rend à cet homme la vue. Or, cet acte, parce qu’il a eu lieu un jour de sabbat, a déclenché une vive controverse parmi les Pharisiens. Un tel acte est-il ou non une violation du sabbat ? C’est dans la continuité de cette discussion que Jésus, soudain, déplace la conversation par la phrase bien connue : « Amen, amen, je vous le dis : celui qui entre dans l’enclos des brebis sans passer par la porte, mais qui escalade par un autre endroit, celui-là est un voleur et un bandit. » S’ouvre alors ce que l’on appelle souvent « le discours du bon pasteur ». Cette dénomination est devenue si habituelle que l’on a fixé à un moment donné le quatrième dimanche de Pâques où l’on proclame chacune des trois années du cycle liturgique un morceau de ce chapitre 10 de saint Jean pour être le dimanche des vocations. Mais vous aurez remarqué, frères et sœurs, que, dans le premier tiers qui nous a été proclamé à l’instant, Jésus ne se présente pas comme le berger ou le pasteur. Il n’a pas dit de lui encore : « Je suis le bon pasteur ». Il a affirmé en revanche : « Moi, je suis la porte des brebis » puis : « Moi, je suis la porte ». Il est vrai cependant qu’il va dire : « Je suis le bon pasteur » et, même, qu’il va se présenter comme l’unique pasteur, à moins qu’il ne désigne ainsi plutôt le Père qui l’a envoyé. Mais dire que Dieu est le pasteur de son peuple, cela, frères et sœurs, qui lit la Bible, qui médite l’histoire comme elle la raconte, le sait bien. L’original, l’inattendu, c’est que Jésus soit la porte : la porte des brebis, la porte au sens absolu. Lui qui a été rejeté et mis à mort, il pourrait être le mur auquel se heurte à jamais le peuple juif et toute l’humanité avec lui, ou bien la croix pourrait rester pour toujours le signe de sa destinée fracassée. Par la Résurrection, lui, le Crucifié, devient principe de vie nouvelle. L’impasse se transforme en accès à une vie nouvelle pour tous. C’est ce que l’apôtre Pierre proclame au matin de la Pentecôte. C’est ce qu’annonçait déjà ce titre de « porte » que lui, Jésus, s’approprie.
Lui seul, Jésus, ouvre la porte de nos vies sur un univers renouvelé, lui seul nous donne de voir le monde et notre vie et les autres et nous-mêmes, non plus sous l’horizon du péché et de la mort, mais sous celui de la vie, de la « vie en abondance », de la vie éternelle, de la vie pleinement et totalement vivante et vivifiante. Les Pharisiens sont pleins de volonté mais ils demeurent figés dans un monde où le mieux que l’on puisse faire est de limiter le péché, de le contenir dans certaines bornes, en deçà de ce qui pourrait provoquer ce que les prophètes ont appelé la « colère de Dieu ». Jésus, lui, vient nous dévoiler que Dieu veut faire en nous bien plus. Il veut nous faire vivre de son abondance et de sa surabondance, il veut nous associer à son œuvre de vie et de partage de la vie, il veut, en d’autres termes, nous partager sa sainteté.
Nous avons entendu, frères et sœurs, en première lecture, la toute première proclamation de la Résurrection, faite par saint Pierre, au matin de la Pentecôte. Entendons cette phrase formidable : « La promesse est pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin, aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera. » Voilà, frères et sœurs, la vocation fondamentale que nous célébrons aujourd’hui, car vocation signifie appel. Tous nous sommes des appelés, appelés à avoir part à la promesse de Dieu, promesse d’avoir part à l’Esprit-Saint, promesse que la vie donnée dans la création ne débouche pas dans la mort et le néant, mais dans la vie pleine et entière, la vie vivante et vivifiante, celle que nous pouvons partager dans le pardon et la charité, celle qui consiste non à prendre sa vie mais à la donner, à la recevoir comme un don et à la donner pour que les autres vivent.
Or, pour cela, Jésus ose une affirmation très forte, absolue : « Je suis la porte ». Il est la porte du monde nouveau, celui de la Résurrection, et il est aussi la porte des brebis, la porte de notre liberté à chacune et à chacun. Il est, lui, et lui seul, c’est ce qu’il affirme, celui qui peut donner à chacun et à chacune accès à lui-même, il est, lui et lui seul, celui qui nous donne, frères et sœurs, accès chacune, chacun à soi-même, au plus vrai de nous-mêmes non sous la lumière du péché et de la mort mais sous la lumière de la vie en plénitude. Lui seul nous donne vue sur ce qu’il y a de péché en nous, lui seul nous tire de l’aveuglement sur l’action du péché en nous, parce que lui seul nous voit et nous donne de nous voir selon le regard de Dieu, dans la lumière de la sainteté que Dieu veut nous partager. Jésus évoque cela lorsqu’il décrit le berger appelant chaque brebis par son nom. Nous faisons cette expérience dans notre vie la plus ordinaire : la parole d’un autre nous fait avancer ; nous n’avançons que grâce à la parole d’un autre : de notre fiancée qui consent à nous aimer ; de nos parents qui nous disent leur confiance ; d’un groupe d’amis qui nous intègre ; de responsables ou de collègues qui nous demandent de prendre une responsabilité. Toute la parole de Dieu, toute cette Parole immense et complexe, est tout entière une parole qui nous est adressée pour nous appeler à sortir de nous-mêmes et à grandir.
Cette affirmation : « Je suis la porte », Jésus l’a préparée en affirmant : « Celui qui entre dans l’enclos sans passer par la porte…, celui-là est un voleur et un bandit », ce que nous pouvons comprendre ainsi : « Tous ceux qui ont été vraiment bergers des autres ou d’eux-mêmes, même bien avant que je vienne, sont passés par la porte que je suis ; tous les autres qui ont tenté d’atteindre le cœur des autres humains ou de toucher à leur liberté sans passer, d’une manière ou d’une autre, le sachant ou ne le sachant pas, par la porte que je suis ont été des voleurs et des bandits. » Alors, frères et sœurs, pourquoi avons-nous besoin dans l’Église de ministres ordonnés ? On peut les appeler « pasteurs », mais il faut bien comprendre en quel sens. Pas pour qu’ils soient les bergers de nos vies, car chacune et chacun de nous, dans le Christ Jésus, doit devenir le berger de lui-même, capable d’entrer et de sortir et de trouver des verts pâturages. Mais nous avons besoin de ministres ordonnés et nous, ministres ordonnés, sommes là pour cela : pour que la porte qu’est Jésus soit rapprochée de chacune et de chacun de nous et de toutes nos actions. Pour que chacune, chacun, puisse entendre retentir la parole de ce Jésus-là et recevoir le bienfait des gestes de ce Jésus-là. Et aussi parce que le critère ultime que nous avançons bien dans la vie en passant par la porte qu’est Jésus est que nous formions un unique troupeau, que nous grandissions dans la communion de tous avec chacun et de chacun avec tous. Le signe donné de l’action du Pasteur unique et de l’effectivité de la porte unique est que, dans l’humanité si diverse, si traversée de conflits et de tension, se constitue néanmoins, lentement, parfois péniblement, parfois au prix de souffrances certaines, comme celles évoquées par l’apôtre Pierre dans sa première lettre, un corps nouveau, une assemblée qui n’est tenue ni par la force ni par l’argent ni par le goût de dominer, mais par le passage par l’unique Porte. Cette assemblée, ce corps, nous l’appelons Église, ce qui veut dire : la convocation, l’assemblée des appelés. Nous nous y ajustons les uns les autres, nous tâchons d’y vivre dès maintenant des fruits de la Passion et de la Résurrection du Seigneur Jésus, dans l’espérance immense que, dans le grand jour de l’éternité, tous auront pu passer par celui qui se fait la porte de tous en rejoignant tout homme dans la mort pour donner à tous part à la vie qui ne s’épuisera jamais,
Amen.
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