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Ifri Publications
11 juin 2026, 00:40
Texte de la source originale
politique étrangère | 2:2026
Réflexions sur l’assombrissement du monde
Par Jean-Marie Guéhenno
Jean-Marie Guéhenno, professeur à l’université Columbia, a été secrétaire général-adjoint de
l’ONU pour les opérations de maintien de la paix. Il a notamment publié : Le premier XXI e siècle.
De la globalisation à l’émiettement du monde (Paris, Flammarion, 2021).
Le système de régulation des relations internationales né après la Seconde
Guerre mondiale est moribond. Si la Russie et la Chine l’avaient sapé, les
États-Unis de Donald Trump risquent de lui porter l’estocade. L’air du temps
est aux rapports de force et la montée des nationalismes est lourde de
dangers. La révolution de l’Intelligence artificielle doit être intégrée à cette
équation, car elle influe fortement sur les capacités de puissance. À cet
égard, l’Europe ne doit pas se laisser distancer.
politique étrangère
Nous avons changé d’époque : la guerre et la violence sont entrées dans
nos vies et se banalisent sans susciter beaucoup d’émoi. Les statistiques
publiées par l’Institut de recherche sur la paix d’Oslo sont éloquentes : en
2024 – dernière année pour laquelle on dispose de données complètes –,
le nombre des conflits s’est élevé à 61, répartis entre 36 pays, et le nombre
des victimes à 129 000, un chiffre bien supérieur à la moyenne des trois
dernières décennies. La guerre de haute intensité est de retour, de plus
en plus violente : les interdits codifiés par les conventions de Genève
après la Seconde Guerre mondiale tombent les uns après les autres. En
Ukraine, des hôpitaux et autres infrastructures civiles sont régulièrement
bombardés par la Russie ; à Gaza, la riposte israélienne à l’action terroriste
du Hamas et du Djihad islamique palestinien a causé la mort de dizaines
de milliers de civils, dont beaucoup de femmes et d’enfants, et il a fallu
que la Cour internationale de justice rappelle à Israël son obligation de
ne pas bloquer l’aide humanitaire. Au Soudan, les Forces de soutien
rapide ont affamé, puis massacré, la population civile d’El-Fasher.
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À quoi attribuer cet extraordinaire et menaçant assombrissement du
monde ? Les Nations unies sont devenues presque invisibles dans le
domaine pour lequel elles ont été créées, leur cœur de compétence : la
sauvegarde de la paix et de la sécurité dans le monde. La réduction rapide
des missions de maintien de la paix se poursuit, et dans aucun des conflits
cités l’ONU ne joue un rôle de médiateur politique. Elle se borne, dans le
meilleur des cas, à tenter d’obtenir des désescalades à objectif humani-
taire, comme elle le fit au début de la guerre d’Ukraine, ou à distribuer
l’aide humanitaire, rôle qui lui a été contesté à Gaza.
Plus gravement, l’article de la Charte des Nations unies qui prohibe la
menace ou l’usage de la force, sauf en cas de légitime défense, est bafoué
par deux membres permanents du Conseil de sécurité. La Russie, avec
l’invasion de l’Ukraine, et les États-Unis qui sont passés à l’acte avec le
Venezuela et l’Iran, tout en menaçant le Groenland. Il est significatif que
ni la Russie ni les États-Unis ne fassent de réels efforts pour camoufler
leurs violations sous une apparence de droit. La brutalité des actes et du
langage évite l’hypocrisie, mais il ne faut pas s’en réjouir : l’hypocrisie est
l’hommage du vice à la vertu, et donc la reconnaissance que la vertu
existe.
Dans le domaine des relations internationales, elle signifie que les puis-
sances, tout en s’affranchissant du droit quand il va contre leur intérêt,
estiment malgré tout que le maintien d’un ordre juridique international
sert leurs intérêts, et qu’une violation isolée ne doit pas mettre à bas tout
l’édifice. C’est ce qui a conduit ces puissances, pendant la guerre froide,
à tenter d’habiller leurs violations dans une apparence de droit. L’URSS
justifiait ses interventions comme des réponses à de pseudo-appels à la
solidarité socialiste, tandis que les coups d’État fomentés par la CIA se
transformaient en soulèvements de peuples épris de liberté. Plus récem-
ment, les États-Unis et le Royaume-Uni firent de grands efforts aux
Nations unies pour trouver un fondement juridique à l’invasion de l’Irak.
On n’en est plus là.
La marginalisation de l’ONU est cependant davantage un symptôme
qu’une cause. L’ONU existe et agit par la volonté de ses membres. Si
ceux-ci, et notamment les plus puissants d’entre eux, s’en détournent,
c’est peut-être parce qu’une force qu’on croyait assoupie, le nationalisme,
s’est réveillée, en réaction contre une mondialisation qui fragilise les com-
munautés territoriales au moment même où s’affaissent les idéologies qui
structuraient le monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale :
communisme, socialisme, universalisme libéral, démocratie…
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Réflexions sur l’assombrissement du monde
Pour comprendre la transformation en cours, il semble donc utile
d’explorer deux questions. La première est celle des États-Unis. Ils sont à
la fois une sorte de loupe grossissante des dynamiques mondiales et un
accélérateur, en raison de leur poids stratégique. Le glissement vers des
logiques de force a précédé l’arrivée de Trump au pouvoir, mais com-
prendre comment Trump appréhende les relations internationales est mal-
heureusement une bonne introduction au monde de la force. La seconde
question est celle du nationalisme. Le nationalisme qu’on observe aux
États-Unis est-il en train de devenir la nouvelle idéologie mondiale ? S’il
est le nouveau moteur de l’action des États, en quoi est-il différent des
nationalismes qui l’ont précédé, pour le meilleur ou pour le pire ?
La rupture de la posture américaine
L’exemple américain confirme-t-il que notre époque est en rupture avec
celle qui l’a précédée ? Certains « réalistes » voudraient nous convaincre
qu’il n’en est rien, et que l’Amérique de Trump se contente de mettre fin
à un discours sur l’ordre libéral international qui l’a longtemps servie
mais aujourd’hui la briderait. On sortirait du décor illusoire de l’après-
guerre froide, quand la position dominante des États-Unis parut ouvrir
une nouvelle ère, dans laquelle des valeurs partagées viendraient adoucir
sinon supplanter la brutalité des rapports de force. L’interventionnisme
démocratique, la reconnaissance de la responsabilité de protéger, voire la
création d’une Cour pénale internationale – dont les États-Unis se tinrent
néanmoins à l’écart –, en étaient alors les emblèmes.
L’administration Trump aurait simplement compris que ce décor illu-
soire était devenu une menace pour l’Amérique : ses adversaires s’en
servaient pour limiter sa liberté d’action, les Américains se berçant de
l’illusion qu’un appareil institutionnel pouvait les protéger alors qu’il les
détournait des réalités de la puissance, qui seule pouvait assurer leur
sécurité. Pour ces réalistes, le rappel de l’importance des rapports de
force, loin de nous entraîner dans un monde de guerres et de violence,
assoit la paix sur une base plus solide que les mirages du droit internatio-
nal : peace through strength (la paix par la force), pour reprendre une idée
clé de la nouvelle Stratégie de défense nationale américaine. Le président
Trump ne ferait que ramener les États-Unis, et le reste du monde, aux
fondamentaux, à un moment oublié des relations internationales.
Un retour sur les quatre-vingts années qui nous séparent de Roosevelt
et de Truman montre cependant que cette interprétation lénifiante est
loin de la réalité. Il y a bien aujourd’hui rupture, pas seulement avec le
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triomphalisme idéologique de l’après-guerre froide mais avec les prin-
cipes qui ont gouverné les relations internationales depuis la Seconde
Guerre mondiale. En 1945, le monde n’a pas abandonné les principes
du réalisme : instruit par la catastrophe d’une guerre mondiale, il les a
approfondis. Si les relations internationales sont toujours dominées par la
confrontation des intérêts nationaux, cette confrontation n’exclut pas la
retenue, chaque puissance ayant intérêt à prendre en compte les intérêts
des autres puissances pour prévenir le risque de la guerre. Et le meilleur
moyen de consolider cette retenue est la création d’institutions et de
règles. Celles-ci sont parfois violées, mais elles restent l’horizon de la
diplomatie. En 1945, les Américains ont estimé que la Charte de l’ONU
allait certes limiter la toute-puissance américaine mais qu’elle limiterait
aussi l’usage de la force par les autres nations.
C’est cet édifice politique, juridique et institutionnel que l’Amérique de
Trump s’acharne aujourd’hui à détruire. Cet acharnement semble fondé
sur la conviction que le monde est un jeu à somme nulle. Ce que l’un
gagne, un autre doit nécessairement perdre. Si les relations internationales
ne sont qu’une suite de transactions sans lien entre elles, prêter attention
à la durée et bâtir des rapports de confiance n’a pas de sens. Une telle
manière de voir emporte plusieurs conséquences. L’idée d’alliance perd
tout intérêt, puisque le tout n’est pas supérieur à la somme des parties :
ce que mon allié gagne, je le perds. Dans les nombreuses déclarations de
Trump sur l’Organisation du traité de l’Atlantique nord, transparaît assez
clairement l’idée que non seulement les Alliés ne prennent pas une part
suffisante du fardeau – revendication ancienne des États-Unis, qui n’a pas
attendu Trump pour se manifester – mais également que l’Amérique n’a
jamais rien gagné à l’Alliance. Trump se méfie des alliances parce qu’il
est convaincu que seuls les faibles en tirent avantage et que l’Amérique
en fera toujours les frais.
Une deuxième conséquence est que l’idée d’un ordre international, de
biens communs qui bénéficient à tous, est aujourd’hui absente de la
pensée américaine. Il est remarquable que ni la Stratégie de sécurité natio-
nale 1 ni la Stratégie de défense nationale 2 n’évoquent les Nations unies.
La Stratégie de défense nationale rejette explicitement l’isolationnisme
mais le monde qu’elle décrit est entièrement centré sur la sécurité des
seuls États-Unis, comme si ces derniers ne s’intéressaient au reste du
monde que dans la mesure où ce qui s’y passe pourrait atteindre leurs
frontières. L’ambition d’une interdépendance positive est abandonnée.
1. « National Security Strategy », Maison-Blanche, novembre 2025.
2. « National Defense Strategy », département de la Guerre des États-Unis, 23 janvier 2026.
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Le fort impose au
faible sa dépendance
Réflexions sur l’assombrissement du monde
Autre conséquence : l’adoption d’une vision mercantiliste du commerce
international. Poussée à la caricature dans la première version des droits
de douane annoncée par Trump, elle revient à considérer que tout déficit
commercial américain, même bilatéral, affaiblit les États-Unis. Dans un
monde idéal, les États-Unis auraient un constant surplus commercial avec
le reste du monde, et l’économie mondiale ne trouverait son équilibre que
s’ils recyclaient le produit de leur surplus en achetant des actifs (actions
ou obligations) hors de leurs frontières. La logique d’un tel système est
de faire des États-Unis les propriétaires du monde. C’est, en fait, la
réplique de ce que fait depuis des années la Chine. Devenue l’usine du
monde, elle acquiert maintenant, après avoir acheté beaucoup de bons du
Trésor américains, des entreprises à tra-
vers le monde dans les secteurs des
matières premières, de la logistique et de la
technologie. Une telle vision mercantiliste
n’est pas tenable, encore moins générali-
sable. Si elle est partagée par les deux plus grandes puissances, elle ne
peut que conduire au conflit. En fait, la logique du mercantilisme est une
logique de domination, où le fort impose au faible sa dépendance.
La conviction que dans toute négociation il y a inévitablement un
gagnant et un perdant transparaît dans les méthodes de la nouvelle diplo-
matie américaine. Tous les leviers de la puissance, financiers, écono-
miques, militaires, lui sont bons pour arriver à ses fins, même s’ils
endommagent la confiance. Si Trump a certes compris que les Américains
ne veulent plus s’engluer dans de longues et lointaines guerres – mais la
guerre engagée contre l’Iran pourrait bien le piéger dans un long conflit –,
il est frustré par le décalage entre l’écrasante supériorité des capacités
militaires américaines et les maigres résultats qu’elles ont obtenus. C’est
pourquoi, tout en utilisant la force militaire de façon ponctuelle, et si
possible chirurgicale, il aime faire planer la menace de l’usage de la force
dans des négociations où le principal moyen de pression n’est pas mili-
taire. Sur toute négociation doit planer la menace de la coercition.
Une telle logique conduit nécessairement au conflit, sauf à être tempé-
rée par l’acceptation de zones d’influence. Selon cette thèse, Trump accep-
terait que la Chine s’empare de Taïwan, la Russie de l’Ukraine, tandis que
les États-Unis affirmeraient leur domination sur le Venezuela et les deux
Amériques. Le président Poutine semble encourager ce genre de calcul.
Trump favoriserait ainsi la création d’une sorte d’équivalent mondial du
Concert européen, établi en 1815 après le congrès de Vienne, dans lequel
États-Unis, Chine et Russie s’entendraient pour gouverner le monde.
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Les équilibres mis en place par le Concert européen ont préservé
l’Europe d’une guerre globale pendant un siècle, avant de déboucher sur
la catastrophe de la Première Guerre mondiale. Mais le concert d’auto-
crates auquel rêve peut-être Trump fait entendre ses dissonances avant
d’avoir commencé. Au XIXe siècle, l’éveil des nations fut progressif mais
il eut finalement raison du Concert européen, car il était incompatible
avec un ordre stable et la retenue de dirigeants contraints à chevaucher
les tigres du nationalisme. Au XXIe siècle, le réveil des nationalismes est
déjà là. Les trois autocrates que sont Trump, Poutine et Xi Jinping, loin
de vouloir contenir ces nationalismes, les encouragent pour mieux asseoir
leur pouvoir. Par ailleurs, au XIXe siècle, l’effritement des empires austro-
hongrois et ottoman bouleversa les équilibres de 1815 et multiplia les
enjeux de rivalités entre puissances, fournissant l’allumette qui déclencha
l’incendie de 1914. Le monde du XXIe siècle est beaucoup plus vaste que
l’Europe du XIXe siècle et la rivalité entre grandes puissances ne se résume
pas à l’Ukraine, à Taïwan ou au Venezuela. Dans les douze premiers mois
de sa présidence, Trump a bombardé non seulement le Venezuela mais
aussi la Syrie, l’Irak, le Yémen, l’Iran, la Somalie, le Nigeria… La Russie
est intervenue, directement ou par l’intermédiaire de milices (groupe
Wagner), en Ukraine ainsi qu’au Moyen-Orient et en Afrique. Si le
XXIe siècle peut être comparé au XIXe
, ce n’est donc pas à 1815 qu’il faut
faire référence mais aux dernières années du siècle, quand les nationa-
lismes et la fragmentation du monde détruisaient ce qui restait encore des
constructions du traité de Vienne.
La retenue et la modération qui consolidèrent un temps le Concert
européen ne sont pas la caractéristique de notre époque. La relation des
États-Unis avec la Chine, seule puissance pouvant menacer la suprématie
américaine, est à cet égard révélatrice. La Stratégie de défense nationale
précise certes que l’ambition des États-Unis n’est pas la domination – ce
qui pourrait laisser supposer que l’Amérique de Trump accepte effective-
ment une logique de sphères d’influence – mais la manière dont elle est
décrite contredit l’apparente modération des objectifs américains : elle
souligne que les États-Unis vont organiser une solide ligne de défense
épousant les contours de la First Island Chain (le chapelet d’îles qui déli-
mite le plateau continental d’Asie orientale), ce qui revient à restreindre
l’accès de la Chine à la haute mer, et en particulier au Pacifique. Ce choix
stratégique n’est pas une nouveauté de la pensée américaine – on en
trouve l’origine dans les années 1950 avec John Foster Dulles – mais il
était, au moins dans les années récentes, implicite. En le rendant explicite,
l’Amérique de Trump affiche sa volonté de rester la seule puissance glo-
bale. Il est vrai qu’aucun leader américain de l’après-guerre n’a décrit la
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relation des États-Unis avec le reste du monde avec un autre mot que
leadership. Mais ce leadership prétendait avoir une dimension morale,
celle de la « nation indispensable ». Le leadership qu’affirme aujourd’hui
Washington n’est enveloppé d’aucune précaution oratoire. Il n’a d’autre
objet que la grandeur américaine. La lumière sur la colline qui ambition-
nait d’éclairer le monde n’a désormais d’autre ambition que de faire
briller de tous ses ors l’Amérique.
Il y a donc bien rupture dans la posture américaine. Le changement de
ton des relations internationales l’a certes précédée, avec l’agression russe
contre l’Ukraine, mais il est maintenant accentué et encouragé par les
signaux venant de Washington. L’exemple de la première puissance mon-
diale inspire des puissances locales ou régionales, qui utilisent sans ver-
gogne le rapport de force quand il est en leur faveur. Le Rwanda s’est
remis à grignoter la République démocratique du Congo. Les Émirats
arabes unis soutiennent la sécession du Yémen du Sud, le général Haftar
en Libye, les Forces de soutien rapide au Soudan. Israël projette sa puis-
sance sur tout le Moyen-Orient, de l’Iran à la Syrie, dont elle découpe à
sa convenance des morceaux de territoire…
L’affirmation de la force est bien le nouveau principe organisateur du
monde. Nul principe de droit ne le tempère, et l’appétit de puissance et
de domination ne se camoufle plus dans un universalisme démocratique.
La gloire de la nation suffit. Le nationalisme, discrédité par deux guerres
mondiales, est de retour. Mais est-ce le même nationalisme ? 2026 nous
renvoie-t-il à 1914 ?
Le retour du nationalisme
Ni les États-Unis, ni la Russie, ni la Chine n’ont aujourd’hui une ambition
idéologique. La parenthèse idéologique du XXe siècle se ferme et le natio-
nalisme, encore récemment condamné comme ferment de la guerre, rede-
vient le moteur de l’action politique internationale, comme il le fut avant
la Première Guerre mondiale. Aura-t-il les mêmes conséquences dévasta-
trices ?
Le monde qui précéda la guerre de 1914-1918 était, comme le nôtre, un
monde globalisé où la circulation des marchandises et des capitaux avait
conduit à une forte intégration économique mondiale. Cependant, cette
intégration concernait moins l’internationalisation des chaînes de valeur
que les matières premières, et les migrations du XIXe siècle, principale-
ment de l’Europe vers l’Amérique, étaient bien différentes des migrations
contemporaines, du Sud vers le Nord. Et, de façon cruciale, la circulation
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des idées et des passions, dans son ampleur comme dans ses modalités,
n’avait rien à voir avec ce qu’on peut observer aujourd’hui.
Ces différences expliquent en large part pourquoi les nationalismes du
XXIe siècle ne ressemblent pas aux nationalismes du XIXe siècle. Le mot
mondialisation n’avait pas encore été inventé, et la montée des nationa-
lismes dans l’Europe du XIXe siècle n’était pas une réaction défensive
contre un phénomène qui n’avait pas encore de nom. C’était plutôt
l’expression optimiste de peuples qui avaient confiance dans leur avenir,
voyant dans l’affirmation de la nation le rejet d’un passé perçu comme
une entrave au progrès. C’est sans doute encore aujourd’hui le cas pour
des puissances émergentes comme la Chine ou l’Inde, qui gardent la
mémoire des humiliations subies pendant la période de domination euro-
péenne, mais ce n’est certainement pas le cas des pays européens ou des
États-Unis, où la dimension nostalgique du nationalisme est très forte. Le
slogan Make America Great Again l’illustre bien : on rêve de revenir à un
passé qui n’est plus.
Si différents qu’ils soient, les nationalismes contemporains ont en
commun d’être nourris d’un sentiment de vulnérabilité, qui reflète parfois
des réalités objectives. La Russie évoque le monde russe et se complaît
dans la célébration de son passé impérial, et elle est obsédée par une crise
démographique qui accentue le décalage entre son immense territoire et
le chiffre relativement modeste de sa population. La peur de disparaître
est un facteur déterminant du nationalisme hongrois de Viktor Orbán
comme de la plupart des nationalismes de l’extrême droite européenne,
où le fantasme du « grand remplacement » joue un rôle important. Aux
États-Unis, le fait que la population blanche sera bientôt une minorité
génère une angoisse propice à Donald Trump.
La Chine est-elle différente ? Après des décennies d’un extraordinaire
succès économique, ses dirigeants ont conscience de la difficulté de main-
tenir les taux de croissance ayant assuré sa stabilité politique et doivent
faire face aux conséquences négatives de la politique de l’enfant unique.
Le discours public chinois, tantôt arrogant, tantôt apaisant, oscillant entre
la rhétorique du gagnant-gagnant et l’intimidation, traduit bien les
inquiétudes d’un pays sorti de la misère en s’intégrant à l’économie mon-
diale, qui hésite entre le rêve d’une revanche dominatrice sur un monde
l’ayant longtemps humilié et l’angoisse de la dépendance. Qu’il s’agisse
de terres rares ou de ressources énergétiques, la peur des dépendances
accentue les rivalités et éloigne les solutions coopératives.
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La mondialisation
rétrécit notre horizon
politique et moral
Réflexions sur l’assombrissement du monde
La mondialisation a élargi nos horizons économiques, elle rétrécit notre
horizon politique et moral. De l’interdépendance, nous ne retenons plus
la possibilité de solidarités élargies mais les menaces de dépendance,
voire de subordination. Partout le dilemme se fait plus pressant, entre le
choix de la croissance et du développement, qui ne peuvent venir que
d’une meilleure intégration dans les circuits économiques mondiaux (sauf
à faire le choix de la Corée du Nord), et le risque de la dépendance dans
un monde caractérisé par d’immenses différences de richesse et de puis-
sance entre pays. Ce dilemme affecte les plus riches comme les plus
pauvres. La vague nationaliste et xénophobe qui secoue les pays du Sahel
est l’expression du sentiment d’impuissance de populations qui n’ont
retenu de la mondialisation que la faiblesse de leurs patries.
À ces désillusions s’ajoutent, dans les pays ayant fait le choix de
l’ouverture, les tensions que créent les inégalités internes qui résultent du
développement économique. L’Inde de
Modi en est un bon exemple. Pour souder
le pays et détourner l’attention des
immenses décalages de richesse, Modi
attise un nationalisme ethno-religieux qui
marginalise deux cents millions de musul-
mans. Le tout concourt à la fragilité de nations dont l’identité, privée de
toute vision politique, est tiraillée par des passions contradictoires. Le
nationalisme, hier expression d’un trop-plein de confiance, est de plus en
plus le symptôme et l’antidote psychologique de la fragilité.
Enfin, dans un monde sans idéologie, l’appétit d’argent est un puissant
concurrent de l’appétit de puissance. Il mine les institutions politiques,
ajoutant au sentiment de vulnérabilité. De Pékin à Moscou, de Washing-
ton à Riyad ou Abou Dhabi, la relation entre autorité politique et pouvoir
économique est devenue un sujet particulièrement sensible. La corruption
est une menace à l’autorité politique si elle conduit à des allégeances qui
la concurrencent. Trump, Poutine, Xi Jinping, Mohammed ben Salmane
ont chacun leurs oligarques, mais ils ne les tolèrent que si ceux-ci confir-
ment leur allégeance au pouvoir politique. La corruption devient alors
l’essence même du rapport entre pouvoir économique et pouvoir poli-
tique, dans un échange de bons procédés où chacun s’enrichit grâce aux
faveurs de l’autre.
Si le mélange de connivence et de rivalité qui a souvent caractérisé les
relations entre pouvoir politique et pouvoir économique n’est pas une
nouveauté, le rôle que joue le nationalisme dans cette relation est propre
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à notre siècle. Il devient le remède indispensable dont beaucoup de pays
ont besoin pour contrer la fragmentation qui les mine. Des dirigeants
corrompus ont besoin d’attiser les passions nationalistes pour détourner
les regards de leur propre corruption, tandis que les acteurs économiques
peuvent faciliter la mise en œuvre d’un agenda nationaliste, où la capta-
tion des richesses sert à la fois une vision patrimoniale de la nation et
l’enrichissement personnel des dirigeants. L’administration Trump est
sans doute l’exemple le plus accompli de cette collusion.
Ce nouveau nationalisme, où l’argent remplace les idéologies, change
la nature des conflits et a des conséquences contradictoires. D’un côté,
quand tout est affaire d’argent, tout paraît négociable. Ce n’est qu’une
question de prix. De l’autre, il relance une course aux richesses qui rap-
pelle le XIXe siècle, d’autant qu’il n’abolit pas les identités mais les
enflamme. Le besoin de mobiliser par le nationalisme des peuples que ne
rassemble plus aucun projet politique peut dès lors conduire à un hyper-
nationalisme strident qui engendre de nouveaux clivages. Si ce nationa-
lisme se combine avec la vision d’un monde où l’on ne gagne qu’en fai-
sant perdre l’autre, où l’on redécouvre la rareté avec une course aux
richesses naturelles, le conflit est proche et les solutions coopératives aux
problèmes globaux menaçant l’avenir de la planète s’éloignent – change-
ment climatique, risques de pandémies, risques mal appréciés des révolu-
tions technologiques… En fin de compte, un monde transactionnel, privé
des institutions qui permettent de gérer les confrontations de court terme
en intégrant la durée dans la gestion des intérêts, n’est pas un monde de
paix mais un monde où la vulnérabilité de chacun risque de conduire au
raidissement de tous, qu’ils soient faibles ou puissants.
* * *
Quel avenir pour les conflits, dans un monde où le discours nationaliste
est souvent plus un symptôme de fragilité qu’un signe de puissance ?
Quel impact le nouveau cours de la politique américaine aura-t-il sur le
reste du monde, qui a toujours regardé l’Amérique avec un mélange de
fascination et de crainte ?
La réponse est aujourd’hui impossible à donner parce qu’elle dépend
de trop d’inconnues, et d’abord de l’impact des nouvelles technologies
sur les rapports de force. L’Amérique est-elle une puissance en déclin
dans ce domaine ou, au contraire, à la veille d’un nouvel âge de domina-
tion fondé sur son avance dans la gestion des données et l’Intelligence
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Trump voit dans l’Union
européenne un ennemi
à abattre
Réflexions sur l’assombrissement du monde
artificielle ? L’Intelligence artificielle va-t-elle creuser l’écart entre les
États-Unis et la Chine ou précipiter un renversement du rapport de force
au bénéfice de Pékin ? Et que dire du reste du monde ? L’avance
de quelques puissances dans le domaine de l’Intelligence artificielle
créera-t-elle des écarts irrattrapables, ou la dissémination des nouvelles
technologies redistribuera-t-elle les cartes de la puissance en offrant à de
nouveaux acteurs, étatiques et non étatiques, de nouveaux raccourcis
vers la puissance ? Si cette redistribution se produit, conduira-t-elle à un
monde plus équitable et plus paisible ou multipliera-t-elle les conflits,
débouchant sur davantage de violence dans un monde anarchique
et dangereux ?
La réponse à ces questions dépendra pour une bonne part de l’Europe
et de l’impact de la révolution technologique sur le Vieux Continent. Le
modèle créé par les Européens après la Seconde Guerre mondiale est en
effet l’exacte antithèse du monde qui semble se dessiner. C’est sans doute
une des raisons pour lesquelles le président Trump voit dans l’Union
européenne un ennemi à abattre. La nouvelle Stratégie de sécurité natio-
nale américaine ne dissimule pas le
mépris de l’administration Trump pour
un continent qu’elle juge en déclin. Il est
vrai que les valeurs fondamentales de
l’Union européenne – réguler les rapports
de force par une construction de droit, bâtir
des institutions pour gérer l’inévitable confrontation des intérêts, préférer
le compromis à la domination – sont des choix à l’opposé des discours et
pratiques du président Trump. Une large majorité des nations adhère à
la vision européenne, qui protège les faibles des forts et limite les abus de
la puissance, mais elle ne fait pas confiance à l’Europe pour la défendre.
Observant la mollesse des réactions européennes sur la destruction de
Gaza ou la guerre d’agression contre l’Iran, elle doute de la volonté poli-
tique des Européens, comme de leurs capacités effectives à mettre leurs
actes en accord avec leurs principes. Et ce doute est destructeur, car il
pousse à se chercher des parrains puissants plutôt qu’à se rassembler sur
une vision alternative.
Beaucoup va donc se jouer dans la capacité des Européens à s’organiser
pour défendre une vision alternative du monde qui vient. Aucune des
grandes puissances émergentes, Inde, Indonésie, Brésil, Mexique ou
Afrique du Sud, n’a un poids suffisant pour bâtir une coalition crédible.
L’Europe n’est prise au sérieux ni par les Américains, ni par les Russes,
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ni par les Chinois. Les uns comme les autres n’ont de cesse de la diviser,
de la marginaliser. Les États-Unis soutiennent ouvertement des partis
d’extrême droite dont le programme vise à l’affaiblissement, sinon à la
destruction, des institutions européennes. Les Russes organisent des cam-
pagnes de désinformation qui ont le même objectif et s’efforcent
d’accroître la polarisation des sociétés européennes. Les Chinois achètent
de l’influence dans différents pays de l’Union grâce à une politique ambi-
tieuse d’investissement. L’Europe – dans laquelle il faut inclure le
Royaume-Uni, que l’invasion de l’Ukraine et la politique étrangère
américaine ont rapproché de l’Union européenne – saura-t-elle sortir de
ce cercle vicieux où sa faiblesse relative renforce à son détriment les
dynamiques de force ?
Une partie de la réponse dépend de la capacité de l’Europe à se placer
dans le peloton de tête de la révolution technologique. Ses universités
produisent les cerveaux et la recherche nécessaires, mais cette capacité
intellectuelle ne se transforme pas en capacité économique. Aucune entre-
prise européenne ne figure aujourd’hui dans le petit groupe d’entreprises
géantes qui dominent au niveau mondial la révolution technologique.
Cette absence est inquiétante, dans la mesure où le succès alimente le
succès. Les entreprises qui sont sorties victorieuses de la première révolu-
tion technologique d’internet accumulent des profits leur permettant
d’investir sans compter dans la seconde révolution technologique, celle
de l’Intelligence artificielle, ce qui crée un cercle vertueux à leur avantage.
Une action déterminée des Européens peut-elle retourner cette dyna-
mique ? Ce n’est pas le lieu de reprendre ici les analyses des rapports
Letta et Draghi. Les causes de l’insuffisant dynamisme économique euro-
péen sont bien identifiées et leur remède n’est pas une question de diag-
nostic mais de volonté politique.
Celle-ci est loin d’être acquise, car les pays européens n’échappent pas
à la fragilité générale. Le contraste entre la phase schumpétérienne de
destruction créatrice dans laquelle est entrée l’économie mondiale et la
crise des institutions politiques touche aussi l’Europe. Le monde change
beaucoup plus vite que les institutions politiques, et ce décalage est sans
doute la plus grande source de risques. La perception d’une perte de
contrôle correspond à une réalité : les événements plus que les hommes
semblent être aux commandes. Face à une Amérique nationaliste qui pré-
sume peut-être trop de sa puissance, aucun pôle de stabilité ne s’affirme
pour le moment. Et le nationalisme est une maladie contagieuse. Chaque
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Réflexions sur l’assombrissement du monde
pays pense d’abord à consolider ses fondations dans un réflexe de peur
plus défensif que constructeur. Jamais la puissance n’a été concentrée
dans un si petit nombre de nations, et jamais peut-être n’a-t-elle été
aussi fragile.
Mots clés
Ordre international
Géopolitique
Nationalisme
Donald Trump
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UN MONDE À GOUVERNER
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