Pratiques et doctrines de maintien de l'ordre : M. Manuel Valls, ancien Premier ministre ; M. Laurent Nuñez, ancien secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur
2 décembre 2020
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Pratiques et doctrines de maintien de l'ordre : M. Manuel Valls, ancien Premier ministre ; M. Laurent Nuñez, ancien secrétaire d’État auprès du ministre de l’Intérieur
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Intervenant 1
Mes chers collègues, alors que nous avons déjà procédé à un grand nombre d’auditions et que nous approchons de la fin de nos travaux, nous avons souhaité entendre certains de nos anciens ministres de l’Intérieur afin qu’ils nous fassent part de leur expérience du maintien de l’ordre. M. Manuel Valls a accepté notre demande, et nous le remercions vivement pour sa disponibilité. Il a occupé les fonctions de ministre de l’Intérieur de mai 2012 à mars 2014, avant de les quitter pour devenir Premier ministre. L’article 6 de l’ordonnance du 17 novembre 1958 relative au fonctionnement des assemblées parlementaires impose aux personnes auditionnées par une commission d’enquête de prêter serment de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. Je vous invite donc, monsieur le Premier ministre, à lever la main droite et à dire : « Je le jure ».
00:25 - 01:40
Intervenant 2
Vous avez déjà reçu de nombreux spécialistes du maintien de l’ordre ; je me contenterai donc de quelques remarques. J’ai été confronté, dans mes fonctions de ministre de l’Intérieur et de Premier ministre, à des situations de maintien de l’ordre de natures différentes mais qui ne sont pas nouvelles dans la vie politique, économique et sociale de notre pays. Je pense aux manifestations contre le mariage pour tous organisées par La Manif pour tous, à des manifestations plus classiques d’agriculteurs, ou encore à celles des Bonnets rouges, en Bretagne, qui se voulaient peut-être, dans une certaine mesure, une anticipation du mouvement des Gilets jaunes, émaillées de phénomènes plus violents, notamment à Quimper. Je pense aussi aux manifestations contre la loi travail, tout au long du printemps 2016, au drame de Sivens, avec le décès de Rémi Fraisse, et aux différents épisodes qui ont marqué l’occupation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Avec Bernard Cazeneuve, qui était ministre de l’Intérieur lorsque j’étais chef du Gouvernement, nous avons dû faire face aux évolutions de ce type de mouvements.
Alain Bauer, que vous avez auditionné récemment, vous a rappelé quelques éléments historiques. Dans les heures qui ont suivi mon installation place Beauvau, mon directeur de cabinet, qui était un grand préfet, a appelé mon attention sur les difficultés que pouvait représenter le maintien de l’ordre. Alors que nous avions des inquiétudes en matière de terrorisme, avec des départs en Syrie, et que nous devions traiter des problèmes de délinquance, il a tenu à me dire que ce serait ma tâche la plus difficile. Le maintien de l’ordre peut en effet faire basculer la vie politique française ou le destin d’un ministre. Ces opérations sont toujours délicates, notamment du fait de l’atomisation de la société, du rôle croissant des réseaux sociaux – des apéritifs Facebook peuvent être organisés en quelques minutes – et de la perte de puissance des organisations syndicales, qui étaient encore capables, dans les années soixante-dix et peut-être au début des années quatre-vingt, d’organiser de grandes manifestations d’agriculteurs ou d’ouvriers.
Tout cela a changé : aujourd’hui, des manifestations de lycéens ou d’étudiants peuvent dégénérer à tout moment, avec le risque de connaître un accident, un drame, ou de commettre une faute ayant un impact considérable sur l’opinion. La vie du ministère de l’Intérieur et la mémoire collective des préfets sont sans doute marquées par la doctrine Grimaud de mai 1968 : la situation politique était alors exceptionnelle, il y avait beaucoup de monde dans la rue et les manifestants s’exprimaient avec violence, mais grâce au professionnalisme de ce grand préfet de police, il y eut peu de victimes. L’autre événement qui a marqué un certain nombre d’entre nous, parce que nous étions alors dans la rue, ce sont les manifestations contre la loi Devaquet en 1986 et la mort de Malik Oussekine, avec tout le débat qui s’ensuivit sur les pelotons voltigeurs. En arrivant au ministère de l’Intérieur, je savais donc que je serais confronté, d’une manière ou d’une autre, à ce type de mouvements. Si le ministre de l’Intérieur définit un certain nombre de principes et rappelle des règles et des valeurs, il n’est pas chargé de l’organisation du maintien de l’ordre, qui doit rester une affaire de professionnels.
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