Généalogie des éléments de langage

Le Covid et l'État protecteur

En mars 2020, l'exécutif forge en quelques jours un lexique de crise — mais le corpus montre que ces mots présidentiels entrent à l'Assemblée par la bouche de l'opposition, qui les cite comme des reconnaissances de dette : « quoi qu'il en coûte » en sept jours, « emmerder » le jour même. Les formules guerrières (« nous sommes en guerre » et sa variante « guerre sanitaire ») et la prophétie du « monde d'après » meurent vite ; les formules budgétaires, elles, fossilisent — elles survivent comme étalon comptable à la politique qu'elles nommaient : 79 % des « quoi qu'il en coûte » (376 sur 474) sont prononcés après que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, en a signé l'acte de décès officiel à l'université d'été du Medef, à l'hippodrome de Longchamp, le 30 août 2021 — « Le quoi qu'il en coûte, c'est fini » —, avec un pic absolu en octobre 2024 (25 occurrences), plus de trois ans après. Et deux généalogies s'inversent : « les jours heureux » circulait à gauche dans l'hémicycle 118 jours avant que Macron ne le prononce, et « premiers de corvée » — l'inversion par Mélenchon des « premiers de cordée » de Macron, pour désigner ceux qui font les corvées : caissières, soignants, livreurs, femmes de ménage — entre à l'Assemblée par un député de la majorité.

De l'Élysée au Palais-Bourbon
7 jours
Allocution du 12 mars 2020 → premiers échos à l'AN le 19 mars, par l'opposition (Woerth, Rabault, Roussel) avant la majorité (Saint-Martin)
La vie posthume du « quoi qu'il en coûte »
79 %
376 des 474 occurrences prononcées après le « Le quoi qu'il en coûte, c'est fini » de Bruno Le Maire, ministre de l'Économie (université d'été du Medef, 30 août 2021) ; pic absolu en octobre 2024 (25 occurrences), 1 128 jours plus tard
La gauche avant Macron
118 jours
« Pacte des jours heureux » de Mathilde Panot (LFI) le 17 décembre 2019 ; allocution présidentielle le 13 avril 2020 — le corpus prouve l'antériorité, pas l'emprunt
Le sommeil de « premiers de corvée »
919 jours
Contre-formule de Mélenchon (20 heures de TF1, 16 octobre 2017) inversant les « premiers de cordée » ; n'entre à l'AN que le 22 avril 2020 — par Jean-Michel Mis (Renaissance)

Le corpus révèle d'abord une mécanique d'importation constante : les mots du Président n'entrent presque jamais à l'Assemblée par la majorité, mais par l'opposition qui les cite comme des engagements à tenir. Le 19 mars 2020, sept jours après l'allocution du 12 mars, quatre groupes reprennent « quoi qu'il en coûte » le même jour lors de l'examen du premier budget rectificatif : Éric Woerth (LR) « pour reprendre les mots du Président de la République », Valérie Rabault (Socialistes) pour « vérifier que l’engagement du Président de la République à mobiliser tous les moyens financiers nécessaires quoi qu’il en coûte sera vraiment mis en œuvre », Fabien Roussel (GDR) qui note que « tout le monde répète cette formule, sans savoir ce que cela signifie exactement », et seulement ensuite Laurent Saint-Martin pour Renaissance. Même schéma en 2017 : « premiers de cordée » — la métaphore alpine lancée par Emmanuel Macron le 15 octobre à la télévision (TF1/LCI, première grande interview du quinquennat) pour justifier la politique de l'offre : ceux de la tête de cordée, entrepreneurs et plus fortunés, hissent le reste du pays — est importé quarante-huit heures plus tard par Olivier Faure (Socialistes), déjà retourné : « les premiers de cordée ne peuvent être les plus fortunés d’entre nos concitoyens », puis « Les premiers de cordée, ce sont donc tous les autres » (17 octobre 2017) — Faure garde la métaphore mais en change les titulaires, retirant aux plus riches le titre que Macron leur décernait. Et le 4 janvier 2022, Sébastien Jumel (GDR) réagit à l'interview du Parisien le jour même de sa publication, en pleine séance sur le passe vaccinal. La vitesse d'importation est proportionnelle à la charge polémique : zéro jour pour « emmerder », deux jours pour « cordée », sept jours pour le « quoi qu'il en coûte ».

Les destins divergent ensuite selon la nature des formules. Les formules dramaturgiques — la guerrière « nous sommes en guerre », la prophétique « le monde d'après » — meurent vite : « nous sommes en guerre », pourtant répétée six fois par le Président le 16 mars 2020, ne compte que 30 occurrences en neuf ans de corpus (28 depuis l'allocution) — presque toutes des citations ironiques, comme Sabine Rubin (LFI) « puisqu’il paraît que nous sommes en guerre » — et son pic (avril 2021, 5 occurrences) tient à une réunion de la commission des finances sur l'instauration d'une taxe sur les « profiteurs de crise », où la formule est retournée en exigence d'obligations de guerre. « Le monde d'après » concentre 69 % de ses 90 occurrences (62) entre mars et décembre 2020 : promesse ironisée en quelques semaines (« le fameux monde d’après », Caroline Fiat, dès le 27 mai 2020), à laquelle Delphine Batho (Écologistes) rédige une nécrologie en février 2023. À l'inverse, les formules budgétaires fossilisent — mortes comme politiques, elles survivent comme unités de mesure : « quoi qu'il en coûte » (474 occurrences, 170 orateurs, quatorze familles politiques) atteint son pic absolu en octobre 2024 — 25 occurrences, 1 128 jours après que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, a déclaré à l'université d'été du Medef, le 30 août 2021 : « Le quoi qu'il en coûte, c'est fini », l'annonce publique de la fin du soutien illimité que ce rapport appelle son acte de décès officiel — et 79 % de ses usages (376 sur 474) sont postérieurs à cette annonce. « Argent magique » — le « il n'y a pas d'argent magique » lancé par Emmanuel Macron à une soignante du CHU de Rouen le 5 avril 2018 — dort 676 jours avant sa première apparition à l'Assemblée, en commission spéciale retraites le 10 février 2020, connaît le même pic en octobre 2024 et finit réadopté sincèrement par le Gouvernement : « Il n’y a pas d’argent magique », dit Sébastien Lecornu le 9 avril 2025, bouclant la boucle.

Ce lexique vit en commission bien plus qu'en séance : 66 % des « quoi qu'il en coûte » (315 sur 474) et 82 % des « monde d'après » (74 sur 90) y sont prononcés, contre trois occurrences seulement aux questions au gouvernement pour la première formule. C'est un vocabulaire de rapporteurs et de commissaires aux finances, pas un slogan de tribune : la formule présidentielle devient un étalon comptable qu'on oppose ligne à ligne aux budgets suivants — jusqu'au retournement social entendu en séance le 31 octobre 2025, où un orateur non identifié accuse ceux qui refusent la taxe sur les holdings de demander « aux caissières, aux ouvrières de l'agroalimentaire, à celles et ceux que nous avons applaudis à vingt heures de payer la facture du quoi qu'il en coûte » — la formule qui promettait la protection devient le nom de l'addition.

Restent les surprises généalogiques, les plus précieuses du corpus. « Les jours heureux » — titre du programme adopté en 1944 par le Conseil national de la Résistance, que l'allocution présidentielle du 13 avril 2020 ravive — n'a pas été introduit dans l'hémicycle par Macron : Mathilde Panot (LFI) proposait un « pacte des jours heureux » dès le 17 décembre 2019 — 118 jours plus tôt, et la secrétaire d'État Amélie de Montchalin lui répondait le jour même dans ses propres termes (« votre « pacte des jours heureux » ») — puis les communistes revendiquaient l'héritage du CNR pendant la bataille des retraites (Fabien Roussel, 18 février 2020 : « nous avons écrit le programme des « jours heureux » »). Le corpus établit cette antériorité — qui a parlé le premier — mais pas l'emprunt : rien ne permet d'affirmer que l'Élysée a repris la formule à la gauche parlementaire plutôt qu'à la référence commune de 1944 ; ce qui est sûr, c'est qu'elle était déjà un mot de la gauche quand le Président l'a prononcée, et qu'elle reste en 2026 son horizon exclusif (Louis Boyard, Nicolas Sansu, 9 juin 2026). « Premiers de corvée » — la contre-formule forgée par Mélenchon au 20 heures de TF1 le 16 octobre 2017, où « cordée » devient « corvée » : plus ceux qui mènent la marche, mais ceux qui font le sale boulot — dort 919 jours avant d'entrer à l'Assemblée le 22 avril 2020… par Jean-Michel Mis, député de la majorité, à propos des maires devenus « premiers de corvée » de la crise sanitaire — Ruffin ne suit que le 27 mai — et la mémoire collective s'inverse au point que Roger Vicot (Socialistes) l'attribue à Macron lui-même en mars 2024 (« le Président de la République avait joliment qualifié ces personnes, pendant la crise du covid, de « premiers de corvée » »). Dernier signe des temps : le 27 mai 2026, Eddy Casterman (RN) emploie « premiers de cordée » sincèrement, au sens macronien d'origine — ceux qui entraînent les autres —, pour défendre les agriculteurs.

Les formules, une à une

« quoi qu'il en coûte »

formule pivot 474 occurrences · 2018-07-18 → 2026-07-01

Naissance publique : 2020-03-12 — Emmanuel Macron. Allocution télévisée Covid : la formule est prononcée trois fois pour garantir le soutien économique illimité de l'État.

25 502019202120232025 naissance « c'est fini »

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Socialistes LR Renaissance GDR / Communistes LFI Autres MoDem Gouvernement UDI / Agir LIOT RN Écologistes Non inscrits UDR

À qui appartient la formule ? (parts semestrielles de la parole attribuée)

gauche bloc central LR droite nationale gouvernement
2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 2025 2026

Le signal est d'une netteté rare : deux emplois idiomatiques — l'adverbe ordinaire, sans charge politique — en deux ans et demi de corpus avant mars 2020 (Dominique Potier en juillet 2018, Christian Jacob deux semaines plus tard), puis l'explosion. La formule prononcée trois fois par Emmanuel Macron le 12 mars 2020 entre à l'Assemblée sept jours plus tard, le 19 mars, lors de l'examen du premier budget rectificatif — et c'est l'opposition qui l'importe : Éric Woerth (LR) « pour reprendre les mots du Président de la République », Valérie Rabault (Socialistes) — qui en fait explicitement une reconnaissance de dette : il faut « vérifier que l’engagement du Président de la République à mobiliser tous les moyens financiers nécessaires quoi qu’il en coûte sera vraiment mis en œuvre » — et Fabien Roussel (GDR), avant même que Laurent Saint-Martin ne la reprenne pour Renaissance. Dès juin 2020, la formule se substantive (« le « quoi qu’il en coûte » du Président de la République », Christine Pirès Beaune, 2 juin) : elle devient un objet politique. Le Gouvernement se l'approprie en 2021 pour construire le récit de sortie — Bruno Le Maire défend le 2 juin 2021 un soutien « ciblé et dégressif, pour que nous sortions progressivement et sans heurt de la politique du « quoi qu’il en coûte » que nous avions décidée avec le Président de la République » — puis le déclare mort en public le 30 août 2021, à l'université d'été du Medef, en tant que ministre de l'Économie : « Le quoi qu'il en coûte, c'est fini » — l'annonce officielle de la fin du soutien illimité, d'où l'expression d'acte de décès ; il le confirme en commission le 22 septembre 2021 (« Nous mettons fin au « quoi qu’il en coûte » ») et rappellera lui-même la scène dans le corpus : « Dès août 2021, lors de la Rentrée des entrepreneurs de France, j’ai déclaré qu’il était nécessaire de sortir des mesures d’urgences, du bouclier tarifaire et du « quoi qu’il en coûte » » (12 décembre 2024).

Or 79 % des 474 occurrences du corpus (376) sont postérieures à cet acte de décès. Le pic absolu tombe en octobre 2024 (25 occurrences), en pleine crise budgétaire, 1 128 jours après le « c'est fini » : LR en fait un fardeau rétrospectif (« les répercussions du « quoi qu’il en coûte » représentent un fardeau financier pour l’État et pour chaque Français », Fabien Di Filippo, 23 octobre 2024), la gauche — Socialistes, LFI, GDR et Écologistes cumulent 147 des 339 occurrences rattachées à une famille politique, soit 43 % — un étalon d'exigence sociale, et les Écologistes un gabarit productif : « Il faut donc un « quoi qu’il en coûte » écologique et scolaire » (Benjamin Lucas-Lundy, 20 mars 2024). Le RN, presque absent (13 occurrences sur 474), n'adopte la formule que le 27 juillet 2022, par Annick Cousin, 867 jours après sa naissance. Où vit-elle ? En commission (315 occurrences sur 474, contre trois seulement aux questions au gouvernement) : la formule présidentielle s'est fossilisée en catégorie comptable — un nom commun du débat budgétaire, détaché de l'événement qui l'a créé — que chaque camp retourne contre le budget de l'autre.

« Le groupe Les Républicains, comme tous les groupes représentés ici, aborde cet examen avec une certaine bienveillance, l’idée générale étant de donner à notre économie les moyens de résister à cette crise, et ce, pour reprendre les mots du Président de la République, quoi qu’il en coûte. »

Éric Woerth (LR) — 2020-03-19, Commission

« Il est de notre responsabilité de vérifier que l’engagement du Président de la République à mobiliser tous les moyens financiers nécessaires quoi qu’il en coûte sera vraiment mis en œuvre. »

Valérie Rabault (Socialistes) — 2020-03-19, Commission

« nous sommes en guerre »

formule pivot 30 occurrences · 2017-10-11 → 2026-03-26

Naissance publique : 2020-03-16 — Emmanuel Macron. Allocution annonçant le confinement : « nous sommes en guerre » répété six fois.

2.5 52019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Renaissance LFI LR

Surprise d'archive : la phrase existait déjà à l'Assemblée avant le Covid. Le 11 octobre 2017, Raphaël Gauvain (Renaissance) l'emploie mot pour mot dans le débat antiterroriste (« Mes chers collègues, nous sommes en guerre »), et Valérie Boyer (LR) en avril 2018 sur l'immigration — le registre guerrier de l'après-attentats était donc déjà installé dans l'hémicycle quand arrive l'allocution du 16 mars 2020, où « nous sommes en guerre » est répété six fois. Le premier écho sanitaire arrive trois jours après, le 19 mars, par Daniel Labaronne (Renaissance) et sa « guerre sanitaire contre le coronavirus » — la variante « guerre sanitaire » est comptée avec la formule dans ce corpus : c'est l'un des rares cas où la majorité importe elle-même, sincèrement, le mot présidentiel.

Mais la greffe ne prend pas : 30 occurrences en neuf ans de corpus (28 depuis l'allocution), 18 orateurs, et seules trois familles la répètent plus d'une fois (Renaissance, 5 occurrences ; LFI, 10 ; LR, 3) — la formule la plus solennelle du quinquennat reste confinée au bruit de fond. Elle ne survit que comme citation retournée : Sabine Rubin (LFI) glisse le 20 octobre 2020 « puisqu’il paraît que nous sommes en guerre » pour exiger une politique de la demande — elle feint d'accepter la fiction guerrière pour réclamer l'économie dirigée qui va avec —, et le pic du corpus (avril 2021, 5 occurrences) tient pour l'essentiel à une seule réunion de la commission des finances, le 14 avril 2021, sur l'instauration d'une taxe sur les « profiteurs de crise » — quatre des cinq occurrences du mois —, où Marie-Christine Dalloz (LR) juge la formule « très malheureuse » pendant que Charles de Courson tranche : « on n’est pas en guerre sanitaire, arrêtons les grands mots ». Une métaphore de guerre que le Parlement n'a acceptée que pour réclamer l'impôt de guerre.

« Mes chers collègues, nous sommes en guerre. »

Raphaël Gauvain (Renaissance) — 2017-10-11, Séance publique

« La rapporteure a repris la formule du Président de la République selon laquelle nous sommes en guerre ; dois-je rappeler que c’était contre le coronavirus et que cette formule était très malheureuse ? »

Marie-Christine Dalloz (LR) — 2021-04-14, Commission

« les jours heureux »

formule pivot 28 occurrences · 2018-04-04 → 2026-06-09

Naissance publique : 2020-04-13 — Emmanuel Macron. Allocution de prolongation du confinement — écho assumé au programme du CNR (1944).

2.5 52019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Renaissance Gouvernement LFI GDR / Communistes

C'est la généalogie inversée du corpus. L'histoire publique attribue « les jours heureux » à l'allocution présidentielle du 13 avril 2020, écho assumé au programme adopté en 1944 par le Conseil national de la Résistance et intitulé « Les Jours heureux ». Mais dans l'hémicycle, la formule était déjà vivante à gauche : le 17 décembre 2019, Mathilde Panot (LFI) oppose au Green Deal européen un « pacte des jours heureux » — et la secrétaire d'État Amélie de Montchalin lui répond le jour même en reprenant ses mots : « Madame Panot, votre « pacte des jours heureux » propose une conception de l’économie très différente de celle qui prévaut aujourd’hui ». Puis les communistes revendiquent l'héritage pendant la bataille des retraites : Sébastien Jumel invoque le 3 février 2020 le ministre communiste fondateur de la Sécurité sociale (« Ambroise Croizat et les résistants ont écrit Les Jours heureux, vous nous préparez des lendemains tristes... »), Fabien Roussel réclame la paternité du programme le 18 février. Quand Macron prononce la formule, elle circulait donc à l'Assemblée depuis 118 jours comme revendication de gauche. Le corpus établit cette antériorité — qui a parlé le premier — mais pas l'emprunt : rien ne permet d'affirmer que l'Élysée a repris la formule à Panot ou à Roussel plutôt qu'à la référence commune de 1944.

La suite confirme cette propriété : sur 28 occurrences et 19 orateurs, l'usage sincère est un monopole de la gauche (LFI, 9 occurrences, et GDR, 5), autour des anniversaires de la Sécurité sociale et de la résolution de Danièle Obono (LFI) « déclarant la nécessité d'une bifurcation écologique et solidaire pour aller vers les jours heureux », discutée le 4 juin 2020 — un intitulé lu en séance dans les annonces d'ordre du jour, ce qui fait du pic de juin 2020 (5 occurrences) un moment en partie procédural. La majorité, elle, ne l'emploie qu'entre guillemets — à une exception près, Guillaume Gouffier Valente saluant le 25 mai 2021 « ce début de retour aux jours heureux, à la vie normale ». La formule ne meurt pas : le 9 juin 2026 encore, Louis Boyard (« dans un an viendra une élection présidentielle et viendront les jours heureux ») et Nicolas Sansu en font l'horizon d'une alternance. C'est la seule phrase du sujet qui vieillit sans ironie — parce que ses propriétaires n'ont jamais changé.

« Le Green Deal apparaît comme une manière de continuer comme avant, en conservant le modèle actuel, alors qu’il faut aller vers un « pacte des jours heureux », qui remettrait en cause ce système économique. »

Mathilde Panot (LFI) — 2019-12-17, Commission

« Madame Panot, votre « pacte des jours heureux » propose une conception de l’économie très différente de celle qui prévaut aujourd’hui et peut tout à fait être débattue. »

Amélie de Montchalin (Gouvernement) — 2019-12-17, Commission

« le monde d'après »

formule pivot 90 occurrences · 2019-12-11 → 2026-06-09

Naissance publique : 2020-03-16 — attribution diffuse (exécutif + éditorialistes). Naissance distribuée pendant le premier confinement ; « le jour d'après ne sera pas un retour au jour d'avant » (Macron, 16 mars 2020).

25 502019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Gouvernement Renaissance GDR / Communistes LFI UDI / Agir MoDem Socialistes LR LIOT Non inscrits

Née de façon diffuse à la mi-mars 2020 — l'attribution est partagée entre l'exécutif et les éditorialistes, Macron en donnant la matrice le 16 mars : « le jour d'après, quand nous aurons gagné, ce ne sera pas un retour au jour d'avant » —, la formule n'atteint l'Assemblée, suspendue par le confinement, que le 15 avril, par la voix du Gouvernement (Amélie de Montchalin), et un intervenant non identifié note le même jour qu'« on parle souvent du monde d’après » : elle arrive déjà comme un lieu commun. Dès le lendemain, la gauche la capture — elle s'en fait l'usager principal pour la retourner en créance : dans la seule journée du 16 avril, en commission des finances sur le deuxième budget rectificatif, Sabine Rubin (LFI) l'emploie quatre fois, jusqu'à en faire l'argument du rétablissement de l'ISF (« Le rétablissement de cet impôt serait véritablement la marque du monde d’après »), rejointe par Fabien Roussel (GDR : « Le monde d’après, il faut le préparer dès maintenant ») — la promesse présidentielle devient une liste d'exigences : ISF, relance verte, recherche publique. L'ironisation suit en quelques semaines : « j’imaginais que le fameux monde d’après dont on nous parlait était enfin arrivé » (Caroline Fiat, LFI, 27 mai 2020), puis le réquisitoire d'Éric Coquerel le 30 juin.

C'est la formule la plus fulgurante et la plus périssable du sujet : 69 % de ses 90 occurrences (62) tombent entre mars et décembre 2020, avec un pic à 19 occurrences en juin 2020, et 82 % (74 sur 90) vivent en commission. Delphine Batho (Écologistes) lui rédige sa nécrologie — le constat rétrospectif que la promesse est morte — le 9 février 2023, devant la commission d'enquête sur la souveraineté énergétique : l'effet rebond des émissions de gaz à effet de serre a enterré le changement de modèle. Une promesse prophétique ne survit pas au retour du monde d'avant — là où les formules comptables du même lexique, « quoi qu'il en coûte » et « argent magique », prospèrent encore en 2026.

« Vous nous vendiez un « monde d’après » merveilleux, mais nous voici revenus à l’Ancien régime, avec des élections redevenues quasiment censitaires, tant l’abstention est forte dans les catégories populaires, et des responsables politiques qui font fi des libertés publiques, comme si la situation était normale. »

Éric Coquerel (LFI) — 2020-06-30, Séance publique

« Loin de provoquer un changement de modèle ou la construction d’un « monde d’après », les lendemains de la pandémie ont été marqués par un effet rebond et par une course à la reprise économique, avec l’augmentation dans les mêmes proportions des émissions de gaz à effet de serre – lesquelles ont atteint un nouveau record. »

Delphine Batho (Écologistes) — 2023-02-09, Commission

« il n'y a pas d'argent magique »

précurseur 106 occurrences · 2020-02-10 → 2026-07-01

Naissance publique : 2018-04-05 — Emmanuel Macron. Échange avec une soignante au CHU de Rouen — la formule sera retournée contre lui après les milliards du Covid.

2.5 52019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Renaissance LFI UDI / Agir Socialistes LR GDR / Communistes RN Écologistes Gouvernement

À qui appartient la formule ? (parts semestrielles de la parole attribuée)

gauche bloc central LR droite nationale gouvernement
2017 2018 2019 2020 2021 2022 2023 2024 2025 2026

Le précurseur du lexique Covid a une histoire à contretemps : lancée par Emmanuel Macron face à une soignante du CHU de Rouen le 5 avril 2018 (« il n'y a pas d'argent magique »), la formule reste totalement absente de l'Assemblée pendant 676 jours — aucun bruit de fond idiomatique, aucune reprise. Elle naît parlementairement le 10 février 2020, en commission spéciale sur les retraites, sous forme de duel dans la même séance : Jacques Maire (Renaissance) l'assume sincèrement pour justifier l'âge d'équilibre — le recul de l'âge de départ prévu par la réforme : « Nous assumons l’instauration de l’âge d’équilibre parce qu’il n’y a pas d’argent magique » — et Adrien Quatennens (LFI) la retourne dans la même réunion, en acceptant la lettre de la formule pour en inverser la cible : « vous avez raison, il n’y a pas d’argent magique ; mais dites-le d’abord aux très riches, aux actionnaires ». Le Covid fait ensuite exploser le retournement, régulièrement apparié au « quoi qu'il en coûte » (Régis Juanico, Fabien Di Filippo, Fabien Roussel, Mathilde Panot) : pas d'argent magique pour l'hôpital, mais des milliards « quoi qu'il en coûte » pour les entreprises.

La trajectoire tardive est la plus révélatrice : 67 des 106 occurrences datent de 2024 ou après, avec un pic en octobre 2024 (14 occurrences) — le même mois que le « quoi qu'il en coûte », au cœur de la crise budgétaire. En 2025-2026 (44 occurrences), la formule est complètement lexicalisée : témoins d'auditions, orateurs non identifiés et RN (Laurent Jacobelli, le 6 mai 2026 : « L'argent européen n'est pas de l'argent magique ») l'emploient comme un simple idiome comptable, et le Gouvernement la réadopte au premier degré — « Il n’y a pas d’argent magique », tranche Sébastien Lecornu devant la commission de la défense le 9 avril 2025, première occurrence gouvernementale du corpus. Huit ans après Rouen, en 2026, le mot de Macron est devenu la langue commune du débat budgétaire, débarrassé de son auteur.

« Nous assumons l’instauration de l’âge d’équilibre parce qu’il n’y a pas d’argent magique. »

Jacques Maire (Renaissance) — 2020-02-10, Commission

« Monsieur Maire, vous avez raison, il n’y a pas d’argent magique ; mais dites-le d’abord aux très riches, aux actionnaires qui ont été bien gavés avec les mesures prises par ce Gouvernement ! »

Adrien Quatennens (LFI) — 2020-02-10, Commission

« premiers de cordée »

formule pivot 29 occurrences · 2017-10-17 → 2026-05-27

Naissance publique : 2017-10-15 — Emmanuel Macron. Première grande interview TV du quinquennat (TF1/LCI) : les « premiers de cordée » justifient la politique de l'offre.

5 102019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Socialistes GDR / Communistes LR LFI RN

Aucun alpinisme rhétorique avant le 15 octobre 2017 : la formule est une pure création politique, née à la télévision — dans la première grande interview du quinquennat (TF1/LCI), Emmanuel Macron compare la société à une cordée dont les premiers, entrepreneurs et plus fortunés, entraînent les autres vers le haut, pour justifier la politique de l'offre — et importée dans l'hémicycle en quarante-huit heures par l'opposition : Olivier Faure (Socialistes), le 17 octobre, la retourne déjà en redéfinissant qui mérite le titre — « les premiers de cordée ne peuvent être les plus fortunés d’entre nos concitoyens », « Les premiers de cordée, ce sont donc tous les autres » : il conserve la métaphore de Macron mais en évince les riches. Elle ne sera jamais un élément de langage de la majorité à l'Assemblée : sur 29 occurrences et 22 orateurs en neuf ans, l'usage est massivement une arme ironique de la gauche (Socialistes, GDR, LFI — André Chassaigne, 13 décembre 2018 : « ceux que vous osez appeler les « premiers de cordée » » … « ceux-là mêmes qui ont profité de la suppression de l’ISF »), rejointe par LR en 2021 (Julien Dive) et le RN en 2022 (Jean-Philippe Tanguy), presque toujours entre guillemets, adossée à la suppression de l'ISF et au « ruissellement ». Le Covid lui offre une seconde vie par collision : les « premiers de cordée » d'en haut sont confrontés aux soignants, caissières et livreurs d'en bas, au croisement des contre-formules « premiers de corvée » et « première ligne ».

La fin de vie réserve le retournement le plus inattendu du sujet : le 27 mai 2026, en commission des affaires économiques, Eddy Casterman (RN) emploie la formule sincèrement, dans son sens macronien d'origine — les premiers qui entraînent les autres — mais appliquée aux agriculteurs : « ce sont eux les premiers de cordée qui se battent pour une agriculture saine, durable et résiliente ». Quand l'extrême droite recycle au premier degré le mot fétiche du macronisme économique, c'est que la formule s'est détachée de son auteur et se dissout dans la langue ordinaire.

« Puisque le temps m’est compté, monsieur le président, je conclurai en disant que, selon moi et selon l’ensemble de mon groupe, les premiers de cordée ne peuvent être les plus fortunés d’entre nos concitoyens : ce sont celles et ceux qui veulent emmener le pays plus loin, plus haut et plus fort ; celles et ceux qui veulent le fédérer, hommes et femmes politiques, intellectuels ou artistes ; celles et ceux qui veulent la vie en commun, et non celles et ceux qui n’ont que la religion du profit et de l’argent. »

Olivier Faure (Socialistes) — 2017-10-17, Séance publique

« Ils n'ont pas cessé de chercher, d'innover, ils continueront d'ailleurs à le faire à la seule condition qu'on leur fasse confiance, que la logique incitative soit privilégiée à la logique punitive, car ce sont eux les premiers de cordée qui se battent pour une agriculture saine, durable et résiliente. »

Eddy Casterman (RN) — 2026-05-27, Commission

« premiers de corvée »

contre-formule 21 occurrences · 2020-04-22 → 2025-05-21

Naissance publique : 2017-10-16 — Jean-Luc Mélenchon. Au 20h de TF1, le lendemain de l'interview de Macron : contre-formule forgée en 24 heures ; seconde vie massive pendant le Covid (caissières, soignants, livreurs).

1.25 2.52019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025Renaissance LFI Socialistes GDR / Communistes

La contre-formule de Mélenchon inverse la métaphore alpine de Macron : aux « premiers de cordée » qui mènent la marche, elle oppose ceux qui font les corvées — caissières, soignants, livreurs, femmes de ménage. Forgée le 16 octobre 2017 au journal de 20 heures de TF1, en réplique à l'interview donnée par Macron la veille, elle met 919 jours à franchir les portes de l'Assemblée — et quand elle y entre, le 22 avril 2020, c'est par la bouche d'un député de la majorité : Jean-Michel Mis (Renaissance), guillemets à l'appui, à propos des maires devenus « premiers de corvée » de la crise sanitaire. Le camp qui l'a forgée ne suit que le 27 mai, avec François Ruffin (LFI) et sa litanie des « auxiliaires de vie sociale, des caissières, des vigiles ou des femmes de ménage ». Le Covid produit alors une adoption transpartisane rare — Renaissance, MoDem, UDI/Agir, LIOT, jusqu'à Cendra Motin (Renaissance) l'employant sincèrement le 14 avril 2021 : « Il y a, en bas, ceux que la crise frappe de plein fouet, les premières de corvée, ces travailleurs essentiels, au front, à l’hôpital ou dans la grande distribution » — avant que la formule ne se rétracte à gauche après la crise, migrant vers les retraites de 2023 (Mathilde Panot) puis vers les AESH, les accompagnantes d'élèves en situation de handicap.

Vingt-et-une occurrences, zéro faux positif relevé par l'audit du corpus : la formule est devenue une catégorie sociale durable, l'étiquette des travailleurs essentiels mal payés. Et la mémoire collective finit par inverser sa généalogie : le 6 mars 2024, Roger Vicot (Socialistes) attribue tranquillement à Emmanuel Macron le mot que Mélenchon avait forgé contre lui — « le Président de la République avait joliment qualifié ces personnes, pendant la crise du covid, de « premiers de corvée » » — la contre-formule a si bien gagné qu'on la crédite au président qu'elle visait.

« Les maires, devenus bien souvent « premiers de corvée », appliquent une politique sanitaire qui passe par le port de masques chez les policiers municipaux. »

Jean-Michel Mis (Renaissance) — 2020-04-22, Commission

« Il y a, en bas, ceux que la crise frappe de plein fouet, les premières de corvée, ces travailleurs essentiels, au front, à l’hôpital ou dans la grande distribution, et les autres, en haut, pour qui le coronavirus n’aura été qu’une succession de réjouissances et pour qui la fête continue. »

Cendra Motin (Renaissance) — 2021-04-14, Commission

« emmerder les non-vaccinés »

successeur 10 occurrences · 2022-01-04 → 2025-01-28

Naissance publique : 2022-01-04 — Emmanuel Macron. Interview au Parisien : « les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder ».

2.5 52019202120232025 naissance

Diffusion par groupe (ordre des lignes = ordre d'adoption après la naissance publique · plus foncé = usage plus intense)

2019202120232025LFI Socialistes

L'une des deux importations les plus rapides du corpus — zéro jour, à égalité avec « décivilisation » (sujet Sécurité de ce rapport) : l'interview de Macron au Parisien (« les non-vaccinés, j'ai très envie de les emmerder ») paraît le 4 janvier 2022, en plein marathon du passe vaccinal, et Sébastien Jumel (GDR) la retourne en séance publique le jour même. La grappe qui suit est dense — Mathilde Panot (LFI) et Caroline Abadie (Renaissance, seule voix de la majorité, qui ne s'en saisit que pour se défendre : « Vous avez indiqué que le Président de la République avait déclaré vouloir « emmerder les Français » ») le 5 janvier en commission des lois, Nicolas Meizonnet (RN) le 11, François Ruffin égrenant les promesses démenties « avant le célèbre « j’ai très envie de les emmerder » » le 16, puis Cécile Untermaier (Socialistes) qui, dès le 26 janvier, transfère l'« expression désormais célèbre » hors du champ sanitaire. Fait notable : le Parlement retraduit instantanément « les non-vaccinés » en « les Français » — Jumel (« il s’agit d’emmerder les Français »), Panot et Meizonnet emploient tous la seconde forme —, recollant la phrase de Macron sur son moule d'origine : l'apostrophe prêtée à Georges Pompidou en 1966, « Arrêtez donc d'emmerder les Français ! », que la phrase de Macron inverse — Pompidou exigeait qu'on cesse d'emmerder, Macron dit en avoir « très envie ». Ce moule pompidolien court en toile de fond continue du corpus : l'audit y relève neuf citations transpartisanes de la formule de Pompidou entre juin 2018 et novembre 2021.

Le profil d'usage est unique dans le sujet : dix occurrences, dix orateurs — chacun ne l'emploie qu'une fois ; les huit reprises de la formule macronienne (2022-2023) sont toutes des citations hostiles, venues de GDR, LFI, RN, Socialistes et Écologistes (Caroline Abadie, seule voix de la majorité, ne fait que s'en défendre) ; aucune adoption sincère, jamais. Comme mot de Macron, la formule meurt en 2023, en pur souvenir : Sandrine Rousseau (Écologistes) le 12 avril (« Macron disait qu’il avait très envie de les emmerder »), puis Edwige Diaz (RN) le 11 octobre, qui la range dans le musée des « petites phrases » présidentielles entre « traverser la rue » et « ceux qui ne sont rien » ; elle ne survit ensuite que comme écho ambigu du moule pompidolien (Aurélien Rousseau en 2024, sur des mesures antitabac « là pour emmerder les Français », et Fabrice Brun en 2025). Une arme à un coup, entrée et sortie du lexique en moins de deux ans.

« Nous venons de comprendre, à la lecture des propos du Président de la République, que son objet n’est pas sanitaire : il s’agit d’emmerder les Français, de cliver le pays et de fracturer la société ! »

Sébastien Jumel (GDR / Communistes) — 2022-01-04, Séance publique

« Personne n’a oublié les petites phrases relatives aux entreprises non essentielles, les expressions telles que « emmerder les non-vaccinés », « traverser la rue pour trouver un travail », « travailler pour se payer un costard », « ceux qui ne sont rien », « les Gaulois réfractaires » ou encore les illettrés, les fainéants ou les cyniques. »

Edwige Diaz (RN) — 2023-10-11, Commission