Le corpus confirme la mécanique de captation attendue — un mot né à l'extrême droite finit dans la bouche d'un ministre —, mais il en inverse la chronologie interne. Presque chaque « naissance » publique a une préhistoire parlementaire : « ensauvagement » est prononcé en commission des lois dès le 18 octobre 2017 par Marie-France Lorho (députée non inscrite, Ligue du Sud), soit 1 010 jours avant l'interview au Figaro où Gérald Darmanin l'assume (24 juillet 2020) ; « décivilisation » sort de la bouche du député RN Pierre Meurin le 28 mars 2023, 57 jours avant Emmanuel Macron en Conseil des ministres ; « séparatisme » vit dès mai 2018 sous la plume du communiste Stéphane Peu — mais au sens social (« le séparatisme social », contre la relégation des pauvres), 642 jours avant que le discours de Mulhouse (18 février 2020), où Emmanuel Macron fait du « séparatisme islamiste » le nouveau cadrage officiel, ne re-sémantise le mot ; et « submersion migratoire » entre à l'Assemblée le 17 septembre 2019 par une députée Renaissance, Amélia Lakrafi, qui la nie (« il n'y a pas eu de submersion migratoire »). Quand le ministre adopte enfin le mot, il arrive souvent déjà entouré de sa polémique : les quatre phrases où Darmanin emploie le mot — ses cinq occurrences d'« ensauvagement », les seules du mot chez lui dans le corpus — datent du 28 juillet 2020 en commission des lois et sont toutes défensives : il vise « ceux qui critiquent mon usage du mot » et conclut en citant, via Richard Ferrand, l'historienne Mona Ozouf : « L'ensauvagement du langage annonce, prépare et fabrique l'ensauvagement des actes. »
La diffusion suit un ordre de bancs remarquablement stable. Le mot s'incube en commission — 67 % des 1 263 occurrences de « séparatisme » et 73 % des 459 de « communautarisme » y vivent ; « wokisme » y concentre 95 de ses 143 occurrences, dont 50 dans la seule commission des affaires culturelles et de l'éducation — avant de gagner la séance publique et, tardivement, les questions au gouvernement. Et c'est très souvent la gauche qui importe le vocable de ses adversaires : Elsa Faucillon (GDR) est la première à dire « wokisme » à l'Assemblée, le 20 octobre 2021 — 93 jours après son lancement médiatique par Jean-Michel Blanquer, dans l'audition budgétaire de Frédérique Vidal — pour renvoyer au gouvernement ses propres accusations : elle égrène « les suspicions en islamo‑gauchisme dans le monde enseignant », celles en « wokisme », puis « la tentative de mise au pas » des enseignants. En 2021, les sept occurrences attribuées d'« islamo-gauchisme » viennent toutes de la gauche — LFI (Éric Coquerel, Mathilde Panot, Jean-Luc Mélenchon, Muriel Ressiguier) et PCF (Elsa Faucillon, trois fois) —, sur le mode ironique : Mélenchon vante un CNRS « qui a mieux à faire que d'aller surveiller les islamo-gauchistes » (29 mars 2021). L'usage sincère de « wokisme » n'arrive qu'avec les députés RN élus en juin 2022 : Julien Odoul l'assume le 12 juillet 2022, 358 jours après son lancement — un mot lancé par un ministre macroniste devenu munition frontiste.
Les morts sont aussi instructives que les naissances. « Séparatisme » ne s'éteint pas : après un pic de 278 occurrences pour le seul mois de janvier 2021 (22 % des 1 263 du corpus), au moment où la commission spéciale « Respect des principes de la République » examine le projet de loi contre le séparatisme — la future loi du 24 août 2021, dite « loi séparatisme » —, il se fossilise en nom commun juridique : on ne débat plus du séparatisme, on cite la loi et le délit qui portent son nom. Le 6 janvier 2026, lors d'une séance de questions sur le thème « Entrisme islamiste : comment protéger les institutions républicaines… », un orateur que les métadonnées n'identifient pas égrène les compteurs de « la loi séparatiste » (« on en avait 819 qui avaient été enregistrés » au 1er décembre 2025, 1 028 pour le délit de divulgation d'informations). Son prédécesseur « communautarisme » ne disparaît pas pour autant : les deux mots culminent le même mois (84 occurrences contre 278 en janvier 2021) et cohabitent jusque dans la même phrase — « une forme de séparatisme, que l'on appelait avant le communautarisme », dit Éric Poulliat (Renaissance) le 15 janvier 2021. « Islamo-gauchisme » survit à son effondrement de 2021 — en février, la ministre Frédérique Vidal annonce une enquête sur l'islamo-gauchisme à l'université, et le CNRS lui oppose que le concept n'existe pas, épisode qu'une audition raconte encore en 2025 : « quand le CNRS, quelques années ou quelques mois plus tard, dit que l'islamogauchisme n'existe pas, c'est une position parfaitement idéologique » — et connaît son pic de corpus en octobre 2025 (11 occurrences), dans la commission d'enquête « Mouvements politiques et islamisme » où l'on débat de son existence même (« le préfixe islamo n'a pas de sens devant le gauchisme », audition de Ghaleb Bencheikh, 28 octobre 2025). « Décivilisation », lancée par Emmanuel Macron en Conseil des ministres le 24 mai 2023 puis abandonnée par lui en quelques jours sous le tollé — le mot renvoie à Renaud Camus —, semble mort-née (19 occurrences en trois ans) ; sa seconde vie est inattendue : en mars 2025, lors du débat « Remise en cause du Pacte vert européen », le socialiste Dominique Potier retourne contre le recul du droit environnemental ce mot présidentiel forgé pour l'insécurité : « Le terme de décivilisation, utilisé par Christophe Clerc, me paraît tout à fait juste. »
Reste la ligne rouge : « grand remplacement ». Dans les 38 citations relues par l'audit (sur 94 occurrences, 2019-2026), aucun orateur n'assume la formule au premier degré dans son sens migratoire. Elle entre à l'Assemblée en janvier 2019 — plus de deux ans avant la campagne présidentielle d'Éric Zemmour qui en fera un thème central — par la commission d'enquête sur les groupuscules d'extrême droite, dans la bouche de témoins qui la décrivent comme la théorie « que propage Renaud Camus » ; après l'attentat contre deux mosquées de Christchurch (Nouvelle-Zélande, mars 2019), dont l'auteur était, rappelle Meyer Habib devant cette commission, « un suprémaciste blanc, obsédé par la théorie du « grand remplacement » », le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner la nomme le 9 mai 2019 comme idéologie de menace. Le tabou tient, mais le gabarit se réutilise : à partir de 2024 fleurissent les transpositions — « la peur du grand remplacement du bœuf français » par le bœuf canadien (Henri Alfandari, Horizons, 30 mai 2024), « le grand remplacement des véhicules thermiques par ses véhicules électriques », ceux d'Elon Musk (Éric Michoux, UDR, 4 mars 2025), « le grand remplacement de l'industrie française par l'industrie chinoise » (QAG du 17 décembre 2025, orateur non identifié) — qui rejouent la structure de la formule hors du champ migratoire ; le corpus établit la chronologie de ces réemplois, pas leur intention. La digue cède ailleurs : le 27 janvier 2025, sur LCI, François Bayrou évoque un « sentiment de submersion » à propos de Mayotte — 1 959 jours après la dénégation d'Amélia Lakrafi — et février 2025 devient le mois le plus dense du sous-corpus « submersion migratoire » (45 occurrences, 22 % des 204). Le 19 février en séance, il jure n'avoir « jamais employé l'expression » — tout en défendant, le même jour, son « sentiment de submersion », « qui n'est que le constat d'une situation subie ».