Généalogie des éléments de langage
Naissance, diffusion et mort des formules politiques dans les débats de l'Assemblée nationale, de 2017 à 2026 — qui invente les mots, qui les reprend, et ce qu'ils deviennent.
À partir de 8 957 séances transcrites (114 millions de mots — séances publiques, commissions et questions au gouvernement), cette étude retrace le cycle de vie de 25 formules politiques : leur naissance publique, leur entrée à l'Assemblée, leur diffusion de groupe en groupe et leur mort — ou leur fossilisation. Réalisée pour le défi « Généalogie des éléments de langage » du hackathon 2026 de l'Assemblée nationale, à partir de l'API de recherche de Polyfact à travers les prises de parole des députés, créée pour le hackathon en partie sur la base de l'open data.
Trois sujets, trois formes de cycle de vie
Une mise à mort officielle, une normalisation venue des marges, une capture politique : trois trajectoires types du vocabulaire politique.
Le Covid et l'État protecteur
En mars 2020, l'exécutif forge en quelques jours un lexique de crise — mais le corpus montre que ces mots présidentiels entrent à l'Assemblée par la bouche de l'opposition, qui les cite comme des reconnaissances de dette : « quoi qu'il en coûte » en sept jours, « emmerder » le jour même. Les formules guerrières (« nous sommes en guerre » et sa variante « guerre sanitaire ») et la prophétie du « monde d'après » meurent vite ; les formules budgétaires, elles, fossilisent — elles survivent comme étalon comptable à la politique qu'elles nommaient : 79 % des « quoi qu'il en coûte » (376 sur 474) sont prononcés après que Bruno Le Maire, ministre de l'Économie, en a signé l'acte de décès officiel à l'université d'été du Medef, à l'hippodrome de Longchamp, le 30 août 2021 — « Le quoi qu'il en coûte, c'est fini » —, avec un pic absolu en octobre 2024 (25 occurrences), plus de trois ans après. Et deux généalogies s'inversent : « les jours heureux » circulait à gauche dans l'hémicycle 118 jours avant que Macron ne le prononce, et « premiers de corvée » — l'inversion par Mélenchon des « premiers de cordée » de Macron, pour désigner ceux qui font les corvées : caissières, soignants, livreurs, femmes de ménage — entre à l'Assemblée par un député de la majorité.
Le lexique sécuritaire et identitaire
De 2017 à 2026, les mots de la droite identitaire remontent la chaîne jusqu'au sommet de l'État — et le corpus des débats permet de dater chaque étape au jour près. Le cycle est presque toujours le même : le mot dort sur les bancs d'extrême droite ou chez un essayiste — « décivilisation » comme « grand remplacement » renvoient à Renaud Camus —, un ministre l'adopte publiquement (Gérald Darmanin pour « ensauvagement » en 2020, Jean-Michel Blanquer pour « wokisme » en 2021), la gauche l'importe dans l'hémicycle pour le dénoncer entre guillemets, puis il se banalise — ou meurt. Surprise centrale : à l'Assemblée, ce sont rarement les promoteurs d'un mot qui le prononcent en premier, mais ses adversaires ou ses cibles — « wokisme » y entre par la communiste Elsa Faucillon, « islamo-gauchisme » par les chercheurs mêmes que l'étiquette visait.
La bataille du vocabulaire écologique
Sur l'écologie, le vocabulaire circule dans les deux sens : la gauche et la société civile fournissent les mots (« planification écologique », « sobriété énergétique », « écocide »), que l'exécutif capture — Emmanuel Macron reprend la formule insoumise au meeting de Marseille du 16 avril 2022 — et transforme en nomenclature d'État ; en retour, le centre et l'exécutif forgent les contre-formules (« écologie punitive », « écoterrorisme », « pause réglementaire ») dont le Rassemblement national devient le premier utilisateur après juillet 2022. Entre les deux, la formule présidentielle de crise « fin de l'abondance » ne survit au Palais-Bourbon que comme munition retournée contre son auteur : 14 de ses 15 occurrences viennent des oppositions.
Ce que les trois sujets disent ensemble
Le premier invariant traverse les trois sujets — le Covid et l’État protecteur, le lexique sécuritaire et identitaire, l’écologie et la planification — sans exception notable : à l’Assemblée, une formule n’est presque jamais importée par le camp qui l’a forgée. Les mots du pouvoir entrent par l’opposition, qui les cite comme des créances à recouvrer ou des pièces à conviction. « Quoi qu’il en coûte » (Emmanuel Macron, allocution du 12 mars 2020) est repris le 19 mars 2020 par Éric Woerth (LR) — « pour reprendre les mots du Président de la République, quoi qu’il en coûte » —, Valérie Rabault (Socialistes) et Fabien Roussel (GDR), avant Laurent Saint-Martin, premier orateur Renaissance, le même jour. « Premiers de cordée » (Macron, interview TF1/LCI du 15 octobre 2017) entre deux jours après par Olivier Faure (Socialistes), déjà retourné — il en inverse le référent : « les premiers de cordée ne peuvent être les plus fortunés d’entre nos concitoyens ». « Emmerder » (Macron au Parisien, 4 janvier 2022) est renvoyé le jour même, en séance sur le passe vaccinal, par Sébastien Jumel (GDR) : « il s’agit d’emmerder les Français, de cliver le pays ». « Décivilisation » (Macron en Conseil des ministres, 24 mai 2023) est citée le jour même en commission par Alexis Corbière (LFI), qui interpelle la ministre de la culture sur « le concept de « décivilisation » ». « Wokisme » (lancé par Jean-Michel Blanquer le 19 juillet 2021) entre le 20 octobre 2021 par la communiste Elsa Faucillon, toujours entre guillemets, pour le renvoyer à ses auteurs — « pour reprendre vos propres mots et ceux du ministre de l’éducation nationale » (2 décembre 2021). La « pause réglementaire » (demandée par Macron devant des industriels le 11 mai 2023) arrive six jours après par Sophia Chikirou (LFI), Marie Pochon (Écologistes) et Aymeric Caron (LFI), tous trois pour la contester. Et « fin de l’abondance » (Macron, Conseil des ministres du 24 août 2022) entre 33 jours après par Laure Lavalette (RN), qui garde le décor et change la cible : « la fin de l’abondance pour nos compatriotes, c’est non ; la fin de l’opulence que vous offrez à ceux venus d’ailleurs, c’est oui ! ». La circulation vaut dans l’autre sens : les mots de la gauche et de la rue entrent par le pouvoir. « Premiers de corvée », forgé par Jean-Luc Mélenchon le 16 octobre 2017 sur TF1 en réplique aux « premiers de cordée », apparaît à l’Assemblée le 22 avril 2020 chez Jean-Michel Mis (LREM), à propos des maires, avant tout orateur insoumis ; « la fin du mois et la fin du monde », formulée par Nicolas Hulot le 22 novembre 2018 sur France 2 et aussitôt reprise sur les ronds-points, est importée par Édouard Philippe en personne, le 9 avril 2019, en restituant le grand débat ; « les jours heureux » sont prononcés par Emmanuel Macron le 13 avril 2020, 118 jours après le « pacte des jours heureux » de Mathilde Panot (LFI, 17 décembre 2019) — antériorité de calendrier seulement : tous deux puisaient au programme du Conseil national de la Résistance de 1944, et le corpus ne peut pas dire qui a inspiré qui. La vitesse du transfert est un baromètre de la charge polémique : zéro jour pour « emmerder » et « décivilisation », deux pour « cordée », trois pour « écoterrorisme » (Gérald Darmanin, 30 octobre 2022, contre les opposants aux mégabassines ; Éric Ciotti l’approuve dès le 2 novembre : « Et vous avez eu raison de parler d’écoterrorisme »), six pour la « pause réglementaire », sept pour le « quoi qu’il en coûte », huit pour « séparatisme » (du discours de Mulhouse, 18 février 2020, à Meyer Habib, 26 février). L’hémicycle métabolise en quelques jours ce que l’exécutif lance à la télévision — mais il le digère toujours de travers, dans la bouche de l’adversaire.
Deuxième invariant : les « naissances » publiques sont presque toujours des captures — le baptême médiatique, par un ministre ou le président, d’un mot qui circulait déjà dans un autre camp. Sur les vingt-cinq formules suivies, au moins sept vivaient déjà au Palais-Bourbon avant leur baptême officiel : « ensauvagement » chez Marie-France Lorho (non inscrite, Ligue du Sud) le 18 octobre 2017, 1 010 jours avant l’interview de Gérald Darmanin au Figaro (24 juillet 2020) ; « décivilisation » chez Pierre Meurin (RN) le 28 mars 2023, 57 jours avant Macron ; le « pacte des jours heureux » de Panot, 118 jours avant l’allocution du 13 avril 2020 ; le « séparatisme social » du communiste Stéphane Peu dès le 17 mai 2018, 642 jours avant que Mulhouse ne re-sémantise le mot ; « sobriété énergétique » chez Loïc Prud’homme (LFI) le 7 mars 2018, 1 674 jours avant le plan de sobriété du gouvernement Borne (6 octobre 2022) ; la « pause normative » du ministre Jacques Mézard le 27 septembre 2017, 2 052 jours avant la « pause réglementaire » ; le « crime d’écocide » de la proposition de loi Bouillon (Socialistes), débattue le 27 novembre 2019, 207 jours avant le vote de la Convention citoyenne (21 juin 2020). Ce que la chronique médiatique enregistre comme une création élyséenne ou ministérielle est donc, chronologiquement, une re-sémantisation : le mot est attesté aux marges qu’on vient d’énumérer avant de l’être chez le ministre, puis le président, qui lui donne sa caisse de résonance et, souvent, un sens nouveau. Le corpus établit ces antériorités ; il ne peut pas prouver l’emprunt — rien n’indique que l’exécutif ait lu Meurin ou Panot avant de parler. Mais la précédence suffit : l’Assemblée n’est pas l’écho du sommet de l’État ; elle est son incubateur lexical.
Troisième invariant, le plus contre-intuitif : ces formules taillées pour le journal de 20 heures vivent à huis clos. Sur les 12 796 occurrences du corpus (juillet 2017 – juillet 2026), 76,8 % sont prononcées en commission (9 832) et 1,2 % seulement aux questions au gouvernement (159) — la proportion tient même en écartant « transition écologique », la formule-étalon du corpus (expression institutionnelle non polémique, suivie comme point de comparaison, 7 559 occurrences à elle seule) : 70 % en commission. « Islamo-gauchisme » n’atteint jamais les QAG (0 de ses 85 occurrences en neuf ans), « sobriété énergétique » vit à 88 % en commission (sur 403 occurrences), « planification écologique » à 80 % (sur 1 001), « monde d’après » à 82 % (sur 90). Le lieu réputé théâtral du Parlement est précisément celui où les éléments de langage ne vont pas : ils servent d’outillage aux rapporteurs et aux auditions, ligne budgétaire contre ligne budgétaire, témoin contre ministre. La séance publique et les QAG n’accueillent une formule que tardivement, une fois banalisée — c’est la trajectoire de « submersion migratoire », cantonnée en commission de 2019 à 2024 (34 occurrences contre 10 en séance), qui bascule à la tribune en 2025 (96 en séance et aux QAG, contre 45 en commission) après le « sentiment de submersion » de François Bayrou (LCI, 27 janvier 2025) — le pic absolu du sous-corpus, 45 occurrences, tombe en février 2025.
Quatrième invariant : il y a deux morts possibles, et elles trient les formules par nature, pas par sujet. Les formules dramaturgiques et prophétiques meurent en quelques mois : « nous sommes en guerre » plafonne à 30 occurrences en neuf ans de corpus (28 depuis l’allocution du 16 mars 2020), « le monde d’après » concentre 69 % de ses 90 occurrences entre mars et décembre 2020, « emmerder » s’épuise en dix occurrences — dix orateurs, une fois chacun —, « fin de l’abondance » ne compte qu’un usage gouvernemental sincère sur ses quinze occurrences (Christophe Béchu, 21 novembre 2023, la réappliquant à la sécheresse), « décivilisation » 19 occurrences en trois ans (mars 2023 – juin 2026). Les formules comptables et juridiques, elles, fossilisent : elles cessent d’être des citations pour devenir des noms de catégories administratives. 79 % des « quoi qu’il en coûte » (376 sur 474) sont prononcés après sa mise à mort officielle — le « le quoi qu’il en coûte, c’est fini » de Bruno Le Maire à l’université d’été du Medef, le 30 août 2021 ; « séparatisme » se fige en nom commun de loi (la loi du 24 août 2021, dite « loi séparatisme »), dont un orateur égrène les compteurs d’infractions en séance le 6 janvier 2026 : « on en avait 819 qui avaient été enregistrés » ; « planification écologique » finit en secrétariat général (le SGPE, créé en 2022) et en titre officiel du Premier ministre « chargé de la planification écologique et énergétique », lu au perchoir en 2025 ; « écocide » en délit du code pénal (loi Climat et résilience de 2021) ; « sobriété » en plans ministériels appliqués jusqu’à l’eau (plan de sobriété d’octobre 2022, puis plan Eau de 2023). La mort standard d’un élément de langage n’est pas le silence : c’est la fossilisation en catégorie administrative, que chaque camp continue d’opposer au budget de l’autre.
Reste le dernier stade, où les trois sujets convergent littéralement : en octobre 2024, pendant l’examen du projet de loi de finances pour 2025, cinq formules issues des trois lexiques atteignent leur pic mensuel absolu le même mois — 114 « planification écologique », 27 « écologie punitive », 25 « quoi qu’il en coûte », 14 « argent magique », 8 « ensauvagement », soit 188 occurrences. Des mots nés entre 2008 (« planification écologique », théorisée par Jean-Luc Mélenchon au Parti de gauche) et 2020, dans des mondes différents, tous réactivés le même mois comme armes du même procès budgétaire. C’est que le terminus d’un élément de langage est l’anonymat : en fin de vie, la formule se détache de son auteur au point que la mémoire parlementaire s’inverse. Eddy Casterman (RN) emploie « premiers de cordée » au premier degré macronien, appliqué aux agriculteurs — « ce sont eux les premiers de cordée qui se battent » (commission, 27 mai 2026). Le socialiste Roger Vicot attribue à Macron le « premiers de corvée » que Mélenchon avait forgé contre lui : « le Président de la République avait joliment qualifié ces personnes, pendant la crise du covid, de « premiers de corvée » » (6 mars 2024). Sébastien Lecornu redit sincèrement, le 9 avril 2025 en commission, « Il n’y a pas d’argent magique » — la phrase de Macron au CHU de Rouen (5 avril 2018) que l’opposition retournait contre le gouvernement depuis 2020. François Bayrou nie en séance avoir prononcé la « submersion » qui a déclenché le pic de son propre sous-corpus : « Je n’ai jamais employé l’expression « submersion migratoire » » (19 février 2025) — il avait dit « sentiment de submersion », qu’il défend le même jour comme « le constat d’une situation subie ». Et le « grand remplacement » — la thèse de Renaud Camus (2010) —, toujours tabou au sens propre (aucune des 38 citations relues ne l’assume au premier degré : toujours cité, attribué ou réfuté), essaime en gabarit : le moule « grand remplacement de X par Y » resurgit vidé de son objet migratoire, du « grand remplacement du bœuf français » par le bœuf canadien (Henri Alfandari, Horizons, 30 mai 2024) au « grand remplacement des véhicules thermiques » par les électriques de M. Musk (Éric Michoux, Union des Droites, 4 mars 2025) et au « grand remplacement de l'industrie française par l'industrie chinoise » (orateur non identifié, 17 décembre 2025). Un élément de langage ne meurt pas quand on cesse de le dire ; il meurt quand plus personne ne se souvient de qui l’a dit — et c’est alors, devenu langue commune, qu’il a définitivement gagné.
Méthode
Corpus intégral
8 957 séances de l'Assemblée nationale (juin 2017 → juillet 2026) via l'API de recherche de Polyfact à travers les prises de parole des députés, créée pour le hackathon en partie sur la base de l'open data, soit 114 millions de mots horodatés et attribués.
Recherche littérale auditée
Chaque formule est recherchée avec ses variantes et des exclusions de contextes hors-sujet ; les faux positifs sont audités sur échantillons, formule par formule.
Groupes à la date
Les orateurs sont rattachés à leur groupe politique à la date de la séance via les données ouvertes officielles (mandats AMO) — un élu qui change de groupe est compté où il siège.
Des taux, pas des comptes bruts
Les usages sont exprimés en occurrences par million de mots prononcés, ce qui neutralise le triplement du volume transcrit entre 2018 et 2025.
Les citations sont reproduites verbatim (en français). Le signe † signale une attribution d'orateur non confirmée (miroir brut). La couverture d'attribution baisse en 2025-2026 avec l'extension du corpus aux auditions ; les parts par groupe excluent la parole non attribuée.
Travaillons ensemble
Une question de recherche, un besoin d'analyse sur mesure, un partenariat académique ou presse — parlons-en.