Le corpus met à nu une mécanique de capture en deux temps — un camp forge un mot, le camp adverse le reprend tel quel et en fait son programme. « Planification écologique » entre à l'Assemblée le 5 juillet 2017 par la voix d'Adrien Quatennens (LFI) et vit 1 746 jours en vase clos insoumis : de 2017 à 2021, la gauche assure de 80 % (8 usages sur 10 en 2021) à 100 % des usages annuels rattachés à un bloc politique, et la première incursion macroniste est une moquerie — le 6 décembre 2018, François de Rugy renvoie la formule au programme LFI pour la réduire à une machine à impôts : « Votre Haut-Commissariat à la planification écologique planifiera aussi les hausses d'impôt qui permettront de financer ce programme » —, suivie de rares usages épars, dont un soutien de Marie Lebec (LREM) le 8 mars 2021. Puis vient le meeting de Marseille du 16 avril 2022, où Emmanuel Macron reprend la formule à son compte (« la politique que je mènerai … sera la planification écologique ») : 81 jours plus tard, la Première ministre Élisabeth Borne la porte en séance publique (« Le Président de la République m'a chargée de la planification écologique », 6 juillet 2022), le ministre Christophe Béchu suit en commission le 13 septembre, puis les communistes (Nicolas Sansu, 4 octobre), Horizons (Anne-Cécile Violland, 12 octobre), LR (Marie-Christine Dalloz, 26 octobre), le RN enfin le 18 janvier 2023, et le reste de l'hémicycle courant 2023. Résultat : 949 des 1 001 occurrences du corpus (95 %) sont postérieures au meeting de Marseille. Le même schéma, plus lent, vaut pour « sobriété énergétique » : née dans le corpus le 7 mars 2018 chez Loïc Prud'homme (LFI), contestée par la majorité dès le 13 mars 2018 (Jean-Jacques Bridey, LREM, lui préfère « la performance énergétique »), elle devient doctrine d'État à l'automne 2022 — et la ministre Agnès Pannier-Runacher reconnaît elle-même, le 5 octobre 2022, avoir travaillé avec négaWatt et le Réseau action climat sur le plan de sobriété : l'origine militante avouée depuis le banc du gouvernement.
En face, les contre-formules suivent la pente inverse : nées au centre, elles finissent à l'extrême droite. « Écologie punitive » entre dans le corpus le 25 juillet 2017 par Bruno Millienne (MoDem), qui l'emploie sans avoir à la définir (« Tout comme l'écologie punitive, le changement des pratiques agricoles à marche forcée ne peut être productif »), et Nicolas Hulot constate dès le 3 octobre 2017 que « l'expression « écologie punitive » a été employée de manière répétée » ; jusqu'en 2021, elle appartient pour l'essentiel au bloc central et à LR. À partir du 13 juillet 2022 (Kévin Mauvieux : « Arrêtez donc, avec cette écologie punitive ! »), le RN s'en fait le porte-voix dominant : 77 % des usages rattachés à un bloc politique entre 2023 et 2026 (102 sur 132), contre zéro usage RN avant cette date. « Écoterrorisme » réussit l'importation la plus rapide du sujet : lancé par Gérald Darmanin le 30 octobre 2022 contre les manifestants de Sainte-Soline, il est approuvé en commission des lois par Éric Ciotti trois jours plus tard — et contesté deux fois dans la même séance par Thomas Portes (LFI : « Allez-vous retirer le terme d'écoterrorisme pour qualifier ces mobilisations de militants écologistes ? »). Dans le corpus entier, seuls « les emmerder » — entré le jour même de l'interview de Macron au Parisien (Sébastien Jumel, 4 janvier 2022) — et « premiers de cordée » — importé quarante-huit heures après son lancement télévisé du 15 octobre 2017 (Olivier Faure, 17 octobre) — ont fait mieux. Quant à la « pause réglementaire » d'Emmanuel Macron (11 mai 2023), le corpus lui découvre un ancêtre : la « pause normative » du ministre Jacques Mézard, le 27 septembre 2017, soit 2 052 jours plus tôt — la même formule servait alors la simplification administrative pour les collectivités, avant de désigner en 2023 le freinage des normes environnementales. Le corpus établit cette antériorité ; il ne peut pas dire si la formule de 2023 est un emprunt ou une réinvention.
La mécanique de diffusion est remarquablement stable : tout naît et s'incube en commission — 801 des 1 001 occurrences de « planification écologique » (80 %), 354 des 403 de « sobriété énergétique » (88 %) —, la séance publique vient ensuite, et les questions au gouvernement restent marginales (6 occurrences sur 1 001 pour la première). Surtout, l'ironie est le premier vecteur d'importation : la « pause réglementaire » entre à l'Assemblée six jours après le discours présidentiel, mais par ses adversaires — le 17 mai 2023, Sophia Chikirou (LFI) rapporte la formule pour l'instruire à charge (« Le Président appelle à une pause réglementaire en matière environnementale »), Marie Pochon (Écologistes) et Aymeric Caron (LFI) la citent dans la même séance, le ministre Olivier Becht défendant. La « fin de l'abondance » arrive au Palais-Bourbon 33 jours après le Conseil des ministres du 24 août 2022, détournée par Laure Lavalette (RN) contre l'immigration, puis vit en boomerang insoumis — Manuel Bompard, en plein débat budgétaire : « J'avais cru comprendre que c'était la fin de l'abondance… » (26 octobre 2022) — avec un seul usage gouvernemental sincère sur 15 occurrences entre septembre 2022 et mai 2026 : Christophe Béchu, le 21 novembre 2023, qui reprend la formule à son compte, sans guillemets, pour parler de la sécheresse. Même « la fin du mois et la fin du monde » — slogan aux racines écolo-syndicales des années 1970, popularisé pendant les gilets jaunes fin novembre 2018 — suit ce chemin paradoxal : c'est le Premier ministre Édouard Philippe qui l'importe dans l'hémicycle, le 9 avril 2019, en restituant le grand débat national, sur le mode défensif du « ne pas opposer ».
Aucune de ces formules ne meurt : elles se fossilisent — elles cessent d'être des arguments pour devenir des étiquettes administratives ou des routines de gestion. « Planification écologique » finit en nomenclature d'État — secrétariat général (SGPE), ligne budgétaire du PLF, jusqu'au titre officiel du Premier ministre « chargé de la planification écologique et énergétique », lu 39 fois en séance par Yaël Braun-Pivet dans la seule année 2025 — pendant que LFI retourne son propre mot contre le gouvernement : Sophia Chikirou lui reproche, le 4 octobre 2023, de refuser « l'idée même d'une planification écologique dotée d'un agenda, d'un budget, d'une stratégie globale », et en 2026 (année partielle : le corpus s'arrête au 2 juillet), la gauche reprend 81 % des usages rattachés à un bloc (34 sur 42). « Sobriété énergétique » retombe de 174 occurrences en 2022 à 98 en 2023 puis 35 en 2024 : un mot de crise qui refroidit en routine. « Écocide », porté à l'Assemblée dès le 3 octobre 2017 au crédit de la juriste Valérie Cabanes, puis par la proposition de loi socialiste de Christophe Bouillon débattue 207 jours avant la Convention citoyenne, se fige en catégorie juridique — le « délit » de la loi Climat contre le « crime » réclamé — puis essaime en adjectif (l'A69, « véritable symbole des écocides à ciel ouvert », Karen Erodi, LFI, 27 novembre 2024). Et l'étalon consensuel « transition écologique » (7 559 occurrences, 763 orateurs identifiés) révèle en creux la seule abstention durable du corpus : le RN l'évite presque totalement — aucun orateur RN parmi les 45 citations relues une à une par notre audit, et jamais plus de 5,5 % des usages annuels rattachés à un bloc (2026).